‹ Lettres à Babet. Notice de M. Émile ColombayChapitre 25 sur 36 · I. Henri-Jules, prince de Condé · texte numérisé non relu

I. Henri-Jules, prince de Condé

qui le recois. — Oh! vous vous moqiie^! — Oh! pardonnez-moi...^ il me dit qu'il avoit quelque chose à me communiquer, et comme il avoit ouï dire à sa sœur qu'une femme lui avoit dit qu'elle connoissoit un prêtre qui disoit que j'avois de l'esprit, il me seroit obligé si je lui voulois donner mon conseil dans une affaire qui lui étoit de la dernière conséquence. Je lui répondis que je m'estimois fort heureux d'être connu d'un prêtre, qui connoissoit une femme, qui étoit connue de Madame sa sœur ; que je ne demeurois pourtant pas d'accord d'avoir de l'esprit, quoique ce prêtre l'eût dit à cette femme ; que cette femme l'eût redit à sa sœur, et que sa sœur eût eu la bonté de lui redire ; mais qu'en récompense, ayant beaucoup de zèle pour ce qui le regardoit, je lui dirois mon sentiment avec le plus de sincérité qu'il me seroit possible. Quand il vit que je paroissois si affectionné à le servir et qu'il pouvoit sans risque me faire le dépositaire de ses secrets, il m'apprit qu'il étoit amoureux de la plus belle fille de Chantilly; qu'il étoit si absolument résolu de se marier avec elle, que le premier de ses amis qui lui conseilleroit le contraire, il l'enverroit au diable ; et qu'il me prioit de lui dire s'il la devoit épouser ou non. Vous pouvez

penser que je ne me fis pas tirer l'oreille pour lui dire que je lui conseillois de Fépouser. J^eus trop peur qu'il ne m'envoyât où il promet d'envoyer tous ceux qui ne seront pas de son avis, et je vous proteste que je le satisfis si fort, qu'il me félicita de nouveau sur ma capacité et me jura sur son honneur que j'avois beaucoup plus d'esprit qu'il nepensoit, puisque j'étois si heureusement tombé dans son sens. Il me dit ensuite que, pour me faire voir qu'il avoit fait le plus beau choix du monde, il souhaitoit que je visse sa maîtresse ; je m'en excusai sur ce que j'étois fort pressé de partir : mais mon excuse ne me servit de rien; il me soutint que puisque j'avois donné trois heures de mon temps à voir ce qu'il y a de rare à Chantilly, je devois pour le moins donner un quart d'heure à la rareté la plus considérable qu'il y ait. J'allai donc voir votre future cousine, qu'en vérité je trouvai fort jolie. Je la baisai des deux joues, je lui dis d'abord que je n'avois jamais rien vu de si galant qu'elle ; à quoi elle me répondit fort obligeamment : Point du tout. Je lui dis de plus que j'étois un physionomiste assez passable et que j'étois le plus trompé du monde, ou elle avoit infiniment de Tesprit ; cette

seconde fleurette fut repoussée par un second Point du tout. Et quand même je lui témoignai ma joie de ce qu'elle étoit aimée de M. Boccard, et que je Passurai que c'étoit un fort honnête homme, elle me répondit encore : Point du tout.

Si j'avois par malice pure

Dit à la bonne créature,

Que j'eusse un peu pousse'e à bout :

Vous avez votre pucelage,

Elle m'eût re'pondu, je gage :

Point du tout.

Après ces trois Point du tout consécutifs, je lui fis trois révérences consécutives et la baisai trois fois consécutivement, puis je montai sur ma mazette ; et dès que j'eus reçu les ordres de votre cher cousin, qui me pria de vous raconter tout ce qui s'étoit passé, je piquai si vivement, qu'en moins de quatre heures je passai au bout de votre rue, à dessein de vous assurer, si j'avois eu l'honneur de vous y rencontrer, que je suis avec autant de passion qu'on le puisse être, monsieur, votre très humble, etc.

JE f ai mis d'une partie que nous avons faite pour aller après-demain à Versailles, et j'ai cru que, ne fêtant pas permis de disposer de toi sans mon ordre, puisque tu dis si souvent que tu es tout à moi, tu ne serois pas engagé ailleurs. M'^^ Ferrary, M"° de Morangis*, Tabbé de Saint-Preuil et M. Le Brun en doivent être, et tous ont demeuré d'accord que sans toi la société étoit démembrée. M"® de Morangis surtout m'a dit en confidence que Mlle Ferrary étoit trop coquette, M. Le Brun trop pédant, et Tabbé de Saint-Preuil trop bigot, et qu'il n'y avoit que toi qui l'accommodasses. N'étoit qu'elle est mon amie parti-

