I. Boueur
aventure, de peur d'être obligé de lui avouer que je n'avois qu'un habit, je me suis avisé de lui dire que j'étois malade; et c'a été le diable quand il a fallu dire quelle maladie j'avois. Comme je n'ai non plus de fièvre que d'habit, et non plus de rhume que de fièvre, pour le mener en pays perdu, je lui ai dit que j'avois mal aux dents ; et lui, après avoir rêvé quelque temps au remède qu'on y pouvoit apporter, m'a conseillé de faire arracher celles qui me faisoient mal , et s'est retiré aussi mortifié de ce que je ne suis pas avec lui, que je le suis de n'être pas avec toi. Bonjour, Babet, je n'oserois finir ma lettre à l'ordinaire. Et jusqu'à ce que je ne sente plus l'urine étrangère, je doute que tu veuilles permettre que je sois
Tout à toi.
REPONSE DE BABET
JE ne sais si je dois rire de ton aventure ou pleurer de mon affliction. Tu me dépeins toutes les deux d'une façon si plaisante, qu'il m'est impossible de vouloir mal à la pisseuse qui est cause que j'ai reçu ta lettre. L'abbé de Saint-Preuil, qui est chez nous il y a plus d'une heure, et qui a déjà fait venir le déjeuner qu'il perdit hier, t'envoie sa soutane et son grand manteau, afin que tu n'aies point d'excuse qui t'empêche de te rendre ici. La robe de chambre de mon papa, qui ne manque pas d'aller à Bagnolet d'abord que le jour du sabbat arrive, servira à couvrir ta nudité le reste de la journée ; et sur le soir, comme nous sommes aux jours gras, tu n'auras qu'à mettre mon loup, et je suis sûre qu'il n'y aura pas un
badaud qui, en te voyant, ne crie : // a chié au lit. Si tu m'en crois , pendant que tu auras rhabit sacerdotal de notre cher ami l'abbé, qui aura le loisir de s'ennuyer à t'attendre, passe dans quelque église, et entends la messe; autrement tu cours risque d'en avoir disette pour aujourd'hui. Il me semble t'avoir dit que, quand tu es dévot, je t'en aime vingt fois mieux, et malgré tout cela je me fie si peu à toi, que j'ai commandé à Colinet de ne pas te quitter qu'il ne te l'ait fait entendre. On ne commencera point à déjeuner que tu ne sois venu, je t'en donne ma parole. Tu sais bien qu'elle est inviolable, et que je ne me suis jamais démentie depuis que je t'ai eu dit que je voulois être
A toi.
SI je te demande si tu m'aimes , tu ne manqueras pas de me dire oui ; si tu me dis oui, je serai peut-être assez sotte pour te croire ; et si je suis assez sotte pour te croire, je ne puis me persuader que le mal que je te veux puisse durer longtemps. Hier, je ne te le cèle point, j'étois dans la plus furieuse colère qui ait jamais été; mais quand ce matin je me suis souvenue que tu y étois aussi, j'enrageois de m'y être mise, et j'ai demeuré à la messe une grosse heure plus qu'il ne falloit, pour voir si tu ne viendrois point me rechercher. Je te prie, ne nous y mettons plus ni Tun ni Tautre : le plaisir qu^il y a de se raccommoder cause moins de joie que l'incertitude où Ton est de savoir si l'on se raccommodera ne donne de peine.
Promets-moi de ne plus aller à Notre-Damedes-Vertus^ avec Michelon. Tu fais si souvent naître l'occasion de me parler d'elle, et toutes les fois que tu m^en parles, tu as des termes pour exprimer ce qu'elle t'a fait sentir, dont tu ne te servirois pas si à propos si tu ne sentois plus rien. J'ai si peur que vous ne vous remettiez bien ensemble, que j'aime mieux, quand tu n'auras rien à faire, t'envoyer de l'argent pour aller jouer, que d'avoir le chagrin de te voir aller chez elle. Ce n'est pas que je la haïsse, mais je t'aime ; et la crainte que j'ai de te perdre m'inquiète plus que l'appréhension qu'elle n'en profite. Je vois bien par moi-même que la colère des amants n'est pas de durée. Hier, je te voulois mal jusqu'à avoir une démangeaison de te battre, et aujourd'hui, je ne laisse pas d'être
A toi.
1. L'église paroissiale d'Aubervilliers, laquelle attirait un grand concours de fidèles, surtout le second mardi du mois de mai. « C'est le jour, dit l'abbé Lebeuf, qu'on y honore la sainte Vierge sous le nom de Notre-Dame-des-Vertus, c'est-à-dire Notre-Dame-des-Miracles, car c'est ce qu'on entendait au xiv^ siècle par le mot vertus. »
A BABET
INFORTUNÉS amaiits qui passez votre vie A chérir Lisimène, à caresser Silvie ; Qui souvent sans espoir adorez des appas, Et poussez des soupirs que Ton n'écoute pas, Pour charmer vos ennuis et calmer vos alarmes, Je vous offre des vers arrosés de mes larmes; Ainsi que mon amour, mon malheur est constant ; Je souffre plus que vous, et ne me plains pas tant. Si jamais votre amour n'en a pu faire naître, Votre flamme en naissant n'a pas eu lieu de croître; Si Fexcès de vos feux n'en a point allumé. Votre cœur à l'espoir n'est pas accoutumé ; Mais l'ingrate beauté qui déchire mon âme, Sans blesser sa vertu, répondit à ma flamme î Ses souhaits pour paroître aitendoient mes désirs; Elle souflroit mes soins, écoutoit mes soupirs ; Quand j'avois du chagrin; elle avoit des alarmes; Et de tant de bontés soutenant tant de charmes. Sa tendresse et ses yeux agissant tour à tour, Je conçus de l'espoir en prenant de l'amour. Cependant cet espoir hors d'état de plus croître, Sur le point d'être heureux on m'empêche de l'être Et de l'objet volage à qui je plus si fort. L'esprit change de face et mon amour de sort.
