XIV
6 heures.
Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes ? nous verrons-nous ce soir? pouvonsnous être heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle possible avec quelqu'un ? Cela m'effraye. Je suis triste et consternée par instant ; tu me fais espérer et désespérer à chaque instant. Que ferai-je ?
i. Sans date ni timbre de la poste. Adresse : Monsieur Alfred de Musset, rue de Grenelle-Saint-Germain, 59.
Veux-tu que je parte ? Veux-tu essayer encore de m'oublier? Moi, je ne chercherai pas, mais je puis me taire et m'en aller. Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi; penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il y avait à craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas revenir; la fatalité m'a ramené ici, faut-il l'accuser ou la bénir1?... Il y a des heures, je te l'avoue, où l'effroi est plus fort que l'amour et où je me sens paralysée comme un homme sur un sentier de montagne qui n'ose ni avancer ni reculer entre deux abîmes. L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tuas vingt-trois ar s et les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait. C'est une triste dot que je t'apporte. Chasse-moi, mon enfant, dis un mot. Cette fois, tu n'auras rien à craindre de violent de ma part, et je ne te
l. Ici trois ou quatre mots effacés au crayon bleu par madame Sand.
demanderai pas compte d'un bonheur auquel j'avais renoncé. Dis-moi ce que tu veux, fais ce que tu veux ; ne t'occupe pas de moi, je vivrai pour toi aussi longtemps que tu voudras et le jour où tu ne voudras plus, je me résignerai sans cesser de te chérir et de prier pour toi. Consulte ton cœur, ta raison aussi, ton avenir, ta mère. Pense à ce que tu as hors de moi et ne me sacrifie rien. Si tu reviens k moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que j'aurai encore sans doute. Celte patience-là n'est guère de ton âge. Consultetoi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai. Veux-tu que j'aille là-bas à 10 heures?
Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons ; mais notre cœur et notre vie servent