LETTRES \ LLFRED DE MUSSET
lui) quelque reste de mon mois d'avril, qu'il le joigne à ces trois cents francs du mois de mai. Tâche de tirer de Buloz deux ou trois cents francs à m'envoyer tout de suite. Emploie le reste plus tard à payer mes dettes. Pour le moment je serais bien aise de toucher une petite somme de sept ou huit cents francs pour faire ce voyage de Constantinople ou au moins pour me sentir le moyen de le faire, ce qui serait pour moi une pensée de liberté agréable au milieu de tout ce qui peut m'advenir de bon ou de fâcheux. Dans tous les cas envoie-moi ce que tu pourras récolter de Salmon et de Buloz, peu ou prou, ce sera toujours assez pour vivre à Venise. Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois ans?
Je te l'ai fait donner plusieurs fois pendant ta maladie, et je ne te la rends pas. Songe que je n'ai à souffrir d'aucune manière, que mes affaires s'arrangeront parfaitement avec ce séjour de quelques mois à Venise et que tu ne peux te forcer au travail maintenant sans te faire beaucoup de mal et sans
t' exposer à une rechute. Travaille pour t'amuser, pour te distraire, rien cHT plus7~^ï~sT~ïu gagnes^nT*amîisant7quelques bons petits sous7 dépense-les agréablement et sans songer à moi qui ne manque de rien et qui n'ai besoin de rien. Si j'avais cet argent et que je fusse auprès de loi, je ne l'emploierais qu'en courses, en toilettes et en spectacles avec toi, nous le
mangerions1 Si nous en avons quand
nous nous verrons et nous monterons à
cheval. Adieu.
12 mai i834.
Non, mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le dernier serrement de main de l'amante qui te quitte. C'est l'embrassement du frère qui te reste. Ce sentiment-là est trop beau, trop pur et trop doux pour que j'éprouve jamais le besoin d'en finir avec lui. Es-tu sûr, toi, mon petit, de n'être jamais forcé de le rompre ? Un nouvel amour ne te
i. La fin de la lettre est mutilée par l'effet de la coupure signalée p. 3i.
l'imposera-t-il pas comme une condition?
Que mon souvenir n'empoisonne aucune des jouissances de ta vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le serais- tu pas? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton cœur, et descends-y dans tes jours de tristesse pour y trouver une consolation ou un encouragement. Tu ne parles pas de ta santé. Cependant tu me dis que l'air du printemps et l'odeur des lilas entre dans ta chambre par bouffées et fait bondir ton cœur d'amour et de jeunesse. Cela est un signe de santé et de force, le plus doux certainement que la nature nous donne. Aime donc, mon Alfred, aime pour tout de bon. Aime une femme jeune, belle et qui n'ait pas encore aimé, pas encore souffert. Ménage-la, et ne la fais pas souffrir ; le cœur d'une femme est une chose si délicate quand ce n'est pas un glaçon ou une pierre. Je crois qu'il n'y a guère de milieu, et il n'y en a pas non plus dans ta manière d'aimer et d'estimer. C'est en vain que tu cherches à te retrancher derrière la méfiance, ou que tu crois te mettre à l'abri par la légèreté de l'enfance. Ton âme est faite pour aimer ardemment ou
pour se dessécher tout à fait. Je ne peux pas croire qu'avec tant de sève et de jeunesse tu puisses tomber dans Y auguste permanence, tu en sortirais à chaque instant et tu reporterais malgré toi sur des objets indignes de toi, la riche effusion de ton amour. Tu l'as dit cent fois, et tu as eu beau t'en dédire, rien n'a effacé cette sentence-là, il n'y a au monde que l'amour qui soit quelque chose. Peut-être est-ce une faculté divine qui se perd et qui se retrouve, qu'il faut cultiver ou qu'il faut acheter par des souffrances cruelles, par des expériences douloureuses. Peut-être m'as-tu aimée avec peine, pour aimer une autre avec abandon. Peut-être celle qui viendra t'aimerat-elle moins que moi et peut-être sera-t-elle plus heureuse et plus aimée. Il y a de tels mystères dans ces choses, et Dieu nous pousse dans des voies si neuves et si imprévues I Laisse-toi faire, ne lui résiste pas, il n'abandonne pas ses privilégiés. Il les prend par la main et il les place au milieu des écueils où ils doivent apprendre à vivre, pour les faire asseoir ensuite au banquet où ils doivent se reposer. Moi, mon enfant, voilà que mon âme se calme, et que l'espérance me vient. Mon imagination se meurt et ne s'attache plus
