‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 42 sur 52 · I. Indication de George Sand, au crayon bleu · texte numérisé non relu

I. Indication de George Sand, au crayon bleu

LETTRES A ALFRED DE MUSSET go

d'une inquiétude qui ne me serait jamais venue, si la personne dont je t'ai parlé n'y avait donné lieu. Pouvais-je inventer un motif? Je ne pense pas que tu eusses trouvé fort agréable et fort délicate une réclamation impérieuse et sèche. J'ai dû tout te dire. C'est mon cœur qui me l'a conseillé ; et il me semble qu'une injure par moi reçue en silence, et lavée entre toi et moi dans le secret d'une lettre, n'est pas subie sans modération et sans dignité.

Pour en finir au plus vite avec le chapitre des explications, je crois pouvoir affirmer qu'on s'est trompé en me supposant gratuitement de l'humeur à propos d'une lettre que tu ne m'aurais pas écrite. Je ne sais ce que cela veut dire. Je me souviens d'avoir été brisée, je ne me souviens pas d'avoir eu du dépit ou du mécontentement sur quoi que ce soit. Je me souviens de m'être éveillée a Nohant couverte de taches hépatiques de la tête aux pieds, et de n'avoir pas cessé depuis ce jourlà d'avoir mal au foie. C'est bien assez des maux réels sans y joindre des piqûres d'amour-propre. Je t'avoue qu'il n'y avait pas place en moi pour les petites choses à celte heure solennelle et décisive de ma vie.

J'approuve tout à fait ton idée relativement à nos lettres. Il m'eût été fort amer de te rendre les tiennes, et si je pouvais croire que les miennes ont le même prix à tes yeux, je ne te les réclamerais pas. Mais tout cela est bien différent. N'importe. Tes lettres sont à la Châtre, chez une femme qui m'est dévouée ' et qui croit avoir des bijoux en dépôt dans une cassette. Ces lettres sont cachetées et portent ta suscription. Je ne les ai jamais relues sans les recacheter aussitôt après et sans les replacer dans cet asile sûr et inviolable. Je ne les croirais pas assez bien gardées chez moi. La mort vous surprend à toute heure, et on ne sait quelle main ouvre vos tiroirs dès que vous avez fermé l'œil. Je puis donc être mieux que toi le gardien de ce double dépôt. En même temps que je le scellerai, je te donnnerai l'adresse et le nom de la femme à qui tu dois le réclamer, si, comme il est probable, je pars la première pour le grand voyage.

Avant tout, je t'enverrai tes lettres dès que je serai au pays, afin que tu en retran-

i. Certainement Ursule Josse, femme d'un cordonnier et amie d'enfance de George Sand, qui parle beaucoup d'elle dans YHisloire de sa vie.

chcs ce que lu voudras. Si lu veux m'envoyer les miennes pendant que je suis ici, tu m'épargneras le port d'un fort gros paquet à la poste de La Châtre. Si tu aimes mieux attendre la réception du tien, fais comme tu voudras.

Adieu, mon enfant. Dieu soit avec toi.

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