Pour ne pas de son crime être cru le complice, A son ingratitude égale son supplice ; L'intérêt de ta gloire en demande raison : Jusqu'ici l'inhumaine abusoit de ton nom, Amour.. .
J'en étois là, Babet, et j'allois te quereller de tout mon mieux, quand Colinet m'a apporté ta lettre, que j'aime mieux avoir reçue que d'avoir fait la plus belle élégie du monde. Tu ne t'es pas trompée quand tu as cru, si tu me demandois si je t'aime, que je dirois oui. Je t'aime si tendrement, que je n'attendois que la fin de mon élégie pour mourir de douleur; et quand j'ai vu qu'elle étoit si agréablement interrompue, peu s'en est fallu que je ne sois mort de joie. Il est vrai, Babet, que l'on passe de cruels moments quand on est en colère contre ceux qu'on aime ! Loin de croire que tu fusses à l'église à attendre que je t'allasse rechercher, je me figurois que tu te passerois plutôt de messe un an durant, que de m'accorder le plaisir de te voir une heure, et j'enrageois d'autant plus de t'avoir perdue, que j'appréhendois de ne pouvoir jamais te retrouver. Je savois bien que tu n'avois pas eu raison de te mettre en colère contre moi ; mais comme c'est la première fois de ta vie que tu en as
manqué, je me repentois d'y avoir pris garde et je trouvois que j'avois eu moins de raison que toi d'avoir eu Tindiscrétion de m'apercevoir que tu n'en avois pas. Si quelquefois je te parle de Michelon qui, après toi, est la plus agréable fille que je puisse connoître, il est assez du caractère d'un honnête homme de ne pas tout à fait bannir de sa mémoire une personne qu'il a chèrement aimée. Je ne t'ai jamais rien dit d'elle qui ne soit aussi glorieux pour toi que pour elle-même. Quand je t'ai dit qu'elle avoit beaucoup de charmes, j'ai ajouté que tu en avois infiniment plus qu'elle; quand je t'ai appris qu'elle étoit parfaitement sage, j'ai cru que tu prenois plaisir à me l'entendre dire, parce qu'il est naturel d'aimer à ouïr parler avantageusement de ses semblables. Et quand je t'ai assuré que je l'avois aimée de tout mon cœur, je t'ai protesté que je t'aimois incomparablement davantage. Si je conserve de la tendresse pour qui s'est repenti de m'avoir aimé, que ne ferai-je point pour toi, Babet, qui as eu cent fois la bonté de me dire que le malheur de ta vie étoit de ne m'avoir pas aimé plus tôt, afin que je fusse plus obligé d'être
Tout à toi.
A BABET
POUR te montrer que je suis Pâmant le plus pacifique que tu aies eu de ta vie, malgré la querelle que nous eûmes hier ensemble, je te prie de venir m'aider à faire un chrétien. Une imprimeuse qui demeure au pays latin, sMtant avisée de faire un enfant, son mari s'est avisé de me choisir pour en être le parrain, et je m'avise de te prendre pour être ma commère. Comme tu n'as jamais rien voulu tenir de moi, et que je ne suis pas sûr que tu aies jamais rien tenu à d'autres, je doute que tu veuilles tenir ce pauvre petit, et que tu sois assez charitable pour lui accorder une grâce que tu as peutêtre refusée à cent pauvres petits comme lui. Je dis comme lui, car c'est un mâle qui est né coiffé, et qui sans doute sera le plus heureux du monde quand tu auras posé ta main
dessus. C'est un aveugle qui sent ce qu'il ne voit pas , et un muet qui demande ses nécessités sans parler. Il a reçu la première faveur de ceux qui Pont conçu, la seconde de celle qui le nourrit; et tu lui accorderas la dernière s'il te plaît. Si c'étoit pour moi ce que je te demande, tu aurois raison de faire quelque petite difficulté; mais tu sais bien que je n'aurai que l'honneur d'assister à l'action et que celui pour qui je prie en aura tout le profit. Pour moi, quoique j'en aie déjà tenu de petits et de grands, je ne suis non plus savant sur cette matière-là que le premier jour. J'entends toujours qu'on me dise : Mettez la main là. Et comme je suis l'ennemi juré des révérences, un de mes plaisirs seroit de pouvoir faire cela avec toi sans cérémonie. Si je vois que tantôt tu t'en acquittes de bonne grâce, je te ménagerai quelque chose (que je ne veux pas nommer, parce qu'il faut que ce soit la marraine qui nomme la première) que nous aurons bien du plaisir à tenir ensemble. Je t'irai prendre précisément à trois heures, pour te mener au rendez-vous. Sois prête pour l'heure que je te marque : fais-toi charmante à ton ordinaire, et je serai au mien
Tout à toi.
REPONSE DE BABET
MON pauvre compère, mon ami, je tiendrai tout ce que tu voudras me faire tenir, petit ou grand, mâle ou femelle, n^importe. Tu n'as qu'à me venir prendre sur les trois heures, et tu me trouveras, pour le moins, aussi parée que tu Fétois quand tu montas sur le cheval étique dont tu fais la peinture dans ta lettre à Madame d'Angoulême i. Je gage, si tu veux, les frais du baptême, que, parmi toutes les commères que tu as, il n'y en a point de si jolie que je la serai tantôt. On me vient d'apporter un mouchoir de point-permis - dont tu auras le pucelage. J'ai des coins blonds ^ de la