Celle de Victor Hugo, qui répondait à Sainte-Beuve
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compris que vous ne pouviez, et je ne me suis pas impatientée ; mais je m'inquiétais de l'heure qui s'écoulait, et craignais de ne plus trouver de place.
Je me suis tirée d'affaire merveilleusement pour moi, et je vous remercie de m'avoir fait entendre ce discours si ingénieux, si charmant, et que vous avez dit avec tant de naturel, de convenance et de goût. Je n'en ai pas perdu un mot, moi qui ne sais pas écouter.
J'ai été moins enchantée de l'autre, que je voyais et entendais pour la première fois, et dont le ton doctoral a failli m'endormir. J'aurais voulu un second discours de vous pour me réveiller de celui-là, très beau à ce qu'on assure, mais où j'ai trouvé une très grande bizarrerie : à savoir qu'on vous accordait quelque chose de Nodier. Ce n'est pas que je dédaigne Nodier, mais quel esprit d'une autre trempe et d'une autre portée vous êtes!
Je n'aime la boursouflure à aucune sauce, et c'est pourquoi j'aime votre esprit. On dit que vous n'aimez pas mes amis. Eh bien, peutêtre que je n'aime pas les vôtres : nous sommes quittes. Quant à vous, je ne saurais jamais oublier notre vieille amitié, et il me faudrait d'autres griefs que des dissidences d'opinion
LETTRES A SAINTE-BEUVE l85
pour me faire renier le passé, ce passé que de mutuelles douleurs confiées et de si bonnes heures d'épanchement m'ont rendu sacré.
J'ai été en colère contre vous pendant un temps. Ce n'était pas de l'indifférence. A présent, je n'ai plus de colères injustes; l'âge a passé sur tout cela et l'affection reste, quand même vous auriez encore quelques torts. Il y a dans mes souvenirs tant de bonnes choses à opposer à de légères piqûres!
Merci pour la matinée d'aujourd'hui et tout à vous de cœur.
P.-S. — J'avais envie d'aller vous serrer la main après, mais je craignais de vous trouver trop entouré; je n'ai pas osé.
Nohant, 29 juin iS^ô.
Cher ami, Je viens encore vous recommander instamment cette année mademoiselle Tourangin, mon amie et compatriote, au frère de laquelle vous avez bien voulu vous intéresser l'année
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passée, et qui a eu tant à se louer de votre bonté .
Je n'aime guère à demander. Je sais combien la vie est pleine et s'échappe en actes d'obligeance et de dévouement qui font qu'on oublie de vivre pour son propre compte. Pourtant on a beau s'ennuyer de faire son devoir, on prend si bien l'habitude de s'y conformer qu'on ne peut plus s'en débarrasser.
Or, si mon devoir à moi, ermite, est de servir mes amis selon mon peu de moyens, le vôtre à vous, qui êtes plus efficace et plus répandu, n'est-il pas de venir en aide aux bons et aux faibles? Oui, me direz-vous, mais rien n'est ennuyeux comme les gens qui vous rappellent ce que vous avez de bien à faire. Sans doute, pardonnez-moi donc de venir vous tourmenter; et pour rendre mes solliciteurs plus intéressants, voilà que j'imagine de vous envoyer la lettre de mon amie Elisa, afin que vous sachiez combien est immense le service que vous lui avez rendu et que vous pouvez lui rendre encore.
Et puis, il me semble que vous prendrez un peu de sympathie pour la fin de cette lettre, où une âme si triste, si scrupuleuse et si douce se montre telle qu'elle est. Gardez-
moi pourtant le secret de cette confidence, car dans la vie de cette pauvre fille de province qui n'a jamais eu de véritable secret, toute petite souffrance naïve est un mystère fièrement voilé. Vous avez souvent peint ces natures-là, et vous avez pour elles une prédilection que je partage.
Bonsoir, je n'ose point vous demander comment vous êtes, de peur d'avoir l'air d'exiger une réponse ; ce sera bien assez de me lire. Mais croyez que je n'en suis pas moins occupée de vous, bien que j'ignore ce que vous faites, pensez et écrivez.
Je suis occupée à m'abrutir à la campagne. C'est de toutes mes passions, la seule qui n'ait rien perdu. Cette vie de paresse morale, d'ignorance et d'activité physique, a toujours pour moi des charmes infinis. C'est que c'est le vœu de la nature jusqu'à un certain point, et que l'excès contraire dans lequel nous vivons ailleurs révolte nos facultés, et dépasse nos forces.
Adieu, à vous de cœur,
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Nohant, 5 juillet i845.
(Quarante et un ans aujourd'hui).
Mon ami,
Je vous remercie de voire bonne lettre et je me console un peu de vous avoir fait courir inutilement, puisque vous me donnez l'occasion de vous récrire.
Elisa n'est pas encore à Paris. Je la croyais en route, je vois qu'elle n'a pas quitté Bourges puisqu'elle n'a pas été chez vous, car c'est la première course qu'elle devait faire. Attendezla, et soyez bon pour elle comme vous l'avez été. J'y compte, et mon cœur vous en tiendra compte aussi.
Je vous trouve plus poète et plus jeune homme que je ne le suis, car vous savez encore vous plaindre, et moi, je ne le pourrais plus. D'où me vient ce détachement et cet oubli consacré de moi-même ? Vous l'attribuez à la foi, mais je ne saurais dire si c'est vraiment là, la cause. Est-ce, comme je vous le disais il y a peu d'années, parce que je vis au milieu de la famille et des affections douces
et durables ? Cela ne me suffisait pas autrefois et me suffit aujourd'hui. Pourtant je n'ai pris goût ni à l'argent ni à la réputation, jouets ordinaires de l 'âge mûr. C'est donc autre chose, c'est tout bonnement, je crois, la vieillesse qui s'est faite et assise avec mes quarante ans, et même avant, car il y a déjà quelques années que j'éprouve ce calme.
Apparemment que je suis morte de ma belle mort, comme les vieillards épuisés qui s'endorment, et je ne m'en suis pas aperçue. Je vous disais, il y a bien longtemps, que je m'en allais, et alors vous ne vouliez pas me croire : vous me prédisiez une éternelle jeunesse, et c'était l'heure où ma jeunesse finissait au milieu des convulsions et des gémissements. Une affection sûre et sans mélange de mal1 est venu doucement clore ma vie; mais ce n'est plus la passion, et je ne regrette pas cette ennemie qui m'a brisée; je me console en me disant que si c'est là la mort, c'est le ciel en comparaison de ce qui était la vie.
Donc, jrère il faut mourir! Puisque c'est inévitable, cherchons une manière simple et
i. Il s'agit ici de Chopin, qui, de 1839 à 1847, ^ Presrll,e constamment l'hôte de George Sand.
noble de trépasser. Moi je souffre encore quand je vois souffrir, et je voudrais vous tendre la main pour vous faire venir où je suis. Mais vous ne le voudriez pas encore. Vous ne voulez ni du mariage, du mariage comme je l'entends, ni de la famille; donc vous vivez encore, et voulez vivre plusieurs années de plus que moi.
Eh bien, vous vous plaignez, ingrat? Regretter, c'est aimer encore et l'on dit que c'est tout. Mais non, j'aurai le courage de le dire à présent, ces amours qui font souffrir ne sont pas les amours que Dieu nous destinait, et nous nous sommes trompés en croyant qu'ils venaient de lui. Il a fait la passion calme, quoique cela paraisse un paradoxe, et ce sont nos mauvaises idées et nos fausses croyances qui en ont fait un martyre.
Vienne le règne de la vérité (et j'y crois, quoique je sache bien que ce ne sera pas pour la génération où je vis), et ce que nous avons souffert n'aura plus de nom dans les langues humaines. Il n'y aura plus de poètes de la douleur, et la joie en fera de plus éloquents encore, quoique nous ne le comprenions pas aujourd'hui.
Je m'arrête pour que vous ne me trouviez pas folle et digne d'aller en Icarie avec M. Cabet. Ne vous moquez pas de ma confiance. Je ne me moque pas, moi, de votre découragement. Il n'y a pas si longtemps que je souffrais comme vous, pour ne pas savoir que c'est sérieux et respectable.
Adieu, et gardez-moi du passé, que nous avons traversé ensemble, l'amitié qui nous faisait parfois du bien.
Mon ami,
Je suis horriblement en retard avec vous et avec Elisa. Il y a déjà longtemps que cette bonne sœur ' s'est chargée d'une commission de vous pour moi, elle m'a écrit aujourd'hui pour la troisième fois, et moi, au milieu de toutes mes courses et préoccupations, je n'ai pas su vaincre une heure de fatigue pour lui répondre.
I. Terme d'allcction souvent employé par George Sand en parlant de ses amies.
C'est qu'il ri y avait pas urgence, car, au fond de toutes nos mauvaises raisons, il y en a toujours une passable. Je ne pouvais dire oui, je savais que je dirais toujours non et je me disais qu'il vous était indifférent de recevoir ce non un peu plus tôt ou plus tard.
Nohant, 11 octobre iS45.
Et pourquoi, cher ami, vous faites-vous l'avocat de Buloz ?
Si je dois écrire pour une revue, c'est pour la Revue indépendante que j'ai créée, qui n'est pas riche, qui ne paie pas comme payerait Buloz à l'heure qu'il est, mais à qui je donne quand je suis riche moi-même. J'ai là, en fait d'éditeur, un homme délicat et noble à qui je ne jouerai pas le mauvais tour d'être infidèle. Et puis, j'y ai mes coudées franches, et l'on ne me demande pas de modifications. Enfin, cher ami, à l'exception de vous, quelle est donc la phalange fraternelle qui m'accueillerait dans les Deux Mondes de Buloz? Il n'en est pas un, je crois, qui ne m'ait mal-
LETTRES A SAINTE-BEUVE ig3
traitée dans l'occasion, à moins que ce ne soit M. Lerminier dont les jugements me sont si sympathiques.
Mais je n'ai pas envie de récriminer, ce n'est pas dans ma nature qui est heureuse et oublieuse. Seulement je cherche l'air, l'espace, l'absence de contrariété, les bons procédés, le repos d'esprit, la confiance et la liberté.
Maintenant qu'il n'y a plus de grand public en dehors des grands journaux, j'écris n'importe où, pourvu qu'on ne m'y fasse nulle chicane ; mais en fait de public choisi, c'està-dire de public de Revues, je me dois à celui de François1 et non à celui de Buloz, qui ne m'a jamais bien acceptée et qui me rejetterait absolument aujourd'hui.
Voilà ; pardonnez-moi, mon ami ; dites à Buloz qu'il peut commander un article où l'on m'enterrera comme à l'ordinaire. C'est sa coutume au lendemain du jour où je refuse ses offres. Je ne me ferai pas ressusciter par lui.