qu'à des fictions littéraires. Elle abandonne son rôle dans la vie réelle, et ne m'entraîne plus au delà de la prudence et du raisonnement. Mon cœur reste encore, et restera tou jours sensible et irritable, prêt à saigner abondamment au moindre coup d'épingle. Cette sensibilité a bien encore quelque chose d'exagéré et de maladif qui ne guérira pas en un jour; mais je vois aussi la main de Dieu qui s'incline vers moi et qui m'appelle vers une existence durable et calme. Tous les vrais biens, je les ai à ma disposition ; je m'étais habituée à l'enthousiasme et il me manque quelquefois, mais quand l'accès de spleen est passé, je m'applaudis d'avoir appris à aimer les yeux ouverts. Un grand point pour hâter ma guérison, c'est que je puis cacher mes vieux restes de souffrances. Je n'ai pas affaire à des yeux aussi pénétrants que les tiens et je puis faire ma figure d'oiseau malade sans qu'on s'en aperçoive. Si on me soupçonne un peu de tristesse, je me justifie avec une douleur de tête ou un cor au pied. On ne m'a pas vu insouciante et folle, on ne connaît pas tous les recoins de mon caractère, on n'en voit que les lignes principales; cela est bien, n'est-ce pas? Et puis ici je ne
suis pas madame Sand. Ce brave Pierre n'a pas lu Lélia, et je crois bien qu'il n'y comprendrait goutte. Il n'est pas en méfiance contre ces aberrations de nos têtes de poètes. Il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d'étoiles comme une âme vierge. Je ne dis rien pour détruire ou pour entretenir son erreur. Je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête ; pour la première fois de ma vie, j'aime sans passion.
Tu n'es pas encore arrivé là, toi. Peutêtre marcheras-tu en sens contraire, peut-être ton dernier amour sera-t-il le plus romanesque et le plus jeune. Mais ton cœur, mais ton bon cœur, ne le tue pas, je t'en prie ; qu'il se mette tout entier ou en partie dans toutes les amours de ta vie, mais qu'il y joue toujours son rôle noble, afin qu'un jour tu puisses regarder en arrière et dire comme moi : « J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé; c'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. J'ai essayé ce rôle dans les instants de solitude et de dégoût, mais c'était pour me consoler d'être seul, et quand j'étais deux, je m'abandonnais comme un enfant, je
LETTRES A ALFRED DE MUSSET on
redevenais bête et bon comme l'amour veut qu'on soit. »
Que tes lettres sont bonnes et tendres, mon cher Alfred ! la dernière est encore meilleure que les autres. Ne t'accuse de rien, n'aie pas de remords si tu ne peux surmonter certaines répugnances, certaines tristesses. Ne hasarde rien qui te fasse souffrir, tu as bien assez souffert pour moi. Ne vois pas mon fils si cela te fait mal. Si tu le vois, dis-lui qu'il ne m'a pas écrit depuis plus de deux mois et que cela me fait beaucoup de peine. Je suis triste de n'avoir pas ma fille, et à présent que j'ai fixé que je ne devais pas la voir avant le mois d'août, je pense à elle nuit et jour avec une impatience et une soif incroyable. Qu'est-ce que c'est que cet amour des mères? C'est encore une chose mystérieuse pour moi. Sollicitude, inquiétudes cent fois plus vives que dans l'amour d'une amante et pourtant moins de joies et de transports dans la possession. Absence qui ne s'aperçoit guère dans les premiers jours et qui devient cruelle et ardente comme la fièvre à mesure qu'elle se prolonge. Je t'envoie une lettre pour Boucoiran que je te prie de lui faire passer tout de suite. Je lui dis d'aller te voir. Charge-le de celles de
