LA FIN D'UNE LEGENDE V
qui empoisonne ses armes ». Le mot est de Sainte-Beuve, qui prévenait George Sand de ce qui allait arriver1. L'événement a justifié ce mot. Passons.
Il faut s'arrêter, au contraire, sur les deux ou trois questions qui, seules, offrent de l'intérêt et font la moralité (ai-je dit la moralité?), en tout cas la vérité de l'affaire.
Et d'abord, George Sand a-t-elle trahi Musset, ce qu'on appelle trahi? Au sens rigoureux du mot, non. M. Spoelberch de Lovenjoul a justement fait ressortir ce point. Il y eut chez l'amante (et nous ne disons pas cela pour l'en louer), amours successifs, ou liaisons successives, mais après rupture complète avec Musset et en toute liberté de fait. Il y eut, chez l'amant, rupture volontaire, et qu'il devait croire définitive, surtout après ces mots par lui prononcés : « Je ne t'aime pas. » Les torts de Musset étaient graves, de ceux qu'une femme, si in-
i. Spoelberch de Lovenjoul, p. 229. — Rappelons qu'Alfred de Musset fit promettre à Papet de ne jamais communiquer à son frère les fameuses lettres, prévoyant l'usage qu'il en ferait. D'autre part, Sainte-Beuve avait écrit à George Sand, dès le lendemain du jour (3o janvier 1861) où il reçut copie de la correspondance Sand-Musset : « Je connais à fond l'adversaire, celui qui veut paraître jouer le beau rôle, et je sais ce que le frère en disait « in extremis ». (Note communiquée par M. Emile Aucante.)
VI INTRODUCTION
dulgente soit-elle, ne peut pardonner. On vivait néanmoins ensemble, du moins le jour. Si George Sand se fût enfuie alors comme elle en avait le droit, qu'eût-on dit à Paris, qu'eût dit la mère de Musset a qui elle avait promis de veiller sur son fils? La maladie survint. Leur seul tort, si c'en est un, fut de ne pas la prévoir, de ne pas prévoir aussi que la résurrection physique de Musset entraînerait celle de son amour. L'âme du poète, d'ailleurs, éprouvée au creuset de la maladie, allait en ressortir neuve, comme vierge ; et l'exaltation de la reconnaissance le pousserait à ressaisir l'autre âme qu'il avait détournée de lui et dont il s'était échappé dans un jour de folie. Telle fut cette convalescence tragique : lui aux prises avec un amour renaissant, imprévu, elle aux prises avec ses regrets, car il était trop tard, et tous deux étaient en face de l'irréparable.
Laissons maintenant la parole aux textes : — George Sand : « De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Etais-je à toi, à Venise?... N'est-ce pas du premier jour que date notre rupture?... La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme