GEORGE SAND
Paris, a5 janvier i833.
Serai-je bien indiscrète si je vous demande deux places pour la première représentation de Lucrèce Borgia^ Vous êtes l'ami de Victor Hugo, et nous sommes, mon pseudonyme et moi, ses fervents admirateurs. Il ne peut pas vous refuser, et il ne doit pas nous repousser de la foule qui veut son triomphe.
Si je suis importune, cependant, dites-lemoi, mais venez me le dire vous-même. J'en subirai l'arrêt avec plus de résignation.
Paris, 28 janvier i833.
Je vous remercie, monsieur, de ne m'avoir pas oubliée pour ces places de théâtre ; mais
ce que je désire le plus, c'est de vous voir. Voulez-vous venir jeudi à onze heures du matin? car c'est jeudi le jour de la représentation, je crois, et je suis forcée de sortir à midi. J'ai si rarement le plaisir de vous recevoir, que je ne veux pas le perdre encore celte fois1.
Paris, 18 février i833.
Vous êtes venu me voir, aujourd'hui, monsieur, et je n'y étais pas ; et vous venez si rarement ! Vous avez demandé a M. Planche à quelles heures il fallait venir pour me trouver. Il faut venir à toutes les heures que vous voudrez ; j'y serai toujours pour vous, tant que j'y serai réellement ; et, quand réellement je n'y serai pas, il ne faudra pas me compter votre carte pour une visite; il faudra revenir le lendemain.
Il faut surtout que vous ne me haïssiez pas: car moi, je désire heaucoup Arolre ami-
i . Lucrèce Borgia a été représentée pour la première fois le samedi 2 février 1 833.
tié. Cela est peut-être ridicule à vous dire, mais quand on se sent dans le vrai, on ne recule pas devant la crainte des fausses interprétations. D'ailleurs ce n'est pas vous, qui comprenez si bien la pensée de toutes choses, qui pouvez être un mauvais juge de la mienne.
Paris, 7 mars i833.
Mon cher Sainte-Beuve, j'aurais été bien heureuse de vous voir aujourd'hui, quand vous êtes venu. Serez-vous assez bon pour revenir bientôt? Je suis dans un grand redoublement de douleur. Je ne vous ennuirai pas à vous dire mes causes de chagrin; mais je vous verrai, ce sera beaucoup : on a besoin d'amitié quand on souffre. Voici un commencement d'épreuve pour la vôtre.
Mercredi soir.
102 LFTTRES A SAINTE-BEUVE
Paris, ii mars i833.
Sauf à passer pour une écriveuse comme madame A...1, je veux vous faire l'injure d'un billet. Je ne vous ai pas assez dit l'impression que m'a faite votre livre. Vous savez comme on est gêné par la figure des gens quand on a de l'admiration à leur exprimer. Votre livre est beau, je ne vous dirai pas pourquoi; je ne le sais pas bien, et juger n'est pas mon état. Mais il m'a pénétré le cœur comme eût fait le récit d'une vie douloureuse et puissante, dite avec des mots simples et profonds, une âme recueillie, et des idées graves et saintes. Comme vous valez mieux que moi, mon ami! comme vous êtes plus jeune, plus vertueux et plus heureux ! Après avoir écouté Lélia, vous m'avez dit une chose qui m'a fait de la peine : vous m'avez dit que vous aviez peur de moi. Chassez cette idée-là, je vous en prie, et ne confondez pas trop l'homme avec la souffrance. C'est la souffrance que vous avez entendue, mais vous savez bien
i. Madame Hortense Allart de Mévitens.
LETTRES A SAINTE-BEUVE Io3
comme en réalité l'homme se trouve souvent au-dessous, et par conséquent moins poétique, moins méchant et moins damné que son démon. Vous êtes plus près de la nature des anges ; tendez-moi donc la main et ne me laissez j)as à Satan. Faites ma paix avec Dieu, vous qui croyez toujours et qui priez souvent. Dites-moi le soir que vous pourrez me donner, afin que j'aie l'autre moitié de mon manuscrit. Vos encouragements me donneront la force d'achever. Vraiment c'est une chose triste que ce livre, et s'il pouvait me faire concevoir Y ennui de mon ennui, ce serait le seul bien dont il fût capahle. Mais travaillez au vôtre afin qu'il serve de contre-poison, et détruise vite leffet du mien sur les estomacs débiles, et commencez par moi ; lisez-le-moi bientôt. Et ne croyez pas trop à tous mes airs sataniques : je vous jure que c'est un genre que je me donne. A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la place de celui-là, je veux donc vous prier de
m'amener Dumas en l'art de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent. Il m'en a témoigné le désir, vous n'aurez donc qu'un mot à lui dire de ma part : mais venez avec lui la première fois, car les premières fois me sont toujours fatales1.
Dimanche soir.
Paris, avril i833.
Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main. Quelque peu disposée que je sois à m'entourer de figures nouvelles, je vaincrai cette première suggestion de ma sauvagerie, et je trouverai, sans doute, dans la personne recommandée par vous si chaleureusement toutes les qualités qui méritent l'estime.