I. Peut-être une parente de Barillon de Morangis, conseiller d'État.

culière, Pestime qu^elle a pour toi me seroit un peu suspecte, et je m'imaginerois que tu lui rends des soins, à présent que je te vois si peu et que tu deviens aussi rare que ton mérite. Tu ne manqueras pas de m^alléguer que mon papa ne va à Bagnolet que les dimanches, et que tous les autres jours il est occupé aux affaires de son bureau ; mais si tu avois eu le soin de t'informer de ce que je faisois cette semaine, tu aurois su qu'il s'est présenté des occasions de me voir, dont je veux malicieusement l'instruire, afin de te rendre une autre fois plus assidu. Lundi, nous allâmes à la foire ^ où nous fûmes depuis quatre heures jusqu'à neuf; nous envoyâmes savoir si tu étois chez toi, car nous avions dessein de t'aller prendre, mais tu n'y étois pas. Mardi, nous jouâmes tout l'après-dîner à la bête chez M"° Ferrary, où il ne tenoit qu'à toi de te trouver. Mercredi, je dînai chez mon frère, le payeur des rentes, où tu serois venu si Ton t'avoit trouvé à ton logis. Et hier, j'allai au sermon du père Dom

I. La fojre Saint-Germain qui dépendait de l'abbaye de ce nom, et dont le marché Saint-Germain occupe une partie de l'emplacement. Elle commençait le 3 février et durait une quinzaine de jours, attirant une grande affluence de curieux, avec ses divertissements de toute sorte, oîi dominaient les bateleurs.

Corne 1 qui ne prêcha que Taprès-dîner, où tu pouvois me rencontrer si tu Pavois voulu. Voilà bien du temps perdu, dont nous nous récompenserons dimanche, puisque nous nous verrons depuis le matin jusqu'au soir. Il me tarde qu'il soit venu, afin de nous pouvoir dire : Amamus et amabimiis, jusqu'au dernier soupir. Bonsoir.

I. Assistant du général des Feuillants, qui prêchait souvent devant la cour, non sans succès, car Loret dit de lui (le 0 mars

Parle si bien aux Majestés...

Et même à la cùur tout entière, (3.u'oii a droit de croire aujourd'hui Qu'elle sera par icelui Non seulement édifiée, Mais peut-être sanctifiée.

Pure hyperbole. Apprécié à sa valeur, Dom Côme n'obtint (janvier Kj/i) qu'un humble évêché , l'évêché de Lombez, qu'il refusa, du reste, de quitter, en i68o, pour celui de Pamiers,

A BABET

COLiNET, que je viens de rencontrer devant les Gélestins^, m'a dit que tu fis hier une partie pour aller demain à Versailles , que M''° de Morangis, Tabbé de Saint-Preuil, M"* Ferrary et M. Le Brun en dévoient être; mais il ne m^a point dit du tout que tu m^en eusses mis. Apprends-moi, Babet, ce que demain, qui est le jour que ton papa doit aller à Bagnolet, tu prétends que je fasse. Jevoudrois bien, pour la rareté du fait, que tu m'eusses dérobé une journée que j'attends depuis lundi avec tant d'impatience ! Tu ne songes pas qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, et que si demain m'échappe, je serai encore huit jours

I. Le couvent et l'église des Célestins étaient situés à l'entrée des cours de l'Arsenal et sur le quai Morland.

sans te voir, puisque ton papa ne va à Bagnolet que tous les dimanches. Si cela te venoit dans la pensée, tu ferois du moins par charité ce que tu es obligée de faire par amour, et tu demeurerois d'accord qu'être quinze jours sans te voir et ne point manger de viande est une mortification trop grande pour un homme tel que moi. J'espère donc qu'aussitôt que tu auras vu ma lettre, tu demanderas pardon à Pamour du crime que tu as fait en m'oubliant; que, pour le réparer, tu m'enverras prier de ne pas bouger de chez moi demain, que tu ne me viennes prendre, et que tu feras une protestation de jamais ne retomber en de pareilles fautes. Il me semble, Babet, que, pour une personne qui m'aime tant, tu ne te mets guère en peine de ce que je deviens, et que demander à te voir une fois par semaine, ce n'est pas trop exiger de ta bonté. Je voudrois que tous les jours de la semaine fussent des dimanches, afin que ton papa fût sans cesse à Bagnolet et que je te visse toujours ; mais, par malheur pour moi, au dimanche qui ne me dure rien, il succède six jours qui me durent tant, que j'ai toujours le loisir d'aller deux fois à confesse avant que de te voir une. Après la protestation que je te fais de ne te pas dire un

LETTRES A RABET. 99

mot qui ne soit véritable, regarde, Babet, si tu ne dois pas faire conscience de m^abandonner à ma tristesse, durant que demain tu t^abandonneras à la joie, et sUl n'est pas juste que je passe une bonne journée en te voyant, pour tant de mauvaises que je suis contraint de passer en ne te voyant pas.

RÉPONSE DE BABET

DITES-MOI un peu, sMl vous plaît, monsieur le vagabond, d'où vous venez, et d'où vous m'avez écrit la lettre que je viens de recevoir de vous ? Si vous n'aviez bougé de chez vous, vous auriez appris, dès hier, que Versailles, tout charmant qu'il est, n'aura rien pour moi d'agréable si vous n'y venez pas. Toutes mes complaisances ont dû t'apprendre qu'ayant autant d'amour que toi, je n'ai pas moins d'impatience , et que le dimanche ne vient pas si souvent que je le souhaiterois. C'est un jour qui m'est devenu si cher depuis qu'il est devenu celui que je dois te voir, qu'il n'est pas si tôt passé, que je souhaite qu'il revienne; et quand nous n'en sommes encore qu'au lundi, je l'envisage de si loin, que j'ap-

LETTRES A BABET. loi

pelle cela : par tous les siècles des siècles. Cependant c'est à moi présentement à t'imposer la même peine que tu mMmposois. Tu dois, aussitôt que tu auras reçu ma lettre, me demander pardon dans l'âme de m'avoir fait Finjustice de croire que" je t^'oubïiois, et en dire ta coulpe^ te repentir ensuite d'avoir eu une pensée si désavantageuse à la bonté que j'ai pour toi ; et faire une ferme protestation de ne faire jamais de jugements si téméraires. Après cela, comme tu seras en bon état, tu n'auras qu'à demain aller entendre la messe aux Blancs-Manteaux^ un peu devant huit heures; et je suis sûre qu'avant la bénédiction sacerdotale, tu verras une fille à genoux à ton côté, qui ne manquera pas de te dire à l'oreille qu'elle est toute à toi. A4ieu.

I. L'église des Blancs-Manteaux, qui a pris son nom des manteaux blancs que portaient des religieux établis près de l'endroit où elle fut élevée.

A BABET

UNE autre fois, Babet, tu n'as qu^à me venir dire, quand onze heures sonneront, que ce n'en sont que neuf, pour voir ce que tu gagneras. Je me soucie bien de jouer des déjeuners, dont il est impossible que je profite ! Et c'est un plaisant avantage pour moi, que celui de t'avoir vue trois petites heures, pour ne te voir après de huit grands jours! Je n'oserois te dire, de peur de me mettre en mauvaise odeur auprès de toi, qu'un moment après que je t'eus hier souhaité une aussi bonne nuit que si nous l'eussions dû passer ensemble, comme j'entrois dans une petite rue qui est auprès de Saint-Gervais ^, on répandit sur moi par la fe-

I. L'église Saint-Gervais, une des plus anciennes de Paris, réédifiée plusieurs fois (en 1212 et en 1420), augmentée en 1581,

nêtre d'une troisième chambre les influences les plus malignes dont jamais la justice de làhaut ait puni les insolences d'ici-bas. Je m'en revenois aussi glorieux d'avoir vu ma maîtresse ce jour-là, que joyeux d'avoir gagné un déjeuner pour le lendemain. Et de peur que la pluie ne gâtât mon castor, qui me coûte vingt bons francs, je m'étois couvert la tête du bas de mon manteau que je soutenois avec une main épanouie, quand une pisseuse, qui depuis six mois réservoit à jeter son pot de chambre quand je passerois, s'en acquitta si à propos et m'en coiffa si adroitement, qu'il n'y en eut pas une goutte de perdue. Encore, Babet, si c'eût été une pisseuse comme toi, qui pisse clair comme de l'eau de roche, je serois ravi d'avoir étendu mon manteau si proprement pour recevoir une urine que c'est dommage de laisser perdre; mais je te jure que depuis que les femmes se mêlent de pisser, c'est-à-dire depuis Eve jusqu'à ta petite nièce, qui n'a qu'un jour et demi, je ne pense pas qu'on ait jamais rien pissé de si puant. Pour ne point t'en particulariser les goûts, dont

et dont le beau portail date de 1616. M^^ de Sévigné s'y maria et Scarron y fut inhumé.

j'aurois de la peine à me souvenir, à cause du nombre, je te dirai seulement, que comme c'étoit de l'urine de l'année passée, outre les asperges, les pois verts, les culs d'artichaut et les champignons, elle en avoit tant de si mauvais qui se faisoient sentir de si loin, que quand je heurtai chez moi, on ne me vouloit pas ouvrir la porte, de peur que ce ne fût quelque gadouard * qui cherchât à rallumer la chandelle. A la fin, m'étant fait connoître à la voix, je ne fus pas plus tôt entré, que de trois personnes que je rencontrai sur la montée, deux se bouchèrent le nez au plus vite et la troisième s'évanouit. Je me dépouillai d'abord aussi nu que l'étoit notre premier père avant le péché , et je changeai de chemise, parce que j'en ai deux douzaines ; mais je ne pus changer d'habit parce que je n'en ai qu'un seul. Je le viens d'envoyer chez le dégraisseur, et je garde le lit. Un jeune médecin, qui est fort de mes amis et qui m'étoit venu chercher dès le matin pour faire tout aujourd'hui la débauche ensemble, vient de sortir d'ici, presque aussi affligé de m'avoir trouvé au lit, que je suis affligé d'y être. N'ayant osé lui conter mon

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