Un simple petit feuillet, sans date ni adresse
d'enjeux, et ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble a Franchart? Ce sera plus tôt fait.
Rozanne1 a eu une petite larme sur la joue, quand je lui ai lu le paragraphe qui la concerne. Viens pour elle, si ce n'est pour moi, elle te donnera du lait et tu lui feras des vers. Je ne serai jalouse que du plaisir qu'elle aura à te soigner.
...à mon billet, et tu n'as peut-être pas voulu me voir. J'ai désiré cette séparation tous les jours, au moins une heure par jour, depuis que tu es venu me chercher à mon retour de Nohant pour m'emmener dîner avec toi,
i. Une amie de George Sand.
2. Adresse, sans timbre de la poste : Monsieur Alfred de Musset. Au dessous de cette adresse se trouve le millésime 1835, à l'encre bleue, écrit de la main de George Sand. La première partie de cette lettre manque : sans doute une feuille de quatre pages ; George Sand ne l'avait pas et ne savait pas comment elle avait été égarée. La suite de la lettre a trois pages.
au milieu de mes résolutions et de mes frayeurs. Je n'ai pu prendre confiance à cette vie, qu'avec des efforts de courage ou des élans d'amour. Oh I ceux-là, pourquoi ne les sais-tu pas faire durer, pourquoi faut-il qu'avec toi, le cœur ne sufïise pas ? il y faut encore du caractère, de l'héroïsme, du dévouement, et je n'ai rien de tout cela, parce que je sens que tu ne t'y tromperais pas et que tu n'en voudrais pas. L'amour, c'est le bonheur qu'on se donne mutuellement.
0 Dieu, ô Dieu, je te fais des reproches, à toi qui souffres tant ! Pardonne-moi , mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné, je souffre tant moi-même, je ne sais à qui m'en prendre. Je me plains à Dieu, je lui demande des miracles ; il n'en fait pas, il nous abandonne. Qu'allons-nous devenir ? Il faudrait que l'un de nous eût de la force, soit pour aimer, soit pour guérir; et ne t'abuse, nous n'avons ni l'une ni l'autre, et pas plus l'un que l'autre. Tu crois que tu peux m'aimer encore, parce que tu peux espérer encore tous les malins après avoir nié tous les soirs. Tu as vingt -trois ans, et voilà que j'en ai trente et un, et tant de malheurs, tant de sanglots, de déchirements derrière moi ! Où vas-tu ?
qu'espères-tu de la solitude et de l'exaltation d'une douleur déjà si poignante. Hélas I me voici lâche et flasque comme une corde brisée, me voici par terre, me roulant avec mon amour désolé comme avec un cadavre, et je souffre tant que ne peux pas me relever pour l'enterrer ou pour le rappeler à la vie. Et toi, tu veux exciter et fouetter ta douleur. N'en as-tu pas assez comme cela ? moi je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de pis que ce que j'éprouve.
Mais tu espères? tu t'en relèveras peut-être. Oui, je m'en souviens, tu as dit que tu la prendrais corps à corps et que tu sortirais victorieux de la lutte, si tu n'y périssais pas tout d'un coup. Eh bien, oui, tu es jeune, tu es poète, tu es dans ta beauté et dans ta force. Essaye donc ; moi je vais mourir, adieu, adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je ne veux rien, rien. J'ai les genoux par terre, et les reins brisés, qu'on ne me parle de rien. Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux pas m'en passer. Il n'y aurait qu'un coup de foudre d'en haut qui pourrait me guérir en m'anéantissant. Adieu, reste,
LETTRES A ALFRED DE MUSSET gi
pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas : il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage. Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, mon sang, allezvous-en, mais tuez-moi en partant.
Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous quitter. J'y deviendrais méchante. Tu dis que cela vaudrait mieux, et que je devrais te souffleter quand tu m'outrages . Je ne sais pas lutter. Dieu m'a faite douce et cependant fière. Mon orgueil est brisé à présent, et mon amour n'est plus que de la pitié. Je te le dis, il faut en guérir. Sainte-Beuve a raison. Ta conduite est déplorable, impossible. Mon Dieu, à quelle vie vais-je te laisser! l'ivresse, le vin! les filles, et encore et toujours! Mais puisque