I, A FIN D'UNE LEGENDE XIII
la crise, elle n'a voulu que son bien, et elle a fait au poète tout ce qu'il était en son pouvoir de lui faire. En d'autres termes, après les courtes ivresses du début, de 1res bonne heure elle l'a aimé pour lui. C'est par ce côté fraternel ou « maternel », pour trancher le mot délicat, que sa passion composite devient intéressante, puisque l'objet de cette passion est un être frêle, un poète de génie dans un très jeune homme, une de ces âmes trop précoces qui font craindre pour leur maturité.
Et d'abord, ses soins lui ont sauvé la vie. Certes, le dévouement lui fut facile, car cette femme avait appétit de dévouement. Mais, si nulle part elle ne prend avantage du service rendu, ce n'est pas une raison pour l'oublier. La mère du poète ne s'y trompa point : « J'ai une bien grande reconnaissance pour madame Sand et pour les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle? C'est affreux à penser1. »
Ce que furent ces nuits de délire fiévreux, on le sait par les lettres à Boucoiran, inédites en partie : a Je suis toujours bien à plaindre... Les médecins me disent: « Poco
r. M. Clouarcl. Rcmie de Paris, du i5 août 189O. p. 720.
XIV INTRODUCTION
a sperare, poco a disperare... » La nuit dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle, que, malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu, quel spectacle ! // a failli in étrangler en m 'embrassant . Les deux hommes ne pouvaient lui faire lâcher le collet de ma robe. Les médecins annoncent un accès du même genre pour la nuit prochaine, et d'autres peut-être, car il n'y aura pas à se flatter avant six jours encore. Aura-t-il la force de supporter de si horribles crises? Suis-je assez malheureuse, et vous, qui connaissez ma vie, en connaissiez-vous beaucoup de pires i? Quant à Musset, ce qu'il a vu, à travers son délire, ce n'est point la scène odieuse que Paul de Musset a décrite, vingt ans plus tard, c'est l'irréprochable sœur de charité : « Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet ! Je te verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé. Pauvre George ! pauvre chère enfant ! » La reconnaissance est si vive chez lui
i. Lettre du 8 févr. (Venise). Quelques lignes ont été citées par Arvide Barine.