Merci de loutes vos bontés pour Elisa.
Elle en est vivement pénétrée, et moi je suis
i. Rédacteur en chef de la Revue indépendante.
ig4 LETTRES A SAINTE-BEUVE
heureuse de vous en remercier pour mon compte.
Avez-vous le spleen par ce temps maudit? Peut-êlre que vous autres Parisiens , vous ne sentez pas comme nous la cruelle influence de cette température. J'ai, pour m'en consoler, une troupe d'enfants, les miens et ceux de ma famille cpii rient et tapagent tout le jour. Il fait toujours beau temps à cet âge-là.
Bonsoir, ne m'en voulez pas, je voudrais faire pour vous toute autre chose, car je suis à vous de cœur.
Paris, décembre i845.
Vous me devez bien un peu de justification pour n'être pas encore venu me voir, et pour m'en insinuer d'aussi mauvaises raisons cpie mon orage. Je veux savoir ce que vous entendez par là.
Vous ne pouvez pas croire qu'une discussion d'intérêts soit une tempête dont mon âme reçoive beaucoup d'agitation. C'est donc
LETTRES A SAINTE-BEUVE ig5
de notre Revue l que vous parlez en ces termes trop pompeux. Mais je cherche en vain quel changement cette forme donnée à mes écritures peut avoir opéré dans la connaissance que vous avez de mon cœur et de ma pensée.
Après m'avoir indirectement adressé cette apostrophe que je ne comprends pas, vous me devez ou de venir me l'expliquer et écouter mes réponses, ou de venir me voir comme auparavant, en laissant cette question de côté, si vous n'êtes pas en veine d'en parler.
Voyons, mon ami, est-ce que l'amitié n'impose pas une franchise plus complète, plus profonde, que celle des vulgaires relations de la vie ? De deux choses l'une : ou nous sommes en guerre parce que nos Revues sont hostiles l'une à l'autre, ou nous ne savons rien de cela, et sommes amis comme par le passé.
Dans le premier cas, les torts ne sont pas de mon côté ; quand on vous nomme dans ma Revue, c'est au milieu de discussions aussi respectueuses, aussi affectueuses dans le fond
i. La Revue indépendante, fondée par George Sand, Louis Viardot et Pierre Leroux.
que dans la forme (voir l'article de Leroux1). Quand on me désigne dans la vôtre (voir l'article de M. Lerminier2), vous me trouveriez bien injuste et bien folle, je suppose, de vous bouder parce que ce pédant bavarde contre moi dans un journal dont vous faites partie aujourd'hui, dont je faisais partie hier. Mais moi, je me trouverais impardonnable, s'il se glissait quelque chose d'analogue dans ma Revue, contre vous. C'est que j'ai des liens de cœur et de croyance avec cette Revue, et je sais bien que vous n'en avez pas d'autres avec la Revue de Buloz, que ceux que j'ai eus moi— même, quand j'étais (comme dit le conscrit) susceptible d'en faire partie.
Dans le second cas (j'écris aussi légèrement ce soir, grâce à la migraine, que M.Cuvillier- Fleury!) dans le second cas, dis-je, si nous ne nous rencontrons dans cette mêlée que pour nous serrer la main, comme font les héros de roman qui se retrouvent sur le champ de bataille, et se reconnaissent à des signes pour se secourir au lieu de s'attaquer, que voulez-
1. Mutilation d'un écrit posthume de Th. Jouffroy. — Revue indépendante, Ier novembre 1842.
2. Revue des Deux Mondes, Ier avril i844- — L'article a pour titre : Madame Sand.
vous dire avec mes orages qui vous éloignent de moi? Vous voilà pris. Il faut sortir de votre nuée vous-même et convenir que vous ne saviez ce que vous disiez en écrivant à Chopin. J'espère que cet aveu ne vous coûtera pas trop envers moi, quoi qu'en dise Buloz et sa docte cabale !
A vous de cœur toujours.
Paris, décembre i845.
Mon ami,
Je vous trouve un peu amer avec moi et fort injuste avec les miens. Je veux vous le dire, non pas pour discuter (bien mal me prendrait d'aimer la discussion, car je n'y brillai jamais!) mais pour vous gronder.
Je n'admets pas qu'il y ait ici aucune chose à faire que de vous renvoyer vos reproches ; quant à ceux qui portent sur mon absence, sur mon silence, sur mon retour, que sais-je? Ce sont querelles d'Allemand auxquelles je ne réponds point.
ig8 LETTRES A SAINTE-BEUVE
Ce qui vous fâche le plus (vous faites semblant du moins, et c'est une coquetterie pure de votre part), c'est le titre de notre Revue. Je n'en défendrai pas le sens. C'est moi qui suis coupable de ce titre, et j'avais mes raisons pour savoir que je quittais une revue non indépendante. L'antithèse m'était fort permise, et si j'aimais le scandale radical, j'aurais pu faire un gros jabot et gagner la faveur des Gaizot de l'opposition, en criant sur les toits l'aventure & Horace, roman refusé j3ar Buloz, sous prétexte qu'il compromettrait sa position, etc1. Je n'ai pourtant pas fait de bruit de cette aventure et ce n'est pas une chose de bien mauvais goût que de savoir borner toute sa vengeance à un adjectif sur la couverture d'une revue nouvelle.