Prévenez-le, je vous prie, de mon extérieur sec et froid, de la paresse insurmontable et de l'ignorance honteuse qui me rendent silencieuse la plupart du temps, afin qu'il ne
i. Elle entendait par là que, les premières fois, elle était toujours embarrassée, silencieuse, et ne laissant point à ceux dont elle faisait cas l'impression cp-i'elle aurait voulu. (Note de Sainte-Beuve. )
prenne pas pour de l'impertinence ce qui est chez moi une habitude, un travers, mais non pas une malveillante intention. J'ai vu, à la figure de M. Jouffroy, qu'il pouvait avoir lame belle et l'esprit bien fait, mais je lui reconnaîtrai peut-ctre la possession de ces choses (très rares et très estimables à coup sûr) sans une très grande admiration. Il y a des hommes qui viennent au monde tout faits et qui n'ont pas de lutte à soutenir contre les écueils où les autres s'engagent et se choquent : ils passent au travers sans savoir seulement qu'ils existent, et parfois ils s'étonnent de voir tant de débris flotter autour d'eux. Je crains un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux ; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine; car, après tout, pourquoi ne suis-je pas comme eux? Je suis auprès d'eux dans la situation des bossus qui haïssent les hommes bien faits; les bossus sont généralement puérils et méchants, mais les hommes bien faits ne sont-ils pas insolents, fats et cruels envers les bossus?
Au reste, tout ceci doit être pris par vous d'une façon plutôt générale qu'applicable ab-
solument à M. Jouffroy. Je ne prétends pas le juger sans le connaître ; je ne veux pas négliger de le connaître par la seule crainte de le trouver trop régulièrement bon. Vous me dites de lui des choses qui s'accordent fort bien avec l'idée que j'en ai, et qui me confirment dans une opinion que j'ai de tous les hommes, c'est qu'il n'y a pas de confiance entière possible à réaliser : les gens qu'on estime, on les craint, et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, mais ils trahissent.
Cela est triste; mais ce qui prouve que c'est vrai, c'est que, cela même, il faudrait le penser et ne pas le dire.
Or, cette idée de solitude éternelle qui vous saisit et vous serre au sein des plus vives et des plus saintes afïections, c'est une idée très sombre et très difficile à accepter. Tant qu'elle m'a semblé nouvelle, elle m'a fait désespérer : je commence à l'admettre, j'en parle encore comme d'une chose étonnante et rude, comme on parlait du choléra huit jours encore après le choléra, et bientôt, sans doute, je m'en tairai comme d'une chose triviale et de mauvais goût; je n'en souffrirai peut-être plus.
Quand on consent à vieillir, on vieillit si vite.
Je dis donc que M. JouflVoy doit être bon, candide, inexpérimenté pour un certain ordre d'idées où j'ai vécu et creusé, où vous avez creusé aussi, quoique beaucoup moins avant que moi. Par exemple, je me suis dit : «Est-ce qu'il ne serait pas permis de manger de la ebair humaine? » Vous vous êtes dit : « Il y a peut-être des gens qui se demandent si l'on peut manger de la chair humaine. » Et M. Jouflroy s'est dit : ce L'idée n'est jamais venue à aucun homme de manger de la chair humaine. » Pourtant il y a des peuplades entières qui en mangent, et qui n'en sont peut-être pas plus mal avec Dieu pour cela.
Moi, je ne m'estime pas, car, après m'êlre adressé de semblables questions, je ne les ai pas résolues et j'en suis restée là; M. Jouffroy, n'ayant pas appris que ces questions existent, n'a pas grand mérite à les nier; mais vous qui, ayant songé à tout et peut-être goûté a des choses immondes comme font les chimistes, avez déclaré que la chair humaine est mauvaise et malsaine, et vous êtes décidé à vivre d'aliments choisis, apparemment vous avez le discernement, c'est-à-dire, dans le sens moral, la lumière et la force. Vous voyez que
je m'explique 1res froidement et sans engouement ni prévention le cas extrême que je fais de vous, préférablement à beaucoup d'autres qui me ressemblent ou ne me ressemblent pas. — Bonsoir, mon ami.
Tout à vous.
Mardi soir.
P.—S. — Passez-moi tout ce bavardage.
C'est pour me dédommager de ne point dîner avec vous demain chez S taris ton, comme on me l'avait promis. Vous n'y serez pas, et j'aurais l'air d'insulter les autres si je n'y allais pas après avoir consenti.
Pouvez-vous me donner Joseph Delorme, votre volume de critique et votre médaillon par David? Ce sont bien des demandes. Mais quand on est décidé à vivre retiré, il faut s'entourer de bonnes choses et de bonnes pensées.
Paris, ti mai iS33.
Mon ami, vous êtes venu et j'étais sortie. Quand vous reviendrez, tâchez que ce soit le
LETTRES A SAIN I i;-r,Et YE IOQ
malin, de midi à deux ou trois heures, .le suis restée hier au gîle , espérant que vous viendriez. Comment étes-vous? Vous m'avez écrit une lettre un peu folle, à moi qui suis devenue excessivement grave. C'est à mon tour à vous faire des sermons, je le vois: ce sera neuf cl surprenant. — Sermonneur ou pénitent, je suis votre amie à présent et toujours.
Mon ami, m'avez— vous encore une fois oubliée? Je ne vous le permets pas, moi.
Paris, mai i833.
Venez donc me voir ce soir si vous le pouvez, mon ami, et si cela ne gene pas trop votre paresse. Je suis bien désolée de vous avoir manqué aujourd'hui; je serai bien heureuse de vous embrasser.