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mes affaires et de mes commissions qui l'ennuieront ou que tu n'auras pas le temps de faire. Je t'envoie la liste de ces commissions. Paye-toi avec l'argent que Buloz ou Salmon te remettront pour moi et dis-moi au juste où en sont mes affaires, si je puis faire payer mon loyer, et surtout Sosthènes. Je crois que Buloz me doit encore quinze cents francs sans compter la Lettre sur les Alpes que je t'ai envoyée et que je te supplie de ne pas lui donner si elle ne te plaît pas. — Je lui ai envoyé la fin d'André; aie la bonté d'en corriger les épreuves, veux-tu, mon enfant? Il y a deux choses à observer. D'abord que j'ai fait en plusieurs endroits de grosses bourdes à propos de l'âge de majorité. Il faut que tu t'assures de l'âge où un homme peut se marier sans le consentement des parents, et que tu fasses accorder les trois ou quatre passages où j'en parle. Il me semble que dans de certains endroits je lui donne vingt ans et que six mois après il s'en trouve avoir vingt-cinq. Ensuite il y a une grande portion de manuscrit, celle que tu as emportée, je crois, où j'ai oublié de faire la division des chapitres. Arrange cela et fais concorder les chiffres que j'ai laissés en blanc avec les précédents. Enfin, corrige les
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mots bêtes, les redites, les fautes de français. Tu sais que c'est un grand service à rendre à un auteur absent que de le sauver de la bêlise des protes et de sa propre inadvertance. Jacques est en train et va au galop. Ce n'est l'histoire d'aucun de nous. Il m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit où je suis. Pour toi, cher ange, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes, parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés. Je te remercierai à genoux des vers que tu m'enverras et de ceux que tu m'as envoyés. Tu sais que je les aime de passion, tes vers, et qu'ils m'ont appelée vers toi, malgré moi, d'un monde bien éloigné du tien. — Mon oiseau est mort, et j'ai pleuré, et Pagello s'est mis à rire, et je me suis mise en colère, et il s'est mis à pleurer et je me suis mise à rire. \oilàt-il pas une belle histoire? J'attends qu'il m'arrive quelques sous pour acheter une certaine1 dont je suis éprise. Je ne me porte
pas très bien, l'air de Venise est éminemment coliqueux, et je vis dans des douleurs
i. La lettre est brûlée en cet endroit; c'est tout en bas de la page : il manque deux ou trois mots, et la brûlure est certainement accidentelle.
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d'entrailles continuelles. J'ai été très occupée d'arranger notre petite maison, de coudre des rideaux, de planter des clous, de couvrir des chaises. C'est Pagello qui a fait à peu près tous les frais du mobilier, moi j'ai donné la main-d'œuvre gratis et son frère prétend pour sa part s'être acquitté en esprit et en bons mots. C'est un drôle de corps que ce Robert, et il a des façons de dire très comiques. L'autre jour, il me priait de lui faire un rideaii parce que le popolo s'attroupait sur le pont quand il passait sa chemise. Au reste, je vis toujours sous la menace d'être assassinée par madame Arpalice. Pagello s'est brouillé tout à fait avec elle. Giulia prend la chose au sérieux et vit pour moi dans des inquiétudes comiques. Elle me supplie de quitter le pays pour quelque temps , parce qu'elle croit de bonne foi à une coltellata.
