ÔO LETTRES A ALFRED DE MUSSET
C'est celle qu'il féconde des plus vives émotions et de la plus ardente poésie. N'en aie donc pas peur. C'est un sentier dans la montagne, dangereux et pénible, mais qui mène à des hauteurs sublimes et qui domine toujours le monde plat et monotone où végètent les hommes sans énergie. Tu n'es pas de ceux qu'une fatigue vaine doit décourager, ni qu'une chute peut briser. Tu n'es pas destiné à ramper sur la boue de la réalité. Tu es fait pour créer ta réalité toi-même dans un monde plus élevé, et pour trouver tes joies dans le plus noble exercice des facultés de ton âme. Va, espère, et que ta vie soit un poème aussi beau que ceux qu'a rêvés ton intelligence. Un jour tu le reliras avec les saintes joies de l'orgueil. Tu verras peut-être derrière toi bien des débris, mais tu seras debout et sans tache au milieu des trahisons, des bassesses et des turpitudes d' autrui. Celui qui s'est toujours livré loyalement et généreusement peut avoir à souflrir, mais à rougir jamais, et peut-être que la récompense est là tout entière. Jésus disait à Madeleine : « Il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aimé. »
Vois combien tu te trompais quand tu te
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croyais usé par les plaisirs et abruti par l'expérience! Vois que ton corps s'est renouvelé et que ton âme sort de sa chrysalide. Si, dans son engourdissement , elle a produit de si beaux poèmes, quels sentiments, quelles idées en sortiront maintenant qu'elle a déployé ses ailes! Aime et écris, c'est ta vocation, mon ami. Monte vers Dieu sur les rayons de ton génie et envoie ta muse sur la terre raconter aux hommes les mystères de l'amour et de la foi. Et n'aie pas peur, dirige mieux ton orgueil. Ne l'étouffé pas, tu n'en as pas trop, et à voir quels buts puérils tu lui donnais, j'ai souvent cru que tu n'en avais pas assez ; mais il n'était qu'endormi, ce juste orgueil qui te fait dire maintenant : « Je vais me livrer, je vais me risquer. » Oui, cela est beau et grand. Tous les sots ont l'orgueil de dire : « Je ne me risque pas, moi! » Us tiennent à leur repos comme les inutiles à la vie. Un homme comme toi n'est complet que lorsqu'il s'est livré.
T'ai-je dit que j'avais fait mes adieux à l'enthousiasme? Si je l'ai dit, j'ai voulu parler de cet enthousiasme des premières années de la carrière, qui a besoin d'être si ardent pour en couvrir les difficultés. Cette force que
j'avais pour fermer les yeux afin d'y conserver le rayon de mon soleil, alors même qu'il s'éteignait, je n'en ai plus besoin. Je contemple, les yeux toujours ouverts, une lumière toujours éclatante et pure. Tu m'as fait de grandes et belles prédictions dans les élans de ta plus vive amitié, alors qu'elle était déjà assez forte pour faire taire les intérêts de l'amour. Tu m'as dit qu'il était temps pour moi de recueillir le fruit de toute une vie de fatigues et que le dernier amour d'une femme était le plus beau. Tes prédictions se réalisent, mon enfant, et j'oublie jusqu'au nom des souffrances que je croyais autrefois inévitablement liées à l'affection. Je souffre encore souvent et beaucoup, mais jamais par lui. N'ayant pas une petite pièce de monnaie pour m'acheter un bouquet, il se lève avant le jour et fait deux lieues à pied pour m'en cueillir un dans les jardins des faubourgs. Cette petite chose est le résumé de toute sa conduite, il me sert, il me porte et il me remercie. Oh! dis-moi que tu es heureux et je le serai.
Ce mot si beau des deux êtres qui s'aiment sur la terre et font un ange dans le ciel, est de Latouche. Tu le trouveras imprimé dans La Reine d'Espagne, une comédie qui a été