Paris, mai i833.
Mon ami, je vous envoie les feuilles que je vous ai promises, et je désire que vous les lisiez avec attention1; car j'ai besoin de votre jugement et de vos conseils. Soyez-moi moins indulgent que votre amitié ne vous porte à l'être. Il faut que vous veniez m' écrire ce Lie lettre que vous savez bien, et dîner avec moi après-demain oii le jour suivant. Pouvezvous ?
Si vous avez travaillé à votre livre, vous seriez bien bon de m'en apporter la suite.
Adieu. Je voudrais bien mériter votre affection, mais je m'aperçois de plus en plus que vous valez mieux que moi, et cela me fâche.
i. Il s'agit ici des feuilles d'épreuves de Lélia qui s'imprimait à ce moment.
Paris, 5 juin i833.
Mon ami,
J'ai été bien lâche et bien hideuse l'autre poir. Il faut l'oublier. Je ne suis pas souvent triste à ce degré. Ordinairement je porte ma souffrance avec assez de sang-froid et de résolution. J'ai, comme les grands poltrons, toutes les apparences du courage. Si les cœurs qui s'intéressent à moi ne s'y trompent pas, du moins n'ont-ils pas à souffrir de mes lâches épanchements. C'est une chose égoïste et méprisable que de montrer ainsi ses ulcères à nu, pour attirer la compassion. Je dédaigne profondément cette manière de se soulager, et quand j'ai commis une semblable faute, j'en ai de la honte, du remords et de l'indignation contre moi-même pendant longtemps.
Dites-moi que vous l'avez oublié, que vous avez considéré toutes mes plaintes comme celles d'un malade qui a la fièvre et qui ne s'aperçoit plus des gémissements que la souffrance lui arrache. J'aurais ennuyé un indifférent : j'ai dû vous affliger, vous qui êtes
bon. J'ai dû aussi vous offenser, vous qui sentez bien que vous ne méritez pas les insultes d'une âme aigrie, vous, le seul homme peut-être auprès de qui je ne devrais pas me souvenir de la bassesse et de l'infamie des hommes.
Pardonnez-moi, et ne me parlez plus de moi. Ne cherchez plus dans vos rêveries philosophiques et dans vos désirs affectueux la théorie de mon bonheur. Quand j'entends énumérer les avantages de ma vie et les faux biens qui me restent, mon humeur augmente, et je compare tristement la valeur de ces choses, appréciée si différemment par vous et par moi. Ne cherchons rien. Mon Dieu ! quelle folie! Il y aura bien un terme à tout cela.
Mais ne croyez pas que je me méfie de vous, que je vous croie capable comme moi de vol, de meurtre et de trahison. Non, je sais bien que je ne suis pas votre semblable, et que je n'ai pas le droit de vous couvrir du même mépris que moi-même.
Quand je vous enveloppe dans ma malédiction, c'est l'effet de la colère; mais après tout, je sais bien qu'un de mes plus grands crimes serait de vous méconnaître et de vous calomnier. Dans cette race d'écrivears, comme
LETTRES A SAINTE-BEUVE Il3
dit Solange, parmi ces vaniteux menteurs que je hais particulièrement et où j'ai trouvé bien peu d'amis, je n'en ai cherché qu'un seul, c'est vous. Ne m'écoutez pas quand je vous repousse et ne me parlez pas d'affections nouvelles. Si votre amitié ne m'a pas guérie, si votre estime ne m'a pas relevée, quelle main pourra me secourir ')
Adieu, gardez-moi le secret de ma misère. Ne venez pas me voir avant deux ou trois jours. J'ai besoin de me raisonner et de refaire mon courage. Écrivez-moi, si vous avez un instant.
Paris, juin i833.
Mon ami, Voulez-vous venir dîner demain avec moi? Je vous ai promis à madame Allart. Nous ne serons que nous trois, mais comme nous ne voulons vous remplacer par aucun autre, il faut que vous acceptiez. — A cinq heures.
Tout à vous.
Il/j LETTRES A SAINTE-BEUVE
Paris, 17 juin i833.
Eh bien, mon ami, quand viendrez-vous dîner avec moi? Que vous n'ayez pas faim, ce n'est pas une raison ; je ne tiens pas à vous faire manger, mais à causer avec vous sans être dérangée, et à ces heures-là je suis libre. Voulez-vous venir demain ou après-demain? Je serai bien aise que vous me fassiez toutes vos objections contre Lélia, et je suis bien contrariée que les fautes signalées dans votre lettre soient sur les bonnes pages (style d'imprimeur). Si je vous lisais le manuscrit, il y aurait au moins du remède pour l'avenir. Mais vous me traitez beaucoup trop bien. J'ai peur de votre admiration, parce qu'on dit que c'est chez vous une disposition généreuse de rame; mais la raison reprend, dit— on, ses droits un peu plus tard. Je voudrais pourtant bien me tenir à la place où vous m'avez mise d'abord ; je la trouve fièrement belle.
J'ai vu le docteur Louis. C'est un bien grand homme, il m'a recommandé de me distraire, d'éloigner toute cause de chagrin,
d'éviter toule contrariété, de prendre l'air, de tacher d'avoir de l'appétit, enfin de faire tous mes efforts pour me bien porter.
