‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 31 sur 52 · LETTRES V ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

LETTRES V ALFRED DE MUSSET

surde ou loyal, peu importe, mon cœur se refuse ù repousser ceux qu'il a accueillis, sans des preuves flagrantes. Ces preuves, je ne les ai pas, et je suis vis-à-vis de Planche dans la situation la plus pénible du monde, entre le soupçon et la confiance. Je voudrais qu'il se justifiât, je voudrais pouvoir lui donner une poignée de main à mon retour à Paris. Non plus certainement le recevoir tous les jours, ni sortir avec lui, comme autrefois. J'ai bien des raisons pour m'en abstenir, quand ce ne serait que celle de ne pas t' exposer à rencontrer une figure qui te déplaît (car j'espère que nous nous reverrons tous les jours, nous deux, comme dans le temps où nous étions camarades). Mais, en vérité, il me ferait plaisir de voir ce pauvre diable justifié des vilaines choses qu'on lui attribue contre moi. Je l'ai éloigné de mon intimité d'une manière qui m'eût fait de tout autre un ennemi dangereux. Vois comme M... me traite. Certainement Planche aurait eu plus beau jeu pour débiter quelque infâme mensonge. Je savais que Planche était incapable de cela et je lui ai dit en le quittant : « Un jour viendra, j'espère, où les circonstances qui nous séparent ne seront plus aussi impérieuses

et où je pourrai vous voir. Je le désire et je reste votre amie. » — lime semble que je dois tenir ma parole si Planche n'a pas démérité auprès de moi. Voilà ce qu'il m'importe d'approfondir et ce que je saurai à coup sûr avant mon retour à Paris. S'il est certain qu'il a parlé insolemment de moi et bassement de toi, sois sûr que je ne le reverrai de ma vie et qu'il saura pourquoi. Je t'envoie une lettre pour lui que je te prie de mettre à la poste quand tu l'auras lue. Tu verras que je parle de toi en termes positifs. S'il trahit mes intentions et mes paroles, ou s'il l'a déjà fait, je jure que c'est le dernier témoignage d'amitié qu'il recevra de moi d

... vaste que le monde? Et Dieu lui-même, ce que tu appelles ma chimère ce que j'appelle mon éternité, n'est-ce pas un amour que j'ai étreint dans tes bras avec plus de force que dans aucun autre moment de ma vie ? J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien, il ne souffre pas, lui; il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le cœur; il n'a pas besoin de ma

i. Contre-partie de la coupure signalée à la page 46.

force, il a son calme et sa verlu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui s'est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre ! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin d'un frère, pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi ? Hélas ! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien le cœur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient : horreur, folie , scandale , mensonge ! Quoi donc ? Qu'est-ce ? Et pourquoi ces malédictions ? De quoi encore serai-je accusée? — Je me souviens du temps où j'étais au couvent. La rue Saint-Marceau passait derrière notre chapelle ; quand les forts de la Halle et les maraîchères élevaient la voix, on entendait leurs blasphèmes jusqu'au fond du sanctuaire. Mais

Page 1