Lettres à Babet. Notice de M. Émile Colombay
EDME BouRSAULT conquit ses grades littéraires à la pointe de son esprit naturel. Il n^avait reçu que la naissance d^un père prodigue pour lui seul et insoucieux de sa famille. Celuici, dont le prénom était Nicolas, et qui, au dire de son biographe, « avoit passé sa jeunesse dans le service, n'avoit pas pris dans les troupes beaucoup de goût pour les belleslettres ; et il ne se mettoit guère en peine que son fils fût mieux élevé et devînt plus habile homme que lui ; et, quoiqu^il fût assez riche, il eût regretté un écu qu'il en eût coûté à ses plaisirs pour donner à ses enfants une éducation qui eût suppléé au tort qu'il leur faisoit d'ailleurs et au peu de bien qu'ils avoient à
espérer de son dérangement de conduite ^ >? Nicolas Boursault n'avait guère pu pratiquer le métier des armes qu'une année, car, à Tàge de dix-neuf ans, en i63d, il remplissait déjà les fonctions d^échevin et de notaire apostolique, aux confins de la Champagne, à MussyrÉvêque.
Cette petite ville s'appelait ainsi, parce que les évéques de Langres, qui en étaient les seigneurs, y occupaient un château, encore debout aujourd'hui. Ce fut sans doute un des prédécesseurs du prélat avec lequel il devait nouer un commerce épistolaire, qui, frappé de la mine intelligente et résolue du bambin délaissé, lui fournit les moyens d^aller chercher ailleurs une instruction dont il était privé au domicile paternel. Citait en i65i. Le titulaire d^alors de Tévêché de Langres était Sébastien Zamet, fils du célèbre financier, un homme candide et bienfaisant, qui avait été directeur d'Angélique Arnaud, et qui, malmené par Saint-Cyran, son obligé, avait dit de ringrat abbé, avec une amertume naïve : « Dieu m^a donné cet homme pour être mon
I. Avertissement ccritparle fils de Boursault, Chrysostomc, et placé en têie de son Théâtre dont la piemicre édition est de 1725.
bourreau, car il m'a fait connaître la vérité par lui et je n'ai pas la force de la suivre : cela me tue. )) / Boursault n'avait que treize ans et ne savait que le champenois lorsqu'il vint à Paris. On l'a déguisé en petit prodige. Nous voulons bien croire qu'en moins de deux années, il se débarrassa de son accent de terroir. Mais nous ne pouvons admettre qu'il soit parvenu, dans le même espace de temps, « à pénétrer toutes les beautés et toutes les délicatesses d'une langue qu'il a possédée dans la plus exacte et la plus parfaite pureté^ ». Il aurait de plus, a dans sa première jeunesse », composé et fait représenter quatre pièces de théâtre : le Mort vivant, les Cadenas, le Médecin volant et les Nicandres. M. Victor FourneP a fait justice de cette fable, adoptée ingénument par M. Saint-René Taillandier ^.
En réalité, Boursault avait vingt-trois ans, lors de sa première pièce, le Médecin volant (comédie en un acte), jouée en 1661. Ses autres
1, Avertissement.
2. Voy. son excellente édition da Théâtre choisi de Boursault. (Laplace, 1883, i vol. in- 12.)
■i. Études littéraires. Un poète comique du temps de Molière. Pion, i88r, i vol. in-i8.)
pièces se succédèrent dans l'ordre suivant : le Mort vivant, comédie en un acte (1662) ; les Cadenas on le Jaloux endormi, comédie en un acte (j 663); le Portrait du peintre ou la contrecritique de rÉcole des femmes, comédie en un acte (même date) ; les Nicandres ou les Menteurs qui ne mentent point ^ comédie en cinq actes (1664); les Yeux de Philis changés en astres, pastorale en trois actes (i665) ; la Satire des Satires (dont le titre primitif était la Critique des Satires de M. Boileau)^ comédie en un acte (1669]; Marie Stuart, tragédie en cinq actes (1671); Germanicus, tragédie en cinq actes (lôjS), représentée d^abord sous le titre de la Princesse de Clèves; la Comédie sans titre, en cinq actes (1679) '^ Esope à la ville, comédie en cinq actes (1690) ; Phaéton^ comédie en cinq actes (1691); Méléagre, tragédie en cinq actes (1694) ; les Mots à la mode, comédie en un acte (même date) ; Esope à la Cour, comédie en cinq actes (1701I. A cette nomenclature il faut ajouter deux bluettes sans date : la Fête de la Seine, divertissement en musique en deux scènes et le Jaloux prisonnier, comédie en un acte.
Le Portrait du peintre ou la contre-critique de V École des femmes mit brusquement en ve-
^ajT '""'dette le nom de Boursault. G^était une pièce ^ f;x de représailles. A Tinstigation des ruelles, scandalisées des libertés de langage de Molière et où il avait eu le travers de s'égarer, Fauteur s'était cripbafoué sous les traits d'un personnage grotesque de la Critique, le poète Lysidas, et il était entré en guerre étourdiment. Son fils prétend qu'il y avait été contraint par un haut protecteur, que, du reste, désigne Boursault lui-même en dédiant son œuvre au duc d'Enghien et en se félicitant des applaudissements qu'il en a reçus. Il faut encore tenir compte de Tinfluence de Corneille, qui I lui avait voué une affection paternelle et qui ■ avait pris parti contre VEcole des femmes. Molière répondit par une flagellation directe •J dans V Impromptu de Versailles. Et son adversaire, cruellement châtié cette fois sous son vrai nom, profita de l'impression du Portrait y du peintre pour riposter dans la préface par des outrages d'une extrême violence, qu'il devait expier par une amende honorable en vers éloquents ^ J Boursault eut aussi à lutter contre Boileau qui s'était jeté dans la mêlée en le cinglant de