Je vous en souhaite autant, mon ami, et vous recommande d'être heureux le plus possible.
A l'inlredi.
Paris, juin i833.
Revenez donc un soir, mon ami. Je suis guérie, je suis bien. Votre lettre était bonne comme vous. Adieu, venez bientôt.
Vendredi malin.
Paris, 20 juin i833.
Qu'est-ce que vous devenez, mon ami? 11 y a bientôt quinze jours que je ne vous ai vu. Seriez-vous malade? Je désirerais bien vous parler pour une affaire qui ne m'est pas per-
Il6 LETTRES A SAINTE-BEUVE
sonnelle, mais qui m'intéresse et à laquelle vous pouvez quelque chose.
Est-ce que, vous aussi, vous boudez les hommes et repoussez l'amitié? Vous empiétez sur les privilèges des méchants comme moi. Vous usurpez un droit qu'il faut nous laisser, entendez-vous ?
A vous.
Paris, juillet i833.
Savez-vous, mon ami, que vous êtes un singulier pistolet'? Je vous ai laissé opérer votre éclipse, mais voilà, je crois, un mois que cela dure, et je ne puis plus croire que ce soit de l'oubli et de la paresse. Je suis bien indulgente pour ces choses-là, mais si je soupçonnais de l'affectation à ces longues bouderies, j'aimerais mieux une franche ruade de votre part, que cette hautaine et rétive immobilité, car j'imagine je ne sais quoi. Je cherche dans ma vie présente quelque souillure énorme qui effarouche votre auguste permanence ; je me demande s'il y a autour de moi quelque chose
qui vous blesse, en moi quelque chose qui vous repousse. Ce n'est pas impossible, mais pourquoi ne pas me le dire? Cette inflexible rigidité de discrétion est-elle dans l'amitié ? Je vous disais une fois que lorsqu'un ami m'avait blessée, je gardais le silence, et, après avoir souffert quelques jours, je lui pardonnais et j'oubliais. Vous m'avez lait un sermon là-dessus ; vous avez dit qu'il fallait toujours leur fournir les moyens de se justifier.
Est— ce ainsi que vous en agissez avec moi? Non seulement vous ne mettez pas votre morale en pratique, puisque vous vous taisez, mais encore vous ne prenez pas ce qu'il y a de bon dans la mienne, vous ne pardonnez pas.
Mais pardonner quoi ? le diable m'emporte si je le sais. 11 y a deux choses que je suppose alternativement : l'une probable et triste, l'autre bête et bouffonne. La première, c'est que je vous attriste, c'est que mon caractère désespéré vous est un spectacle pénible et trouble quelquefois votre juvénile confiance dans la vie ; alors vous me fuyez comme une société désagréable : je conçois cela.
La seconde, c'est que vous êtes amoureux de quelque femme jalouse qui me fait l'hon-
Il8 LETTRES A SAINTE-BEUVE
neur de me prendre pour une rivale et vous défend de venir chez moi. Ce serait bien comique. S'il en est ainsi, ne pouvez-vous la rassurer, lui dire que j'ai trois cents ans, que j'ai donné ma démission de femme avant que sa grand'mère fût née, que je me soucie de la peau d'un homme comme de Jean de Werth ; enfin que je ne suis bonne qu'à faire des dissertations psychologiques qui n'attirent pas plus les hommes à moi qu'elles ne me poussent vers eux.
Ah ! ma foi, vous êtes tous bien ridicules ! Est-ce qu'il y a quelque chose à craindre sur la terre? Le désespoir de Byron, l'épicurisme de Casanova sont-ils choses contagieuses et mortelles? Est-ce qu'il n'y a pas une suprême apathie, une superbe imbécillité où l'on peut toujours se réfugier pour échapper à tout cela? Est-ce que nous n'avons pas tous une bienfaisante mobilité d'humeur, qui, à telle heure, nous rend nuisibles, à telle autre heure utiles les uns aux autres?
Après tout, mon ami, si je ne vous plais pas, soyez libre. Cela ne peut que m' affliger, mais je suis peu off ensable dans ces cas-là. Si je vous nuis, laissez-moi. Quel que soit mon chagrin en perdant une amitié que je tenais
pour la plus précieuse de toutes, j'aimerai mieux celte assurance que l'incertitude. Vous savez bien que ce n'est pas la douleur qui tue ; ce sont les efforts qu'on fait pour la repousser qui épuisent.
\ endredi.
Paris, 18 juillet i833.
Mon ami, tout cela esl bien cruel, bien triste, bien malheureux et me jette dans un très grand découragement de la vie et de la société. Si j'ai été amère, vraiment je n'en sais rien, je ne m'en souviens plus. J'ai des jours comme cela ; il faut me les pardonner, car j'ai beaucoup souffert et je souffre beaucoup encore de toutes choses. Je vois à tout cela une bien déplorable conclusion, c'est que rien n'est vrai. Je vous le disais bien, l'amitié n'est pas une affection qui puisse faire vivre. Vous prétendiez que si. Vous voyez bien ! Nous sommes tristes, malheureux, souffrants ; l'amertume nous vient de tous côtés ; nous donnerions le reste des jours qui nous sont
comptés pour voir, ne fût-ce qu'une heure, un visage ami, pour presser une main sincère, pour entendre des paroles d'encouragement et de bonté. Eli bien, ce sont de vains besoins du cœur qu'il faut étouffer, car à cette lieure-là nos amis sont occupés ailleurs : l'un songe à la gloire, l'autre à ses amours, un autre boude on ne sait pourquoi, et l'on reste seul. C'est une bonne et rude leçon, et l'on en profile ; mais il est bien des malheureux qui ont longtemps porté leur joug avec courage, et qui un jour se sont enfin soustraits a ce joug de plomb : ceux-là, on les plaint et on les oublie, et c'est encore bien ; mais je suis sûre que, si l'on eût pu recueillir les dernières plaintes de leur agonie, on eût entendu sur leurs lèvres d'amers et justes reproches pour leurs amis.