S'ensuit-il que cet adjectif soit un outrage pour toutes les personnes qui écrivent dans la Revue de Buloz? Pour celles qui y font de la politique, c'est peut-être tout au plus un reproche. Pour celles qui y font de la littérature indépendante, comme il n'y a que la vé-
i. En même temps que directeur de la Revue des Deux Mondes, François Buloz était alors commissaire royal auprès du Théâtre-Français.
rite qui blesse, elles ne peuvent s'en faire l'application.
Je n'ai pas lu encore vos derniers travaux dans cette Revue; mais jusqu'au dernier que j'ai lu, vous me sembliez éviter de vous prononcer sur les questions sociales. J'ai gravé dans ma mémoire qu'à une de nos dernières entrevues, vous avez dit devant moi à plusieurs reprises que vous vouliez rester étranger, quant à présent, à la politique dans vos écrits. L'état de doute, voire de négation, où vous étiez alors relativement au pour et au contre, expliquait de reste cette neutralité consciencieuse et digne.
Pourquoi me dites-vous aujourd'hui que je vous accuse indirectement de pactiser avec les philistins? Mon ami, je ne sais point si vous pactisez avec eux ; si vous le faites, vous avez pour cela des raisons qui ne vous ôtent point votre indépendance. Il y a mieux ; je crois qu'aimant la critique , et y excellant comme vous faites, vous devez souvent donner sur les doigts des gens avec lesquels vous pactisez, si pactiser il y a.
A vrai dire, j'ignore la valeur de ce mot, et peut-être que moi aussi je pactise souvent avec des personnes qui ne parta—
200 LETTRES A SAINTE-EEUVE
gent pas mes opinions sur beaucoup de points, et que j'aime cependant de tout mon cœur.
Quelle barrière imaginaire voulez-vous donc mettre entre nous, mon ami? Demandez à votre cœur ce qu'il en pense, il donnera grand tort à votre esprit. Croyez-vous donc que j'aie , avec le fanatisme de certaines croyances que j'avoue, l'intolérance des catholiques et l'orgueil des dévots? Je crois que ma nature ne comporte pas ces excès de force. Je suis moins grande et meilleure que les saintes que j'adore dans le passé, mais je ne hais personne, je méprise fort peu de gens, et encore mon mépris est-il assez rieur et bon enfant.
Quant aux gens que j'estime, je ne leur fais point la guerre s'ils ne s'entendent pas entre eux sur les moyens de bien faire. Ne sont-ce point au fond les mêmes sentiments qui animent les uns et les autres ? Croyez-vous que je m'estime valoir plus que vous, parce que dans mon espoir, dans ma joie, je crois voir ouverte une porte que vous croyez voir fermée ?
Sans doute je voudrais que vous eussiez la même espérance, la même vision, au lieu de
celte désespérance et de cette vision qui vous attristaient si profondément l'an dernier. Je crois voir clair : si je ne le croyais pas fermement, pourrais-je faire semblant! Oh! rappelez-vous comme vous m'avez consolée et fortifiée autrefois, lorsque j'étais sceptique jusqu'à la démence, et malheureuse à perdre l'esprit. Je sais que j'avais les mêmes instincts, les mêmes besoins, les mêmes désirs qu'aujourd'hui. Seulement je croyais tout cela brisé par l'impossible ; il y avait bien des choses que je ne comprenais pas lorsque vous me les disiez, et que je comprends aujourd'hui. Je me rappelle tout ce que vous disiez, comme si c'était hier, et, si vous aviez encore mes lettres, ce qu'à Dieu ne plaise, car elles étaient absurdes comme je l'étais alors, vous en trouveriez une où je vous disais que je ne voulais voir ni Jouffroy, ni Leroux, ni aucun homme vertueux, parce que dans ce temps-là je ne croyais point aux hommes sages et vertueux dont vous vouliez m'entourer; mais je vous demandais à me faire faire connaissance avec Dumas ou avec Musset; je m'imaginais que ces hommes souffraient des mêmes angoisses que moi, que le sombre de leur talent venait des mêmes causes. Vous qui saviez le contraire,
vous me trouvâtes absurde et même coupable; vous eûtes raison.
Que s'est— il donc passé depuis pour cpie vous disiez de Leroux : « il me le paiera? » n'est-ce pas toujours le même homme, et vous, n'êtes— vous pas toujours le même homme? Vous trouvez sans doute qu'il regarde trop loin; lui, sans doute, trouve que vous regardez trop près. Est-ce un sujet d'amertume et de guerre quand on est, comme vous deux, sans mauvaise passion comme sans mauvaise pensée?
Mais ne le mêlons point à notre querelle. Je vous aime trop tous deux pour vouloir souffrir que vous vous plaigniez à moi l'un de l'autre. Je dois croire qu'il m'aime mieux que vous ne m'aimez; je le vois à la façon dont il me parle de vous, et ceci est si religieusement vrai, que je ne sais ni ne devine le motif de votre aigreur contre lui.
Revenons à nous. Allez-vous me dire que vous êtes toujours le même homme, mais que je ne suis pas la même femme? A beaucoup d'égards, je vous donnerais gain de cause. Il y avait entre moi d'alors, et moi d'aujourd'hui, la différence d'une femme de trente ans, extrêmement enfant, à une femme de
quarante extrêmement vieillie. J'avais la sauvagerie de l'ignorance: ceci excusait un peu mes frasques, mes erreurs, mes sottises. Je vaux mieux aujourd'hui, et vous en conviendriez si aujourd'hui, comme dans ce temps-là, vous regardiez au fond de mon âme. Il n'y a pas de vanité de ma part à le dire: ce qu'une femme gagne à quarante ans, n'est pas réputé fort précieux en comparaison de ce qu'elle perd.
Mais enfin, je suis la même à certains égards. Je suis sincère, je n'ai jamais d'arrièrepensée. J'ai encore cela de jeune que je ne devine pas celle des autres. Vous en avez une contre moi, je le vois bien; je ne la pénètre point. J'ai encore cela de bête.
Vous ne voulez pas me voir, je n'insiste pas. \ous devez avoir quelque meilleure raison que celles que vous me donnez. J'ai beau chercher quelles sont les personnes que vous ne voulez pas rencontrer chez moi, je n'en vois pas une seule que je n'aie vue l'an passé lorsque vous êtes venu chez moi. Quant aux principales, je ne crois pas que votre exclusion puisse porter sur elles. Quant aux autres, que je vois rarement, il se peut que quelqu'une d'entre elles ait péché contre vous à mon insu.
20ll LETTRES A SAINTE-BEUVE
Je ne veux pas m'en informer; votre dignité me le défend. Mais votre excuse n'en vaut pas mieux. Vous savez bien qu'à Paris on s'enferme aisément quand on se prévient.
Quoi qu'il en soit, j'aime mieux m'affliger de votre absence que de vous voir sacrifier à ma satisfaction quelque répugnance fondée. Je me consolerais mieux si j'y croyais, mais je crains que vous n'ayez contre moi quelque autre chose que vous feriez mieux de me dire pendant que vous êtes en train de me quereller.
Est-ce que vous craignez mes prédications? J'ai jadis écouté les vôtres d'un cœur trop reconnaissant pour oublier que vous avez été mon maître, que le premier et le seul alors vous m'avez parlé un langage sérieux. J'ai pu ne pas m'en souvenir assez depuis; mais à présent que je reprends parfois mon passé pour me le raconter dans le repos d'une conscience sinon réconciliée, du moins apaisée, je ne me sens pas l'orgueil de vouloir changer de rôle avec vous.
C'est vous qui, le premier, m'avez prononcé le nom de Leroux et qui m'avez enthousiasmée pour M. de Lamennais; c'est à vous que je dois, après les orages dont vous m'avez
aidée ù sortir, d'avoir cherche ma vie dans des sentiments moins individuels et dans des hommes qui pour moi devenaient des idées.
Je m'étais toujours souvenue du sauveur qu'une fois vous aviez imaginé de me proposer. Ce sauveur, c'était Leroux, et cette idée qui vous vint (je n'exagère pas, mon ami) m'a semblé depuis un éclair du génie de l'amitié; car Leroux, vous l'aviez pressenti et deviné, était l'intelligence qui pouvait suppléer aux défaillances de la mienne, en même temps que son sentiment humain répondait à tous les élans de mes sentiments humains.
Il y a cinq ans que je le lis et que je l'écoute ; chaque progrès de son être a retenti dans le mien, quoique à un degré bien moins élevé et en touchant des cordes qui rendent des sons d'une nature différente.
Voilà le bien qu'il m'a fait et que vous m'avez fait. Ma vie intellectuelle s'est composée de vous, de M. de Lamennais et de Leroux. Tous les autres hommes supérieurs que j'ai rencontrés n'ont laissé en moi aucune impression de respect ou de gratitude.
Ce n'est point à dire que je vous aie toujours trouvés parfaits, ni que je n'aie secoué mon mors avec colère, avec précipitation par-
fois. Mais vous m'avez mis dans un certain chemin où je n'ai pas reculé bien que sautant à droite et à gauche assez bêtement.
Je sais bien que vous, vous avez perdu la foi que vous avez commencé à me donner. Je ne puis vous en faire un crime. Dans ce temps maudit, pouvons-nous gouverner notre esprit battu par tous les vents ? Mais soyez tranquille, je respecte votre souffrance, je me rappelle la mienne, et je pleurerais plus volontiers avec vous que je ne saurais vous consoler et surtout vous prêcher.
Adieu donc, ami, jusqu'à votre guérison et à votre réveil.
Paris, 5 avril i848.
Il me semble, mon ami, que c'est faire injure, non pas à la République seulement, mais à la France, que de douter du succès de la pétition que vous m'envoyez. Si l'existence de de M*** était menacée, ce ne serait l'effet que d'une déplorable inadvertance. Soyez sûr que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour la prévenir ou pour la réparer si elle arrive.
A vous de cœur. Que devenez-vous? Dans ce grand bouleversement on ne sait plus où se retrouver. Enfin vous avez pensé à moi pour un acte de justice et je vous en remercie. Au milieu de tous les propos qu'engendre la situation, mon grand crédit n'est qu'un propos de plus.
Nohant, 28 février i85o.
Je vous remercie, mon ami, d'avoir fait pour moi ce bel article qu'un ami vient de m'envoyer1.
Ce n'est pas le critique éminent que je remercie pour une approbation qui sert mon amour-propre et mes intérêts. Non, je ne m'occupe jamais de ce côté-là de ma vie, vous le savez. Je remercie l'ami qui se souvient de moi et qui lit avec plaisir ce que j'ai écrit.
