‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 45 sur 52 · IO · texte numérisé non relu

IO

i4 avril.

J'avais mis cette lettre dans un coin aussitôt après l'avoir écrite. J'ai si pauvre opinion de moi à présent que j'ai voulu attendre quelques jours avant de vous l'envoyer. J'ai assez bien passé cette semaine et l'autre. J'ai relu Franklin, j'ai causé avec un vieux ami qui est sage et heureux, et qui fait aussi ses délices du bonhomme Richard. Et puis, j'ai vu un grand ouragan d'hommes politiques qui ne m'a pas donné envie de faire une cavalcade dans ces idées-là, quoique ce soient de belles idées et des hommes beaux intellectuellement. Je suis contente du calme de mon esprit et du peu de part que je prends aux choses humaines en ce qu'elles ont de personnel à moi. Le besoin d'appui, qui m'a obstinément tourmentée jusqu'ici, se dissipe en présence des individus qui représentent ou qui prétendent représenter des théories. J'aime mieux attendre qu'une conviction quelconque me vienne, que de me la faire entrer dans le cerveau avec du vin de Champagne.

Bonsoir, mon ami. Je ne suis pas gaie, ni fière. J'espère un peu. Voilà le temps qui devient magnifique; le mois prochain j'irai

en Suisse; je m'imagine que tout à fait seule et livrée à des habitudes de méditation journal 1ère que n'interrompront pas à chaque instant mes joyeux camarades, je serai encore mieux. M éerirez-vous quelquefois? Ne me dites pas que votre bonheur et votre vertu me feraient pitié si je voyais le fond de ces grands secrets. Dites-moi tout le contraire, quand même vous devriez exagérer un peu. Ah! si j'étais sûre que la vertu est ce que je l'ai rêvée autrefois, comme j'y retournerais vite! Moi qui nie sens tant de forces dont je ne sais que faire! Mais où retrouver ce désir, cette foi et cet espoir?

Priez pour moi, si Dieu vous écoute. Priez pour tous les hommes infortunés.

Tout à vous...

Indre, poste restante. La Châtre.

Paris, commencement de mai iS'iO.

Mon ami, Je n'aurais rien pu dire comme vous, a l'endroit des tentatives grecques; à plus forte raison, rien de plus et de mieux.

l'jG LETTRES A SAINTE-BEUVE

Me permet trez-vous d'insérer textuellement votre lettre en vous nommant dans une note? Je retranche seulement votre jugement sur Ballanche et je le passe à mon ordre dans le texte de l'article1, parce que je ne sais pas s'il vous est agréable de le critiquer en personne dans ce moment-ci. Il y a aussi un mot de restriction sur Quinct que j'ai laissé chez vous, car c'est bien peu de chose, et le nommer après tous ces morts et ces vivants illustres est assez beau. Cependant, je le prendrai sur mon compte si vous voulez, et pour peu que l'insertion de cette lettre avec votre nom vous déplaise, dites-le-moi bien vite ; en corrigeant mon épreuve, je la retrancherai. Mais vraiment tout cela est bien utile à dire, et moi, je ne puis broder sur votre thème : je suis trop ignorante, et je ne puis m'emparer de Aotre érudition, de votre jugement, me parer de vos plumes en un mot.

Venez me voir un peu plus souvent. A présent que nous avons rebaptisé notre amitié

i. Il s'agit de l'article sur George de Guérin, publié dans la Revue des Deux Mondes du i5 mai i84o. La lettre de Sainte- Beuve n'y fut pas signée de son nom, mais attribuée au contraire à un vieux ami de province Depuis la mort du critique, elle a été réunie à ses œuvres dans le tome JI1 des Premiers Lundis.

par une promenade au Bois, nous rêvasserons bien encore quelquefois ensemble, vous n'êtes pas devenu trop ganache et je ne suis pas si hanneton que vous pensiez.

A vous de cœur.

Pardon de mon griffonnage ; j'ai passe'; la nuit sur ces manuscrits et sur le mien qui est le plus indéchiffrable. Je n'y vois plus goutte.

Paris *.

Je ne vous ai pas remercié à l'instant même des jolis et des beaux vers que vous m'avez envoyés si vite et si gracieusement. J'étais très malade, et j'ai encore les doigts tellement goutteux que je ne fais que des pattes d'araignée, comme vous voyez.

Je vais écrire à M. Olivier pour le remercier, et vous voudrez bien vous charger de lui envoyer mon billet dans votre prochaine

i . Cette lettre, qui ne porte aucune espèce de date, doit avoir ('■lé écrite vers i83q. En tout cas, elle est évidemment la première d'une nouvelle série, et renoue la correspondance interrompue par un de ces rejroidissemcnts dont Sainte-Beuve a parlé dans ses Portraits contemporains .

lettre. En attendant, venez me voir, si vous pouvez flâner en paroles une heure ou deux. J'aurais bien des choses à vous dire, et que votre dernier écrit dans la Revue a éveillées dans ma tête; si tant est que j'aie une tête, ce dont je suis forcée de douter souvent.

Je n'en ai guère fait preuve en éprouvant tant de joie à vous retrouver, et je m'étais promis de n'avoir pas tant de cœur. Un si long chagrin et un si vif regret auraient exigé, logiquement, plus de rancune. Vous serez bien venu maintenant à me trouver extravagante, et je sais des gens qui me mépriseraient bien pour cela. Peu m'importe.