Et nous aurions tort après tout de nous accuser : car nous ne valons pas mieux les uns que les autres ; moi qui me plains de vous aujourd'hui, j'ai eu mille égoïsmes semblables envers ceux qui m'appelaient et me réclamaient en Arain. C'est qu'il n'y a pas d'amitié, c'est qu'il n'y a rien et que nous sommes une fourmilière d'orgueilleux et de menteurs.
Faites donc comme vous voudrez, mon ami, je ne vous tourmenterai pas davantage. Etes-vous heureux? Tant mieux! j'en bénis le Ciel et trouve que vous faites bien de m' éviter. Je n'ai pas le front joyeux, moi, et la solitude me convient. Si votre bonheur trouve sa fin, et que vous ayez besoin de me retrouver dans un jour de tristesse ou d'ennui, comptez sur moi toujours.
Mercredi.
Paris, 3 aoxit i833.
Vous êtes bon et excellent, mon ami ; vous me consolez et me rendez le courage qui me manque souvent. Mais pour rien au monde je ne voudrais abuser de votre dévouement.
Vous aimez, vous êtes aimé, vous êtes heureux; que le ciel en soit béni. Mais gardez bien votre trésor et ne le risquez pour rien au monde. Toutes vos confessions augmentent ma vénération pour vous, et plus que jamais j'ai confiance à la parole d'un homme qui aime, qui lutte, qui souffre et qui prie,
Je vous demanderai donc vos conseils, je vous ouvrirai donc mon cœur, et souvent, pour que vous vous affligiez avec moi de ses erreurs, ou que vous en applaudissiez les bons mouvements. Mais tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans votre existence. Qui, moi ! prendre un égoïste plaisir qui peut briser un cœur dévoué ! Non, non, je respecte trop l'amour, l'Amour comme vous écrivez.
Quoique j'en médise souvent, comme je fais de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré. Si la personne dont vous m'avez parlé consent à ce que nous nous voyions quelquefois, à la bonne heure. Si vous croyez que la lecture de mes lettres puisse lui ôter tout motif de souffrance, montrez-lui mes lettres, confiez-lui mes aveux. Je ne crains aucune intolérance, aucune raillerie, aucune indiscrétion de la part d'une femme qui vous comprend et vous aime. D'ailleurs, y a-t-il des secrets devant Dieu, et qu'importe que les hommes sachent ce que Dieu doit juger?
Il n'y a de fâcheux que les choses mal sues et les vérités altérées.
Voyez, mon ami, si ce parti peut remédier aux inconvénients qui résulteraient d'une liaison mystérieuse. Si j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseil, je vous appellerais. Dans un cas extraordinaire, nous pourrions faire comme les plus saints confesseurs, dans les cas réservés, et nous en remettre à l'inspiration de nos consciences ; mais dans le cours habituel de la vie, il ne faut point transiger avec des devoirs si grands et si réels. Obtenez une autorisation, ou bien écrivons-nous. Et croyez bien que je sens tout le prix de votre amitié, que je respecte les sentiments de votre cœur, et qu'à cet égard, si vous avez jamais besoin pour elle de refuge, d'argent, de service quelconque, tout ce que j'ai est à vous : que j'accomplirai tous les voyages, tous les travaux. Mes forces, ma volonté, mon cœur, vous seront dévoués dès que vous les réclamerez.
Adieu, mon cher ami, je vous écris peu, et tard, parce que je suis écrasée de travail et de fatigue.
Paris, a5 août i833.
Mon ami,
Je suis très insultée comme vous savez, et j'y suis fort indifférente. Mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre part que vous répondriez a V Europe littéraire1 dans la Revue des Deux Mondes et dans le National. Faites-le donc, puisque votre cœur vous le conseille; je ne vous en remercie pas; mais vous savez qu'en pareille occasion mes paroles et ma vie seraient à votre service.
Je veux vous parler d'une autre chose qu'il m'importe beaucoup que vous sachiez. Puisque le doute, l'étonnement, l'incertitude ont effrayé souvent votre amitié et ébranlé votre estime, je veux que vous voyiez très clair dans ma conduite et que vous connaissiez mes
i. La première attaque de l'Europe littéraire fut un article intitulé la Vie littéraire ; autrefois et aujourd'hui, dans le numéro du 9 août i833; la seconde, un article sur Lélia, dans celui du 22 août i833 ; l'un et l'autre signés du directeur de ce recueil) Capo de Feuillidc.
actions et mes intentions. Si vous les blâmez, ce ne sera pas une raison pour m'ôter votre confiance.
Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti, cl dont je vous parlerai avec détail dans une autre lettre1. Il ne m'appartient pas de promettre à celle affection une durée qui vous la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans, une autre fois pendant trois, et, maintenant, je ne sais pas de quoi je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon cœur n'a pas élé aussi usé que je m'en effrayais; je le dis maintenant parce que je le sens.
Loin d'être affligée et méconnue, je trouve cette fois une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amilié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis
i. Cette lettre n'a pas été écrite.
rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.
Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a hien encore en moi des heures de tristesse et de vague souffrance : cela est en moi et vient de moi. Si j'abjurais les infirmités de ma nature, je ne serais plus moi et je pourrais craindre de le redevenir tout à coup. Je suis dans des conditions plus vraies de régénération et de consolation. Ne m'en dissuadez pas.
Si vous êtes étonné et effrayé peut-être de ce choix; si cette réunion de deux êtres qui, chacun de leur côté, niaient ce qu'ils ont cherché et trouvé l'un dans l'autre, attendez, pour en augurer les suites, que je vous aie mieux raconté ce nouveau roman. Ne pourraije vous voir une heure avant mon départ pour le Berry? Tâchez d'en obtenir la liberté. Peut-être sommes-nous dans un de ces cas réservés, où ayant un secret important à vous confier, il me serait utile de vous voir.
Maintenant, que je vous ai dit ce qu'il y a dans mon cœur, je vais vous dire quelle sera
ma conduite. Planche a passé pour être mon amant : peu m'importe. 77 ne l'est pas. Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été. Vous comprenez que je ne puis vivre dans l'intimité avec deux hommes qui passeraient pour avoir avec moi des rapports de même nature; cela ne convient a aucun de nous trois.!
J'ai donc pris le parti, très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous aimant du fond du cœur, en nous promettant une éternelle estime. Je me plais à vous le dire pour que Planche soit lavé à vos yeux, ou au moins justifié, des reproches qu'on lui adresse, reproches dont je n'ai jamais voulu faire l'examen et dont je ne me soucie aucunement, n'en ayant jamais eu aucun à lui faire. Je serais fort affligée que notre séparation eût l'air d'une brouillerie et accréditât la mauvaise opinion que plusieurs ont de lui. Je fais donc tout ce qui est en moi pour l'éviter en disant nettement quelle est ma position à
l'égard de monsieur de M... et a l'égard de G. P... Je tiens peu à l'opinion de ceux qui n'ajouteront pas de confiance à mes paroles et qui aimeront mieux croire à chances égales le mal que le bien. Ceux-là sont des gens méchants ou malades. Je crains les uns et n'ai pas besoin des autres, étant moi-même malade très souvent.
Je ne sais pas si ma conduite hardie vous plaira. Peut-être trouverez-vous qu'une femme doit cacher ses affections. Mais je vous prie de voir que je suis dans une situation tout à fait exceptionnelle, et que je suis forcée de mettre désormais ma vie privée au grand jour. Je ne fais pas un grand cas de la voix publique; cependant s'il m'est facile de l'éclairer sur les points principaux, je dois le faire. Elle dira que je suis inconstante et fantasque, que je passe de Planche à Musset, en attendant que je passe de Musset à un autre. Peu importe, pourvu qu'on ne dise pas que mon lit reçoit deux hommes dans le même jour. Je me trouverai méconnue ; c'est peu de chose. Mais je ne me trouverai pas calomniée et outragée comme je le serais si je ne prenais le parti de dire la vérité.
Quant à la sincérité de mon âme, au plus
ou moins de force et de vertu qu'elle a conservé à travers ma triste vie, ce sont choses délicates, appréciables seulement pour deux ou trois amis. Vous savez que vous êtes celui que j'estime le plus. Je vous verrai ou je vous écrirai pour que vous lisiez bien en moi, pour que vous m'éclairiez sur les taches, pour que vous me rendiez justice sur les bons endroits. J'ai besoin de savoir que, de près ou de loin, deux ou trois nobles âmes marchent dans la vie en me soutenant de leurs vœux et de leur sympathie. Ce sont des frères et des sœurs que je retrouverai dans le sein de Dieu au bout du pèlerinage
Adieu mon ami. Tout à vous.
Paris, septembre iS33.
Mon ami,
Donnez-moi la nouvelle adresse du docteur Louis. Ne pourriez-vous , sans affliger personne et tout en disant les vérités qui me concernent, venir dîner avec Alfred de M.
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et moi, un de ces jours? J'inviterais Béranger, qui est venu me voir, et que j'aime beaucoup.
Tout à vous.
Tâchez de m'envoyer l'adresse de M. Louis, par le retour du commissionnaire.
Paris, 19 sejJtembrc iS33.
Mon ami, vous rendrez compte de Lélia dans le National, n'est-il pas vrai? Je n'ai pas renoncé à espérer qu'un défenseur littéraire se lèverait enfin pour moi, non pour louer mon talent que j'abandonne à la plus sévère critique, mais pour écarter de mon livre les sottes et sales interprétations que l'on y donne. Vous seul pouvez en toute liberté élever la voix pour moi. Rien ne s'opposera à ce que vous me rendiez ce service, n'est-ce pas? J3 me soumets non sans chagrin, mais du moins sans humeur à ne point vous voir; mais je ne veux pas cesser de compter sur votre dévouement, comme vous comptez, j'espère, sur le mien. Vous m'aviez promis de m écrire quel-
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quefois. Parce que je ne suis plus en danger de désespoir et de mort, pensez-vous que votre souvenir me serait un bonheur superflu? Donnez-moi au moins des nouvelles de votre saule, et dites-moi quelque chose de vos occupations. Moi, j'ai été malade, mais je suis bien. Et puis je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage à lui i ; chaque jour je vois s'effacer de lui les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout, ce qu'il est, il est bon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a élé précieuse. "\ ous êtes heureux aussi, mon ami. "Vous aimez, vous êtes aimé. Tant mieux. Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre. Le reste ne vaut pas la peine qu'on se donne pour manger et dormir tous les jours.