11 y a bien ça et là quelques réflexions qui, sans pouvoir blesser ma vanité, me feraient de
1. L'article de Sainte-Beuve sur les Romans champêtres de George Sand.
la peine si je croyais qu'elles partissent d'un blâme secret de votre cœur; mais j'espère que non, et que le sentiment qui vous les dicte est aussi doux et aussi affectueux que l'expression dont vous savez les revêtir.
Que nous ne soyons pas d'accord sur certaines idées, je le sais depuis longtemps et vous ai accepté avec ces différences. Mais ne m'accusez pas dans votre âme, je vous en prie, d'avoir eu des préventions et des prétentions que je n'ai jamais senties en moi.
Plus je suis passionnée dans mes croyances, plus je me fais un devoir et une douceur de ne j)as me laisser entamer par l'aigreur, l'oubli, l'ingratitude.
Accusez ma raison, si vous voulez, puisque nous trouvons volontiers déraisonnables ceux qui n'ont pas notre nature de raisonnement, mais souvenez-vous bien que mes sentiments ne changent pas avec les événements, et quelque chose qui arrive désormais, pensez toujours à quelqu'un qui n'a pas changé pour vous et qui ne changera pas.
Adieu, cher ami; j'avais de vos nouvelles quelquefois par madame Allart, mais, par ma faute peut-être, il y a bien longtemps qu'elle ne m'a écrit. Si vous avez le temps, dites-
moi que vous vous portez bien et que vous m'aimez. Voilà ce qui manque nécessairement à un article de journal, et ce qui m'en compléterait la joie et la gratitude.
Nohant, i5 mars i854.
Mon cher ami,
Je ne veux pas faire un roman de Nello. J'en veux faire une pièce. Je sais bien que c'est un ours, mais il fera peau neuve. Et puis, il m'est impossible de faire autre chose en ce moment que la dernière partie de mes Mémoires. Et à ce propos, je vous supplie bien fraternellement de ne les faire avant qu'ils aient paru. Je vous l'ai dit, et je vous le répèle bien sérieusement, personne ne lira mon œuvre quand on aura lu la vôtre, au lieu qu'après m'avoir lu, on vous lira encore.
Mes éditeurs s'alarment beaucoup des détails que vous pouvez donner sur mon histoire, et ils ont raison. Si vous les tuez, eux pour qui c'est affaire d'argent, vous me coupez un peu la tête à moi aussi, pour qui c'est affaire
d'honneur... littéraire. Ajournez donc mon personnage dans votre grande œuvre; je serai fière d'avoir de vous un témoignage d'amitié dans cette illustre galerie de contemporains, et, c'est à vous qu'il appartient d'écraser d'un coup les ignobles pamphlétaires qui insultent les artistes et les penseurs jusque sur leur lit de mort. Mais dans la situation particulière où je me trouve, je vous demande de me laisser la fleur de ma propre histoire. Ce sera une fleur bien humble, raison de plus pour que le grand arbre ne l'étouffé pas.
Vous avez eu tort de me renvoyer les cinquante francs. Il fallait les garder pour une autre de vos bonnes œuvres. Vous me les reprendrez, j'espère, à la première occasion.
Je vous remercie encore, en mon particulier, de l'appui que vous m'avez prêté en toutes choses. Ma fille me dit, en outre, que vous avez été comme un père pour elle, dans une récente occasion. Il y avait longtemps que je lui donnais ce conseil d'aller se mettre sous votre aile. Donc nous vous embrasserons toutes deux, et de tout notre cœur.
Nohant, mars 18G0.
Mon ami,
J'ai écrit de nouveau à Pubet1, à M. Aymard, etc... J'ai dit qu'on vous envoyât les pièces, j'ai donné la marche a suivre conformément à votre lettre du quinze; enfin, grâce à vous, j'espère que le pauvre homme nous mettra à même de prouver ses droits.
Merci pour cela, mais surtout merci pour cette bonne amitié que j'ai retrouvée avec tant de bonheur et qui m'a rajeuni le cœur de vingt ans. Vous êtes si bien resté le même qu'il me semblait vous avoir quitté de la veille. Mais à présent que je sais le chemin de la jolie petite maison, comptez que j'irai vous y retrouver et que si je regrette de vivre ordinairement si loin de Paris, c'est bien à cause de vous plus qu'à cause de mille choses et de mille gens. La vie se passe à ne pouvoir rejoindre ce que le cœur et l'esprit cherchent, mais l'ordre se fait peut-être un jour après
i. Un brave homme du Puy-en-Velay pour qui l'on demandait à l'Académie française un prix de vertu.
un [long décousu, et j'espère ne plus me laisser tant envahir par la solitude; la traîtresse a des charmes- qu'il faut combattre quand on arrive à compter les années qui sont devant soi.
Merci encore de ne pas m'avoir oubliée malgré tout ce que j'ai fait pour cela; je ne peux pas vous dire le bien que j'en ressens.
Manceau est très touché de votre souvenir; c'est un de vos enthousiastes, et, si vous le connaissiez, vous sauriez que de telles âmes sont à apprécier et à chérir particulièrement.
Nohant, 29 mars 18G0.
Mon ami ,
Vous avez dû recevoir les pièces de Pubet. Il m'envoie copie du mémoire qu'il vous a envoyé et me dit que si le temps ne lui eût manqué, il eût eu la signature de tous les notables du Puy-en-Velay.