Si vous voulez être aussi jobard que nous sommes convenus de l'être, suivez l'exemple que je vous donne en ceci particulièrement.

Faites-moi souvenir que j'ai (outre votre article) à vous parler de trois choses, car en vous écoutant j'oublie ce que j'ai à vous dire.

Paris, 19 janvier i84i.

Si vous avez vraiment des remords et que vos craquements entament un peu votre gla-

cier, venez dîner avec nous aujourd'hui sans la moindre cérémonie et sans la moindre toilette; ou tout au moins venez ce soir, en ours, si vous voulez, en pantoufles, en robe de chambre, causer au coin de mon feu avec madame Allait, qui est revenue à moi comme l'enfant prodigue, et qui est toujours prodigue d'esprit, d'érudition et de vie. Cela vous ranimera peut-être.

Moi je n'ose plus dire que ma vieille amitié aura assez de prise sur vous pour amener un dégel.

A vous pourtant et toujours.

Mardi matin.

Nohaut, septembre i844«

Mon ami,

J'espère que vous êtes toujours bon pour moi quand même, et que vous voudrez bien me rendre service avec le même bonheur que j'éprouverais à en faire autant pour vous. Enfin je vous juge d'après mon cœur en cette circonstance, et je viens vous demander d'aider une bonne et chère amie à moi, digne par son

l8o LETTRES A S A IIS TE-BEU VE

intelligence et ses bonnes qualités de votre intérêt particulier.

Il s'agit simplement de recommander son jeune frère, un peu arriéré dans ses études, par suite d'une longue maladie, à l'indulgence des examinateurs pour le baccalauréat. Ellemême vous dira mieux que moi l'importance du service que je vous demande pour elle, et qui, je le crois, ne vous coûtera que la peine de dire quelques mots, mais bien pressants, aux examinateurs que vous devez assurément connaître.

Promettez— moi que vous le ferez, et soyez sur que vous aurez fait une bonne œuvre, car jamais femme ne fut plus noble, plus pure, plus méritante, et moins heureuse que mademoiselle Elisa Tourangin.

Adieu, cher ami; soyez bien dans la vie sous tous les rapports ; c'est-à-dire que Dieu soit avec vous ; et croyez à ma vieille amitié.

Nohant, octobre i844.

Je ne puis pas trop vous remercier. Vous avez comblé de joie et de gratitude une per-

sonne que j'aime comme ma sœur et qui est tout à fait digne de l'intérêt que vous lui avez témoigné.

C'est un ange de dévouement que mademoiselle ïourangin, et c'est en même temps une intelligence d'élite. Elle a été la mère de ses trois frères, et le malheur et la maladie ayant frappé et ravagé sa famille, le sort du plus jeune lui causait une profonde anxiété. La voilà heureuse, et moi je le suis de vous devoir cette joie de mon amie.

C'est à vous seul que nous devons l'obligeance et le bon vouloir de M. Cousin. Cependant, remerciez-le bien pour nous. Quant au passé, que vous regrettez, je ne sais, mon ami, ce que vous voulez dire. Je ne suis point changée de cœur, et mon esprit est plus tranquille, voilà tout. Est-ce parce que cette tranquillité m'a ôté du talent, comme on l'assure autour de vous, et n'est-ce que cela? C'est bien peu de chose à perdre ou à gagner que du talent. Ce qu'il ne faut pas perdre, c'est le souvenir de l'amitié, et vous m'avez montré que je pouvais compter sur la vôtre ; je n'ai donc rien à regretter.

Tout à vous de cœur.

Lundi.

Paris, a4 février i845.

Mon ami,

Je n'ai jamais vu une séance de l'Académie, et il n'y aurait pas pour moi d'occasion plus intéressante que celle de votre réception1.

J'ai fait demander des billets qui n'arrivent pas. Pouvez-vous m'en procurer deux ? je vous en saurai un gré infini.

Tout à vous de cœur.

Lundi soir.

Paris, 26 février i845.

Je n'y entends pas malice. Je voudrais voir une séance de l'Académie, et la seule qui jusqu'à ce jour ait pu m'intéresser, c'est celle de votre entrée.

1. George Sand a rendu compte de cette séance académique, — celle du 27 février i845, — ■ dans la Réjorme du 3 mars suivant.

Je ne suis pas au courant de beaucoup de choses qui intéressent souvent certain public plus que la chose elle-même. On dit que la main qui vous reçoit est comme celle de certain prince qui égratignait en caressant. Mais je ne suis pas en peine de vous ; cette main est plus lourde que puissante1, à mon avis, et s'il y a à rire, comme vous le prétendez, je crois que tous les rieurs seront de votre côté, moi à coup sûr.

En quelque place que ce soit, trouvez-moi le moyen de voir et d'entendre, si pour cela il ne faut pas vous donner trop de peine. Mais le temps passe, et je voudrais deux billets, car je ne sais plus aller seule.

Trouvez donc un instant pour penser à moi.

A vous.

Mercredi matin.

Paris, 27 février i845.

Mon ami,

Je vous ai attendu un quart d'heure à votre porte. Vous n'étiez pas encore arrivé. J'ai bien

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