I. Le 2 mai
que si elle voulait, on relirait tout ensemble et qu'on ferait un choix. Elle lui demanda s'il était autorisé à cela; il prétendit l'être, ce qui n'était pas conforme à sa première allirmation qu'il fallait tout brûler. Elle n'en prit pourtant pas d'ombrage et, l'ayant toujours connu très sympathique poure//e, devant elle, elle lui renouvelle son invitation et alla l'attendre en Berry.
Il ne vint pas, il n'écrivit pas. Plus d'un an, quinze mois, je crois après, lorsque parut Elle et Lui, il prétendit qu'eue avait publié des lettres de son frère, ce qui n'était pas vrai, il vous sera facile de vous en convaincre.
11 n'entrait pas dans sa manière de voir, au point de vue de l'art, pas plus qu'à celui des convenances de citer et de copier. Elle devait écrire e/fe-même son livre , ne pas imiter le style d'un autre, même pour le faire parler; elle devait rendre les idées et les sentiments de l'un et de l'autre comme elle se les rappelait et comme elle les appréciait a distance. Ce n'était pas des mémoires qu'eue rédigeait, c'était un roman; c'était de l'émotion rétrospective et sa propre émotion.
Le frère prétendit que ce livre outrageait la mémoire du poète et de l'homme, il fit des
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menaces et réclama à Papet non plus les Lettres <lc son frère, parce que, disait-il, la loi en attribuait la propriété à la personne à qui elles étaient adressées, niais les lettres à' elle.
Devant cette réclamation, Gustave Papet vint la trouver, lui remit à elle les deux paquets de lettres en lui disant : « Je ne veux pas répondre à ce monsieur, je ne le connais pas. Je me rappelle et vous rappelle la parole qu'Alfred m'a fait donner de ne jamais les lui remettre. Je ne crois pas qu'il ait jamais été chargé, même au lit de mort, de les réclamer pour son compte ou pour celui de sa famille. Au reste, on ne nous montre aucune preuve, et je me rappelle assez bien les intentions vagues toujours, mais jamais hostiles, d'Alfred, pour me croire dégagé de mon rôle de dépositaire. Dans ma conscience, vous seule désormais avez des droits sur le dépôt. Je vous le livre et je me moque de toutes les réclamations et de toutes les criailleries . »
Elle remit alors le paquet, les deux paquets, à un autre ami, en le chargeant de tout brûler. Elle avait je ne sais quelle répugnance à faire cela elle-même, vous comprenez bien cela.
Mais cet autre ami (que vous connaissez)
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et qui savait de quoi il s'agissait, fit ses réflexions et ne brûla pas. On avait annoncé Lui et Elle; il le savait, il s'attendait à quelque infamie ; il ne voulait pas que la vérité fût anéantie. Quand le livre eût paru, il montra les deux paquets intacts a elle, et elle l'approuva de lui avoir désobéi.
A présent que fera-t-e/fe de ces lettres ? Elle ne tient pas à réveiller les scandales des deux publications qui l'ont outragée et calomniée; elle ne s'en est pas sentie atteinte. Mais elle doit peut-être à l'avenir de ne pas anéantir les preuves d'une affection qui fut très malbcureuse, mais qui, de part et d'autre, eut sa force, sa dignité et sa sincérité. Elle le doit pour lai autant que pour elle.
Or c'est le moyen d'assurer dans l'avenir la liberté de cette publication qu'il faut trouver. La est le difficile, à cause de mille choses sur lesquelles mon envoyé s'expliquera avec vous, relativement aux droits que l'on pourrait avoir & empêcher.
Certes, le frère, après les ignobles inventions de son pamphlet s'opposera autant que possible, si lui ou quelqu'un des siens est encore de ce monde. Si la publication doit se faire dans un temps éloigné où elle sera
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sans obstacle, quel est le moyen d'assurer le dépôt des autographes et l'exactitude des diverses copies que l'on peut en faire, en cas de destruction des originaux par incendie, révolution, vol, etc. ? Ne serait-il pas plus suide la lancer dès à présent sous des noms supposés, ou sans noms et sans annonces, sans rien qui éveillât des prévisions et des obstacles? L'ouvrage imprimé existerait : par la suite, on pourrait aller aux preuves.
