LETTRES A ALFRED DF MUSSET
là. Mon frère est parfaitement indifférent à tout ce qui me concerne, mon mari voudrait bien me savoir crevée. Toi tu vas quitter Paris, il va falloir que je retombe nécessairement dans les mains de Planche, sinon de près, du moins de loin, ce qui sera encore pis, car les cancans recommenceront sur notre prétendue passion. Je suis dans un chagrin et dans une irritation que je ne puis te dépeindre, mais que tu comprendras, toi qui as une mère et qui sais ce qu'elle a eu à souffrir dans sa vie.
Adieu, mon enfant, brûle ce billet de mauvaise humeur et pardonne-moi de te parler de mes ennuis; mais pour l'amour de Dieu, va voir mon fils, dis-moi comment il est, s'il se souvient de mon nom, s'il a figure humaine. Je rêve toutes les nuits qu'on m'apporte son squelette ou sa peau toute sanglante. Quelle vie! J'ai bien envie d'en finir, bien envie, bien envie! Tu es bon et tu m'aimes. Pie tro aussi, mais rien ne peut empêcher qu'on soit malheureux. Occupe-toi aussi de cet argent, que je paye au moins mes dettes. Ce sera un chagrin de moins. Peut-être la lettre de Boucoiran s'est-elle perdue à la poste. Il faudrait alors qu'il fit faire vite, vite, une
autre cambiale * au banquier sur Papadopoli. Il y a un temps infini que je lui demande si l'on est content de mon fils au collège, s'il a vu ses notes ; pas de réponse. Aie la bonté de savoir cela au moins par Sainte-Beuve qui voit souvent M. Gaillard.
i5 juin i834.
Mon enfant, je suis fâchée que tu aies si mal compris la lettre que j'écrivais à Planche. Je ne le priais pas de te ménager, ce me semble. Je lui ordonnais de respecter mes paroles et de ne pas s'en servir au rebours de la vérité et de mes intentions. J'aurai de vive voix avec lui une explication plus dure que ma lettre, non pour te défendre auprès de lui, mais pour me plaindre d'un tort très grave de lui envers moi, et s'il ne s'en lave pas bien, je ne le lui pardonnerai jamais. — N'en parlons plus, c'est un fait qui m'est personnel et dont j'aurai raison. — J'ai fixé mon départ d'ici au
i. Lettre de change.
LETTRES A ALFRED DE MUSSET b']
25 août. Aide-moi à tirer deBuloz mille francs le 1 5 au plus tard, je tiens extrêmement à être à Paris le iG septembre pour voir concourir mon fils et je voudrais arriver quelques jours auparavant pour me reposer. Je me recommande donc à toi si tu es à Paris à cette époque. Mon enfant, si tu n'y es pas, recommande cette affaire avant de partir à Tatlet ; tu sais comme ce mulet de Buloz a besoin d'être talonné ; Boucoiranest mort, à ce que je présume; Papet quitte Paris le 3o juin, et Planche n'étant nullement justifié auprès de moi du tort que je lui impu le, j'aimerais mieux crever de faim que de lui demander un service dans les circonstances actuelles. Je te demande pardon, mon cher enfant, de t'ennuyer de ces détails. Je suis un peu dans la position de ceux qui hésitent entre voler et mendier, grâce à l'inconcevable incurie de mes amis qui m'ont laissée depuis le Ier avril sans autre secours que ioo francs, et j'ai depuis ce temps énormément travaillé, et j'ai de l'argent à Paris plus qu'il ne m'en faut pour payer les plus pressées de mes dettes et pour bien vivre ici. Fâche-toi donc, et fais à M. Boucoiran, à qui j'avais remis le soin de tout cela, une semonce un peu verte de ma part. Cet excès de misère
empoisonne beaucoup ma vie et me force à de continuelles privations ou à des mortifications d'orgueil auxquelles je ne saurais m'habituer. Pageîlo est un ange pour moi, mais il est aussi pauvre que moi, et devoir à Rebizzo ne me plaît guère. Tu n'as pas idée de l'économie avec laquelle je vis et de l'assiduité avec laquelle je travaille, cela devient fantastique, mais j'aimerais mieux une existence un peu moins sublime. Pour ne plus revenir sur ces bavardages et pendant que j'y pense, ne m'envoye pas la caisse que je t'ai demandée, elle m'arriverait au moment de mon départ pour Paris.
Que Dieu te conserve, mon ami, dans la disposition où sont ton cœur et ton esprit. L'amour est un temple que bâtit celui qui aime à un objet plus ou moins digne de son culte, et ce qu'il y a de plus beau dans cela, ce n'est pas tant le dieu que l'autel. Pourquoi craindrais-tu de te risquer? Que l'idole reste debout longtemps, ou qu'elle se brise bientôt, tu n'en auras pas moins bâti un beau temple. Ton âme l'aura babité, elle l'aura rempli d'un encens divin, et une âme comme la tienne doit produire de grandes œuvres. Le dieu changera peut-être, le temple durera autant que
toi. Ce sera un lieu de refuge sublime où tu iras retremper ton cœur à la flamme éternelle, et ce cœur sera assez riche, assez jouissant, pour renouveler la divinité, si la divinité déserte son piédestal. Crois-tu donc qu'un amour ou deux suffisent pour épuiser et flétrir une âme forte? Je l'ai cru aussi pendant longtemps, mais je sais à présent que c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours à monter et à s'épurer i. . . C'est peut-être l'œuvre terrible, magnifique et courageuse de toute une vie. C'est une couronne d'épines qui fleurit et se couvre de roses quand les cheveux commencent à blanchir. Peut-être que Dieu mesure nos douleurs et nos travaux aux forces de notre jeunesse et qu'il est un temps marqué pour se reposer et jouir des fatigues du passé. Quelle est la plus belle de ces deux époques de la vie morale : les larmes de l'espoir ou les hymnes du bonheur? Peut-être est-ce la première. J'entre dans la seconde et il me semble faire encore un rêve; mais la première est celle que Dieu chérit et protège parce que ceux qui la parcourent ont besoin de lui.
1 . Ici deux lignes biffées d'un Irait de plume et lisibles, — sans intérêt : George Sand les aura biffées, sans doute, en écrivant la lettre.