Je ne sais si c'est en souvenir de l'enchantement que m'a donné ce beau pays, mais je serais heureuse d'avoir contribué au bonheur
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et a la gloire d'un de ses meilleurs enfants. C'est à votre bonté que cela serait dû, et ce serait une satisfaction de plus pour moi. Faites valoir que tous ces bons témoignages ne sont pas suspects d'adulation pour un pauvre garçon d'écurie qui ne possède plus au monde qu'une énorme paire de lunettes bleues.
Maurice m'a fait savoir qu'à propos de son petit ruban vous lui aviez écrit un mot charmant. Vous l'avez rendu très heureux et très fier, et moi je vous remercie de cette marque d'intérêt à mon cher garçon, un si brave garçon, et qui m'a tant consolée et soutenue toute ma vie!
Je suis toute malade depuis Paris : rhumatisée, et imbécile par conséquent. Les romans sont les fleurs de la santé : aussi, pour le moment, je ne suis que géologue; mais, j'ai beau dire que ce raisin est trop vert pour que je daigne en manger beaucoup: en réalité la treille est trop haute et je ne fais que la regarder. Je manque *de mémoire, et je me laisse distraire par les rêvasseries incidentes. J'oublie à mesure que j'apprends.
Malgré tout, il me semble qu'il y a un immense plaisir à recommencer son éducation en devenant vieux : on a des moments où
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on se croit tout jeune et où on fait naïvement des petits cahiers de notes d'écoliers. Et puis, le petit détail vous ouvre à chaque instant le rêve de l'immensité, et du moment que vous dites, vous, que c'est une prolongation de deux lignes de réverbères sans fin, vous ne pouvez pas dire qu'il n'y a rien au bout, puisqu'il n'y a pas de bout?
Cher ami, je suis heureuse de causer avec vous : pardonnez-le-moi. Il y a si longtemps que j'en suis sevrée! Je suis contente de savoir que vous vous portez bien, que Pubet sera proclamé vertueux et surtout que vous m'aimez toujours un peu.
Nohant, 10 juin 1860.
Cher ami, Je crois que c'est moi 'qui ai porté malheur à ce pauvre Pubet, et que, si mon nom a transpiré, c'a été un effarouchement pour l'Académie. Ces juges-là ne croient peut-être pas que je peux m'intéresser à autre chose qu'à un buveur de sang; et il se trouve pourtant
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que Pubet est comme tous les Velaisiens un grand dévot et un enragé conservateur. Qu'y faire? On est en vain très impartial, on n'est pas secondé. Il me semble que si nous n'étions pas clans la forme voulue, on eût pu nous en avertir à temps, et que l'on a été fort aise de nous laisser dans l'erreur.
Je n'en suis que plus reconnaissante envers vous qui voulez bien me rendre justice, et, en écrivant à Pubet sa déconfiture, je lui ai dit encore qu'il avait à vous nommer dans ses prières.
Gargilesse n'est pas à Nohant, mais ce n'est pas loin, et j'y pense souvent à vous. Il me semble que vous aimeriez ce pays-là, ces promenades sans chemin à travers les recoins les plus mystérieux, dans une vraie solitude, et je vous y vois, avec votre faculté particulière des localités, vous frayant un passage commode en dépit des plis de roches et des torrents les plus tortueux qui soient au monde.
J'ai une vraie fureur de nature et d'études naturelles. Pourtant je vis dans des chambres et dans un jardin beaucoup plus que dans les pierres et dans les abîmes, et dans le roman bien plus que dans l'histoire du vrai. Mais nul ne fait ce qui lui plaît, n'est-ce pas?
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Je lis Béranger et je reste dans mon appréciation d'avant la lecture. J'ai relu les Dernières chansons avec plus de plaisir. 11 y en a de médiocres, mais plusieurs me semblent plus belles cpie toutes les anciennes. Je ne sais si c'est votre avis.
Mon nls qui est ici et Manceau me chargent de leurs compliments et adorations pour vous ; deux mots qui ne vont pas ensemble mais qui peignent pourtant la nuance de leur idée.
Moi je vous aime tout bonnement, ce qui ne veut pas dire que je n'aie pas aussi le sentiment de tout ce que vous êtes.
P. -S. — Je ne peux pas me dispenser de vous envoyer deux lettres que j'ai reçues il y a déjà quelque temps, et auxquelles j'ai répondu que je croyais fort ne rien pouvoir auprès de l'Académie. J'en suis plus convaincue que jamais. Cependant c'est un devoir de faire ce qu'on peut, même quand on ne peut rien, pour les personnes intéressantes et malheureuses. Si vous ne pouvez rien non plus, ne me répondez pas. Solange me dit que vous détestez écrire des lettres; j'écrirai au pauvre vieillard que j'ai échoué. Si vous pouvez, faites.
lu
Nohant, 17 juin 1860.
Mon ami,
Je suis bien malheureuse de ne pas lire ce que vous écrivez ou du moins de ne pas le lire en temps utile. Il m'arme un livre dont je suis tout à fait toquée: A propos d'un cheval, par M. Victor Cherbuliez.
Qu'est-ce que M. A ictor Cherbuliez? Il est peut-être fort connu, moi je ne connais rien et personne. J'ai donc besoin de vous recommander ce livre que vous avez peutêtre déjà lu et dont vous avez peut-être déjà rendu compte. N'importe, si ce n'est pas fait, faites-le. Ce livre aous plaira infiniment, j'en suis sûre, et aous en parlerez comme personne autre que vous n'en saurait parler. C'est exquis, c'est brillant et c'est original. C'est profond aussi, l'art y est senti et défini de la manière la plus ingénieuse et la plus saisissante.