Enfin, je n'ai pas de conclusion par devers moi. J'ai reçu divers avis contraires. Il y a une question de droits qui n'est pas bien nettement tranchée. Si ce n'était qu'une question d'argent, je serais bien charmée d'avoir à donner le produit ù la famille et à l'estimable frère surtout. Ce serait toute ma vengeance.
Si l'on se décidait au premier parti, sans doute il y aurait un choix à faire, dans les dernières lettres surtout. Je voudrais retrancher tout ce qui est reproche d'elle à lui, bien que je désire que vous lisiez tout. J'ai fait, dans la partie que j'ai recopiée moi-même, les suppressions nécessaires, et j'ai même coupé aux ciseaux dans les autographes tout ce qui pouvait blesser et compromettre des tiers. A oulant assurer l'existence des lettres,
je n'ai pas voulu qu'elles fissent du mal. J'ai même eu du plaisir à détruire tout moyen de vengeance de ma part contre quelquesuns de ceux qui m'ont si mal traitée.
Mais dans la partie qu'il m'a été impossible de copier moi-même, faute de temps (et puis tout cela me faisait mal) le choix doit cire fait par quelqu'un comme vous, si vous voulez vous en charger. Nous reverrions d'ailleurs le reste ensemble quand je pourrai aller à Paris. Mon envoyé s'est chargé de tout copier littéralement.
Ainsi, cher ami, c'est deux heures de votre précieux temps que je vous demande pour lire toutes les pièces et puis, une heure de conversation avec l'envoyé pour qu'il supplée à tout ce qui manque de si et de mais à cette lettre-ci. Et puis une heure de réflexion quand vous pourrez, et une solution dernière à laquelle je me conformerai.
Pardon et merci, car je ferais de si grand cœur pour vous tout ce qui est en mon pouvoir, que je me persuade que vous le ferez pour moi sans vous impatienter et sans me gronder.
A vous de cœur.
MX
Nohant, 6 février 1861.
Mon ami,
Emile me rend compte de votre dernier entretien cl de votre dernier avis. Il est bon et je le suivrai. Les lettres ne paraîtront qu'après moi.
Je crois qu'elles prouveront, du reste, que trois horribles choses ne pèsent pas sur la conscience de votre amie: Le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant; la menace, la pensée de le faire enfermer dans une maison de fous; la volonté de le reprendre et de l'attirer malgré lui après sa guérison morale. Que sais-je encore? Une tentative d'assassinat? Des infidélités, des caprices, des trahisons après le raccommodement? De la dureté, de la moquerie, de la cruauté, des tortures froidement imposées par l'orgueil au génie malheureux et brisé? De la jalousie littéraire ? Le dépit de critiques qu'il n'avait jamais songé à faire et dont toute cette liaison eût été, chez la femme, une vengeance préméditée ?
Voilà les saletés de l'accusation, et les lettres ne prouvent qu'une chose, c'est qu'au fond de ces deux romans : la Confession d'un enfant du siècle, Elle et Lui, il y a une histoire vraie qui marque peut— être la folie de l'un et l'affection de l'autre, la folie de tous deux si l'on veut, mais rien d'odieux ni de lâche dans les cœurs, rien qui doive faire tache sur des âmes sincères.
Plus tard, avec la débauche, les mauvais conseils et les mauvaises compagnies, avec la folie croissante il a continué d'être jaloux, il a voulu nuire. Mais je crois qu'on l'a fait beaucoup mentir, et qu'il est moins coupable que ses amis ne l'ont fait paraître.
Paix et pardon, voilà toute la conclusion; mais, dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.
Merci, cher excellent ami, de la peine que vous avez prise, et de l'affection que vous me prouvez. Je pars dans huit jours et je vous donnerai de mes nouvelles pour avoir des vôtres.
A vous de cœur.
Nohan 8 mai 18C1.
Mon ami,
J'arrive de Provence et de Savoie; je débarque ce soir à Nohant après quatre mois de vagabondage. J'y trouve votre lettre du i4 février, arrivée ici le jour même deux heures après mon départ.
Je ne veux pas m'endormir sans vous remercier des témoignages d'affection que vous m'y donnez, et sans vous dire combien j'ai apprécié votre affectueuse sollicitude dans toute cette histoire de couronne académique. Sachant très bien que vous ne réussiriez pas, vous me pardonnez de ne pas m'en être préoccupée un seul instant par rapport à moi : mais sachant combien vous luttiez avec bonté pour moi, j'ai été bien heureuse, et je le suis toujours, d'être l'objet de vos soins fraternels. Merci de cœur, et croyez bien que si je vaux quelque chose, je suis archi— récompensée par votre amitié. Je n'aspire pas à d'autre gloire. Dites à l'Académie pourtant quelle devrait bien à ma candidature éconduite de
donner un prix au pauvre Pubet dont les titres à la couronne de vertu sont incontestables. Avez-vous reçu les pièces qu'on m'avait promis de vous envoyer?