Voici les petits objets que je te prie de m'envoyer : douze paires de gants glacés; deux paires de souliers de satin noir et deux paires de maroquin noir chez Michiels au coin de la rue du Helder et du boulevard. Tu lui diras de les faire un peu plus larges que ma mesure. J'ai les pieds enflés et le maroquin de Venise est dur comme du buffle. Un quart
de patchouly chez Leblanc, rue Sainte-Anne, en face le numéro 5o; — ne te fais pas attraper, cela vaut deux francs le quart, Marquis le vend six francs. — Le cahier de nos romances espagnoles que Boucoiran prendra chez Paultre et te portera. — Quelques cahiers de beau papier à lettre, il est impossible d'en trouver ici. — Un paquet de journaux lies avec un cordon, qui se trouve dans une de mes armoires de Boule, et que tu diras à Boucoiran de chercher. Ce sont les journaux qui ont parlé avantageusement à'Indiana et de Valentine. Pagello est en marché pour en vendre une traduction qu'il veut faire, et il espère en tirer le double s'il peut présenter à l'éditeur des journaux favorables. N'oublie pas de joindre aux livres que je t'ai demandés, la Marquise, Aldo le rimeur et Métella, parce qu'on demande une opérette pour commencer la publication. Le romantique est fort à la mode ici. Aldo aurait, je crois, du succès. La Marquise aussi, parce qu'on est curieux à Venise des histoires singulières, stupides et folles. Je serais bien aise de faire gagner quelques millions (de centimes) à Pagello, avec mes œuvres légères. Je crois qu'il pourrait traduire aussi Marianne, Fantasio ou
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Andréa. Je sais assez d'italien à présent pour l'aider à comprendre ta prose, quoiqu'elle soit moins abordable que la mienne à un étranger. Il comprend très bien d'ailleurs le français imprimé et il écrit l'italien très remarquablement à ce qu'on dit. Je crois que tes petites comédies en prose feraient rage, et cela m'amuserait de nous voir devenir célèbres à Venise. — Tu mettras toutes ces choses dans une caisse avec les livres (tout cela peut voyager ensemble sans inconvénient) et de mettre (sic) la caisse à la diligence à l'adresse de Pagello, farmacia Ancillo, à Venise, cela suffit et Pagello se charge de tout.
Adieu, mon petit ange. Ecris-moi, écrismoi toujours de ces bonnes lettres qui ferment toutes les plaies que nous nous sommes faites et qui changent en joie présente nos douleurs passées. Je t'embrasse *... pour moi et le docteur.
Tu as 2
est-il aussi mauvais que par le passé? As-tu
i. La lettre est brûlée en cet endroit, c'est la contrepartie de la brûlure signalée page 4 1 : il paraît manquer un ou deux mots.
2. Ceci est écrit tout à fait en tète de la lettre. La première ligne a été enlevée aux ciseaux.
entrevu le gigantesque col de chemise ? Quelquefois je nie mets a rire toute seule au souvenir de nos bêtises, et puis il se trouve que cela me fait pleurer. Oh ! nous nous reverrons, n'est-ce pas?
Ecris-moi à la farmacia Ancillo. C'est le plus prompt moyen d'avoir tes lettres des le matin.
Venise, -i\ mai i83A-
Mon enfant chéri, je me "soucie assez peu des propos que l'on tient sur mon compte; que (nom effacé) dise quelque cochonnerie pour se divertir à sa manière, cela m'est fort égal; que madame (nom effacé) n'ait pas pour moi toute l'amitié et le zèle que j'ai pour elle, cela m'étonne médiocrement. Mais que Planche dise ou donne à entendre que je t'accuse, que je te calomnie, et qu'il s'autorise d'une lettre de moi, où précisément je te justifie, voilà ce qui me révolte au point que je ne veux pas le croire. Avant qu'un propos arrive de la bouche de l'un à l'oreille de l'au-
tre, il y a des intermédiaires, ou malveillants, ou stupides, qui le dénaturent. Aussi, quand il s'agit de moi, je hausse les épaules et j'attends de meilleures preuves. Je sais que pour ton propre compte, tu fais de même; mais je ne puis t'entendre calomnier sans m'agiter un peu plus. Ce qui m'indigne, c'est qu'on m'impute une phrase, une ligne, un mot contre toi. Je veux que Boucoiran te montre la lettre en question, la seule que je lui ai dit de montrer a Planche, la seule qu'il ait montrée certainement. J'ai autant de confiance en la discrétion de Boucoiran que dans celle d'un bloc de marbre. D'ailleurs je ne me souviens pas de lui avoir parlé *... ....... ...... (
... Je l'ai fait pour prévenir précisément les propos qui en résultent. Il faut ou que Planche soit un misérable ou que l'on ait misérablement menti en lui attribuant ces propos. Je ne peux pas croire la première hypothèse. J'ai eu de l'amitié pour lui, et de l'estime, quoi qu'on m'ait dit pour m'en empêcher. Il se conduisait bien avec moi et devant moi. Tu connais mon caractère. Crédule, ab-
i, Ici onze lignes coupées aux ciseaux.