I. Lettres nouvelles, t. l**", p
fille. V Vous avez plus d'esprit, lui dit-il,
qu'on n'a coutume d'en avoir à votre âge ; et je ne sais point d'âge où l'on ait moins de raison que vous en avez. Un de mes étonnements est qu'on puisse être sage et folle tout à la fois, et qu'il y ait tant de travers dans vos manières et tant de droiture dans votre cœur. Je sais bien que la jeunesse est le temps de la joie et des plaisirs, et qu'il y auroit de l'injustice à vous empêcher d'en prendre, surtout quand ils sont aussi innocents que ceux que vous prenez : mais vous ne savez pas que les plus innocents cessent de l'être quand on en fait un continuel
usage et quand on est mère, il est temps de
commencer à être raisonnable Grand-père
(à ce que je crois) de l'aimable petite-fille à qui vous avez donné le jour, je suis obligé en conscience de vous dire ce que je vous dis, et d'ajouter même que, si elle est élevée auprès de vous, rien n'est plus contagieux que
l'exemple »
L'algarade fut accueillie par un jovial persiflage, sous cette plaisante rubrique : Réponse galante de la bru à son beau-père : « Quoi ! ne me rendrez-vous jamais justice; et croirez-vous toujours que vos leçons me sont indifférentes? Je ne sais personne qui les suive plus exacte-
ment que moi, et qui s'en fasse un plaisir plus grand. Il est vrai que je ne les suis pas toutes à la fois; et cela me siéroit mal aussi. Vous en donnez de galantes pour l'âge galant : si je n'en profitois à dix-huit ans, en quel temps les pourrois-je mettre en usage? — Il me feroit beau voir, pour assurer à ma fille une vie heureuse, avoir l'impertinente sagesse de lui sacrifier les moments les plus agréables de la mienne. Je vous suis redevable des bons sentiments que vous avez pour elle. Vous parlez en grand-père bien intentionné ; et si Dieu me fait la grâce de vivre assez longtemps pour être grand'mère, je ne manquerai pas de dire à mon gendre ce que vous dites à votre bru. Jusque-là vous me permettrez de ne laisser échapper aucun des plaisirs que je
pourrai prendre avec bienséance Si la
raison est ennemie de la joie, je consens de tout mon cœur à être ennemie de la raison. Quand même il devroit m'arrivçr des disgrâces, j'aimerois mieux en être surprise que de les . prévoir. C'est un des motifs qui m'a empêchée de faire tirer mon horoscope : je ne veux rien apprendre qui m'inquiète, et je m'imagine que c'est moi que vous avez voulu faire parler dans les vers que je vais mettre ici,
tant ce caractère et le mien sont ressemblants :
Jouissons des plaisirs que Tâge nous présente, Sans nous inquiéter de ce qui vient après : La folie à vingt ans a pour moi plus d'attraits
Que la sagesse à soixante.
Voilà, mon cher beau-père, où je veux m'en tenir : . Je conviens avec vous qu'il est beau d'être sage; Mais comme d'ordinaire on ne l'est qu'avec l'âge, Je ne veux pas encor sitôt le devenir.
« J'ai cru ne pouvoir opposer de meilleures raisons que les vôtres, ni vous mieux faire connoître combien vos vers me font de plaisir, que par celui que je prends à vous les rédire. »
Que répliquer à des arguments tirés de son propre fond?
'Boursault avait certainement, depuis son mariage, acquis le dj;oit de donner des leçons de rectitude conjugale, car il ne cessait de combler sa femme de témoignages d'affection, ainsi que le prouve éloquemment l'accroissement continu de sa famille. S'il quittait parfois son foyer, c'était pour s'enfuir, talonné par « les Muses «, chez le duc de Saint-Aignan ou chez la marquise de Montlouet, dont les grands parcs lui permettaient de se livrer sans témoin aux « contorsions )) qu'il faisait « dans la fu-
reur de son enthousiasme^»; et il en rapportait quelque œuvre, comme son Esope en province. Si, de son côté, sa femme abandonnait le logis, c'était pour aller accomplir Tœuvre de la maternité dans un recoin paisible, à Mussy-FEvêque, où ils s'étaient ménagé un pied-à-terre et où elle fit plusieurs de ses couches. C'est là, sans aucun doute, que fut adressée la lettre dans laquelle il lui annonçait la pleine réussite d'Esope à la ville -^ à la quatrième représentation: «... Jamais homme, dit-il, n'eut tant de peur que j'en eus pendant les trois premières représentations : les fables qui en font la beauté (supposé qu'il y en ait dans cet ouvrage) ne furent pas du goût de bien du monde... Ce jour-là, la pièce s'affermit si bien, qu'elle n'a point chancelé depuis. Quelques-uns disent qu'on n'a rien vu de si bon depuis Molière, et ceux qui veulent me flatter disent qu'il n'a rien fait de meilleur; mais je lui rends justice et je me la rends aussi : c'est assez dire que je ne me laisse pas aller à la flatterie. Par malheur, il n'y a plus que six représentations à en donner de ce Carême, et