Je viens de faire un voyage qui m'a rendue encore assez malade au début, mais dont la dernière moitié m'a ravie. La Provence et la Savoie sont deux pays analogues, géologiquement parlant, qui offrent pourtant l'antithèse la plus complète.
La dislocation du premier semble faite d'hier. L'autre, recouvert de la plus belle végétation du monde, a pris des airs de paradis terrestre.
Sans doute vous avez vu tout cela. Moi, j'ai vu Buloz qui m'a beaucoup parlé de vous, et qui m'a dit toute la peine que vous avez prise pour moi. Ce Buloz s'est payé un Eden. Il a des cascades, des précipices, des arbres monstrueux, des prairies splendides, des rochers, et une villa très vaste, une très belle fille, et une femme que j'ai toujours beaucoup aimée.
J'ai fait un peu de progrès en botanique, mais je suis bien à plaindre, je ne vois pas Yod en détail, je ne le vois qu'en masse! Savez-vous ce que c'est que Yod? Oui, certainement, vous savez tout.
Bonsoir, mon ami. Merci encore, merci tou-
jours. Je retrouve avec plaisir mes Causeries du Lundi que je n'ai pas toutes lues avant mon départ.
A vous de cœur,
P.-S. Maurice est en Afrique. Il est enthousiasmé; il revient bientôt. Monceau vous salue avec tout son dévouement et toute son admiration.
Nohant, 9 février 186a.
Mon ami,
Que peut-on, c'est— à— dire que pouvez-vous faire pour madame Blanchecotte, cette femme de grand talent qui est plus malheureuse que jamais à présent? Je sais que déjà vous avez été bon pour elle. Peut-être n'ose-t-elle pas vous prier de penser encore à sa situation empirée. Je prends donc sur moi de vous la rappeler, de vous dire le malheur qui la frappe, et de vous demander si vous pouvez alléger cette situation en obtenant encore quelque chose pour elle.
C'est une occasion que je saisis aussi pour
vous dire que je m'entretiens toujours avec vous dans ma pensée et que je vous aime toujours.
Nohant, 2 mai 18G2.
Mon ami,
Prenez part à ma grande et complète satisfaction. Mon fds épouse prochainement la charmante fille de mon vieux ami Calamatta. C'est grande joie à la maison, et joie sérieuse, affection profonde.
A bientôt, j'espère, et à vous toujours, et de tout cœur.
Nohant, 8 juin i863.
Mon ami, Donnez-moi conseil, j'ai envie de faire un roman sur un prétendu fils de Jean-Jacques Rousseau, perdu à l'hospice et perdu dans la foule, ignorant, cherchant, pressentant, et ne trouvant pas son père; ayant ses idées, ses
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défauts, ses croyances, son génie enfin, mais sans la soupape du talent, et traversant avec tout cela la Révolution.
Je ne veux pas vous ennuyer de mon plan et de mon idée, mais je veux savoir si elle est déjà venue à quelqu'un, et si elle a servi à quelque chose en littérature, roman ou pièce. Moi, je ne connais rien, mais vous, vous connaissez tout, et avec oui ou non vous me tirerez d'incertitude.
J'ai lu un article excellent de vous sur Feuillet1, qui finit par un mot trop brillant sur moi. Je suis un bien vieux aigle pour emporter les jeunes talents et en faire une bouchée. Je regrette beaucoup que Buloz n'ait pas publié la préface de mon livre2. J'y rendais justice au talent et à la bonne foi de l'auteur de Sibylle; cette préface paraîtra, du reste.
Mais déjà j'ai oublié Mademoiselle La Quintinie et j'ai ce nouveau projet qui m'enchante, comme tout ce qui ne s'est pas encore heurté aux difficultés de l'exécution. Si je pouvais en causer avec vous, cela me ferait un bien immense. Il est quelquefois étouffant de se
i. Sur Sibylle, par Octave Feuillet. (Voir le tome V des Nouveaux Lundis.)