Si je me trompe, vous aous direz que je me trompe, et Aroilà tout. Si je ne me trompe pas, vous ferez là-dessus un article délicieux;
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et si c'est fait, vous me l'enverrez, n'est-ce pas? Solange qui, ainsi que mes autres enfants, vous envoie ses plus beaux compliments, me répète que vous n'aimez pas les lettres. Alors, il est convenu que vous ne me répondez pas, mais que vous savez bien que je vous aime de tout mon cœur.
lui
Nohant, i4 septembre 1860.
Mon ami,
Envoyez-moi tout ce que vous voudrez ici, je ne bouge pas des vacances. J'ai tout plein de monde, des enfants surtout.
Je vous remercie de penser toujours à mon pauvre Pubet. Je vais m'informer s'il n'est pas mort de vieillesse ou de misère, car il est au Puy toujours, c'est loin d'ici, et je n'ai pas de relations bien suivies avec ce pays-là.
Vous devriez venir me voir à présent.
Nohant est gai, malgré le mauvais temps, plein de jeunesse et de bons rires. On joue la comédie, et tout cela est encore assez restreint comme personnel pour que ce soit l'in-
limité sans confusion. Je crois que vous ne vous y ennuieriez pas. Quand j'y suis seule, j'ai toujours peur que quelques jours passés avec moi ne vous semblent longs et fatigants. J'ai peu de ressort en moi-même, vous savez, et je ne sais, moi, qu'écouter. Avec vous seul j'abuserais du plaisir de vous questionner et de vous entendre. Vous me dites que vous êtes cloué aux livres, c'est raison de plus pour venir vous distraire d'une trop grande continuité de travail.
« Ni heureux ni malheureux », dites-vous, c'est beaucoup mais ce n'est pas assez pour vous qui avez la notion de ce qui nous ferait tous heureux. Qu'est-ce qu'il vous faudrait? Un peu plus de tout ce qui est bien et bon. Quand on est jeune, on demande beaucoup plus ; après cinquante ans, on est plus modeste; mais on sent bien que ce qui manque à la vie générale, réagit forcément sur la vie individuelle, que le soleil a trop de taches, celle année surtout, et qu'un peu plus de feu de cœur et d'art rendrait l'existence plus claire et le but de l'intelligence mieux tracé.
Moi, je me passionne encore. Cette année, c'est la botanique. Dans les études de la na-
ture, chaque regard vous fait entrevoir une immensité qui rassure et on est bien certain de n'avoir jamais le temps de s'ennuyer ou de se contempler soi-même. La moindre petite fleur est si parfaite ! Et il y en a tant ! Et tous les jours c'est une connaissance nouvelle à faire avec une étrangère qui vous arrive de l'autre bout du monde, car les exotiques ont pris un développement splendide dans ces derniers temps, et les notions s'étendent toujours, sans menace de s'épuiser.
Mais vous, vous faites mieux; vous jugez, vous enseignez et chaque jour vous faites quelque chose qui restera. Voilà pourquoi vous n'êtes peut-être pas si heureux que moi qui flâne les trois quarts de ma vie, dans des études qui ne serviront à rien, qu'à me charmer.
Cher ami, tâchez de venir nous voir, et sachez qu'ici on vous apprécie et on vous aime comme il vous plairait de l'être, si nous étions assez expansifs pour que vous pussiez en bien juger.
A vous de cœur.
P. -S. — Faites mettre tout simplement le paquet Pubet au chemin de fer, à mon
adresse ordinaire, ou, si cela dérange quelqu'un chez vous, envoyez chez M. Emile Aucante, passage Colbert, 26, en mettant votre nom sur le rouleau pour qu'il me l'expédie de suite.
Nohant, 27 novembre 1860.
Mon ami excellent, Vous vous êtes occupé de moi et vous avez écrit à Maurice une bonne lettre qu'il m'a lue. Je reviens des portes de l'autre Monde et je veux vous embrasser et vous remercier moimême. J'ai effrayé et affligé tout mon cher monde, voilà ce qu'il y a eu de bête dans ma conduite, et pourtant ma faute était bien involontaire : j'allais voir la lune dans mon jardin, et je ne croyais pas rencontrer la mort dans cette belle rosée qui couvrait les feuillages et que j'avais bravée tant de fois. J'ai été glacée et foudroyée, mais je n'ai pas du tout souffert et je me suis réveillée au milieu de si tendres soins que, si j'étais égoïste, je me réjouirais de l'aventure.
Vous seriez bien aimable de me faire envoyer par l'éditeur votre livre sur Chateaubriand; cela me guérirait, d'avoir quelque chose de bon à lire.
Bonsoir, cher ami, c'est-à-dire au revoir, puisqu'il n'est plus question, quant à présent, des grands adieux d'une vie à l'autre. Vous ne croyez pas à cela, vous. Laissez-moi y croire, puisque ça se présente comme ça à ma vue intérieure. Il se fait trop d'activité dans les cerveaux épris d'études naturelles, pour qu'il soit possible qu'ils n'aient pas beaucoup de choses à poursuivre, à voir et à comprendre, après l'extinction de cette existence où l'on a à peine le temps d'entrevoir la nature et la beauté.
A vous de cœur.
Nohant, i5 décembre 1860.
Mon ami, Je vous remercie de m'avoir fait lire votre excellent livre1. C'est une mine de pierres