Tout à vous.
i. Alfred de Musset.
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Paris, 8 octobre i833.
J'ai bien larde, mon ami, à vous remercier de votre bel et bon article. Je voulais vous en parler longuement cl, dans l'intention de profiter de vos conseils, vous adresser quclques questions littéraires et plulosophiqu.es; mais je n'en ai pas pu trouver le temps, et je ne l'ai pas encore. Mon cerveau est tout entrepris par des nouvelles que je maçonne pour gagner, comme dit ma tille, tout V argent à Duloz, et qui ne m'amusent pas du tout. Je vais cependant commencer bientôt un livre, et quand j'en aurai éclairci l'idée, je vous demanderai ce qu'il faut en faire. Vous êtes moral, vous, mon ami : le suis-je aussi, ou ne le suis-jc pas? Je ne sais pas ce que c'est. Je crois qu'être moral, c'est espérer : moi, je n'espère pas ; j'ai blasphémé la nature cl Dieu peul-etrc, dans Lélia; Dieu qui n'est pas méchant, et qui n'a que faire de se venger de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du cœur et en me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes; mais
la société, c'est autre chose : je la crois perdue, je la trouve odieuse, et il ne me sera jamais possible de dire autrement. Avec cela je ne ferai jamais que des livres qu'on appellera méchants et dangereux, et qui le seront peut-être. Comment l'aire, dites-moi?
Voire article a excité par lui-même beaucoup d'admiration : je vous remercierai surtout d'avoir pris ma défense avec tant de hardiesse. Vos paroles valent bien mieux et me sont bien plus utiles que les coups d'épéc de mes autres amis1. Il y a aussi des mots de sympathie qui m'ont été au cœur et qui m'ont consolée de tous les maux de ma vie, autant que je puis l'être.
On me dit que votre santé est fort altérée. Soignez-vous donc, mon ami. Peut-être songez-vous trop. Personne ne comprend rien à votre vie et n'en sait les plaisirs ou les peines. Puisse-t-clle cire aussi belle que vous le méritez et que je le désire! Adieu; donnezmoi quelquefois de vos nouvelles sans que je vous en demande.
i. Il y avait eu, en effet, des coups d'épée, et Planche, dans un mouvement chevaleresque, s'était battu, je crois, avec Capo de Fcuillide, l'un des insultcurs. (Xole de Sainte-Beuve. )
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Paris, i4 novembre i833.
J'ai été bien reconnaissante et bien loucbée, mon ami, de votre prédilection pour Métella. Maintenant, je viens vous demander, non plus une marque d'indulgence, mais une preuve d'amitié. C'est de lire le manuscrit de : le Secrétaire intime, avant cpie l'impression en soit commencée. Donnez— moi votre avis tandis qu'il est temps encore de faire des corrections. Je ne promets pas de me rendre aveuglément a toutes vos critiques (quoique vous en soyez trop avare avec moi) : nous avons tous une partie de nous— même en jeu dans nos œuvres, et nous tenons souvent autant à nos défauts qu'à nos qualités; mais un lecteur éclairé voit mieux que nous, quand nous rendons bien ou mal nos idées les plus personnelles, et nous empêche de donner une mauvaise forme à nos sentiments. Si c'est une corvée trop pénible que de déchiffrer le plus barbouillé des manuscrits, refusez— moi pourtant. J'abuse bien de votre bonté en vous adressant ma demande, mais Buloz m'a fait
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espérer que vous l'accepteriez. Je fais du reste fort peu de cas de ce que je vous envoie. Ce n'est ni un roman, ni un conte; c'est, je le crains, un pastiche d'Hoffmann et de moi. J'ai voulu m'égayer l'esprit, je ne sais si j'égayerai le public. Je crois que l'ouvrage est beaucoup trop étendu pour la valeur du sujet, qui est frivole. J'en avais d'abord fait une nouvelle; le besoin d'argent et je ne sais quelles dispositions facétieuses de mon esprit m'ont fait barbouiller beaucoup plus de papier qu'il n'aurait fallu. Prenez toutes ces choses en considération, et, si vous trouvez le livre pitoyable, ne me découragez pas trop. Je n'ai pas dessein de faire beaucoup de choses aussi futiles, et je vais entreprendre, à l'heure qu'il est, un travail plus soigné.
Il faut que je vous demande un autre conseil, au risque de vous ennuyer de moi à mort. J'ai vu Béranger une fois, je l'ai trouvé excellent, et j'ai beaucoup désiré le revoir et cultiver une connaissance qui me semble précieuse. Je n'ai pas le désir de faire de nouveaux amis : j'ai tout ce qu'il me faut en ce monde; ma vie de cœur est arrangée et ne cherche plus rien ; mais causer de temps en temps avec un homme aussi distingué et aussi
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bon me serait agréable. Je lui ai écrit et l'ai invité a dîner, en lui demandant la permission de lui présenter Musset. Il m'a répondu une lettre charmante, et quelques jours après il est venu me voir pour me dire qu'il parlait à la campagne pour huit ou dix jours, et qu'à son retour il viendrait dîner avec moi. Il a dit ces choses à ma duègne, car, comme il n'était guère que deux heures de l'après-midi, je n'étais pas levée. Il y a, je crois, six semaines de tout cela, et je n'ai plus entendu parler de lui. J'ai eu envie de lui écrire, mais je n'ai pu m'y décider. Je suis très orgueilleuse, mon ami, et plus on dit de mal de moi, plus je deviens hautaine et concentrée. Il fallait que je vous aimasse bien sincèrement pour solliciter de vous des explications et pour vous en donner comme je l'ai fait : je ne m'en repens certes pas, puisque vous m'avez rendu voire confiance et que rien, j'espère, ne la troublera plus; mais avec personne au monde je ne voudrais recommencer. Et non seulement cela, mais toute espèce d'avance affectueuse ou d'insistance quelconque pour entretenir une liaison qui semblerait me fuir serait pour moi chose odieuse et impossible. Cependant, si Déranger est sin-
cère dans les expressions de ses lettres, il n'y aurait rien de cela; mais je suis maintenant craintive et méfiante, et je n'ose plus faire un pas, même quand le cœur me le dit. Ditesmoi donc ce qu'il faut faire. Vous connaissez Béranger, vous savez s'il y a en dessous de ses paroles ces petites ruses de politesse auxquelles je n'entends rien, et si ses excuses sont des prétextes. En causant avec lui (quand vous en aurez l'occasion), il vous sera facile de savoir ce qu il pense a mon égard et quelles sont ses vraies idées. Si elles sont défavorables, je ne vous impose pas, mon ami, la corvée de me les dire, mais vous pouvez d'un mot m'engager à insister ou m'en empêcher. Je m'inquiète peu de ce qui est convenable selon le monde, mais maintenant je respecte beaucoup la dignité et la paix de ma retraite, et comme je crois que vous êtes bien de cet avis- Fa. je me fie à vous pour me bien conseiller *. Nous parlons continuellement de vous et
i. On trouve clans une lettre adressée par Béranger, le 20 novembre i833 (et non i834. comme l'imprimé l'indique par erreur), à Napoléon Peyrat, lettre insérée dans le volume de ce dernier intitulé: Béranger et Lamennais (Meyruis, 1862), le passage suivant sur George Sand. Il est curieux à rapprocher de la lettre qu'on Aient de lire:
« ... Vous parlez avec peu de révérence de madame George Sand. Savez-vous que nous nous connaissons et qu'elle m'a
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nous nous affligeons de ne pas vous voir. Je n'insiste pas, vous le savez, mais il m'est bien permis de vous regretter comme un absent. Musset a souvent envie d'aller vous voir et de vous tourmenter pour que vous veniez chez nous, mais je l'en empêche, quoique je fusse toute prête à y aller avec lui, si je ne craignais que ce fût inutile. Adieu, mon ami, nous vous aimons quand même. Je voudrais que vous fussiez aussi heureux que moi, vous le méritez bien mieux. Donnez— moi de vos nouvelles et parlez-moi de vous.
Votre ami.
Mercredi.
Paris, 27 novembre i833.
Non, mon ami, vos critiques ne m'ont pas fâchée contre vous, mais bien contre moi qui
honoré dernièrement de sa visite? Je conçois que Lélia ne vous ait point satisfait, quant au fond; mais je m'étonne que vous n'ayez pas admiré la plume de celte femme de génie. Elle me semble la reine de notre nouvelle génération littéraire, et c'est môme le bien qu'elle a su que je disais de ses ouvrages qui m'a valu d'être recherché par elle. Je vous avouerai que les éloges que je donne à l'auteur ne s'étendent pas à la femme, pour que vous ne pensiez pas que ce sont ses beaux yeux qui ont fasciné les miens... »
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les mérite. Je vous remercie au contraire nulle fois de votre obligeance et de votre bonté. J'en ferai bien mon profit, et je l'ai déjà fait pour le plus important; j'ai retranché toute la partie champêtre, et j'ai abordé tout de suite la Gavalcanti ; de celle manière, le conte se passe tout entier dans ce monde de fantaisie où je l'avais conduit maladroitement. Vous avez raison d'aimer mieux les choses complètement réelles : moi, j'aime mieux les fantastiepres; mais je sais que j'ai tort; au<si n'en ferai— je que peu, de temps en temps et pour m'amuser. J'aurais bien fait, dans mes intérêts, de publier, après Lélia, un roman plus rapproché du genre de Walter Scott, mais cette Quintilia1, était avancée dans mon portefeuille, et le besoin d'argent ne m'a pas pcL-niis de l'y garder plus longtemps. La même raison m'empêche de changer la manière générale du conte; pour cela, il faudrait le recommencer, et il n'en vaut d'ailleurs pas la peine. Si aous avez la bonté d'en rendre compte, comme je vous en prie, faites-en donc bon marché, comme vous dites fort bien, et traitez-le comme une chose sans impor-