Stériles
i. Alexandre Morus était un ministre protestant, endiablé, — une sorte de Veuillot hérétique. Pure ironie que son don de persuasion.
LETTRES A BABET. I2i
s'offre aussi à propos que j^aurois pu le souhaiter. Comme nous ne Toccuperons que toi et moi, et qu'il ny aura point d'oreilles suspectes, je t'apprendrai une aventure que t'a cachée M"« de Morangis, qui est bien la plus plaisante chose que l'on puisse imaginer, et qui est aussi véritable, qu'il est véritable que je suis
Tout à toi.
ON nous a dérobé une aiguière d'argent, et j'ai charge d'aller demain faire dire une messe à saint Antoine de Pade ^ pour le prier d'avoir la bonté de nous la faire rendre, en cas e]u'il sache qui c'est qui nous l'a volée. Gomme c'est justement dans ton quartier, que ce bon saint-là demeure, je te prie de venir joindre une recommandation de voisin à la prière qu'il faudra demain que je lui fasse, et de te trouver de si bon matin à VAve-Maria^,
1. On sait que la spécialité de saint Antoine de Padoue est de faire retrouver les objets perdus.
2. Eglise d'une communauté des sœurs du tiers ordre de Saint-François, fondée en 1480 par Louis XI, et à qui il avait donné le nom d'Ave-Maria, en l'honneur de la Vierge. Ce couvent est devenu une caserne depuis l'époque de sa suppression (1790).
quMl ne soit encore engagé à personne quand nous lui parlerons. Tu sais bien que c'est le saint du Paradis qui a le plus d'affaires, à cause des pertes continuelles que Ton fait dans le monde, et que si on ne le prend avant que d'autres le soient allés voir, on a de la peine à lui parler tout le reste de la journée. Si tu veux qu'au sortir de là nous allions déjeuner chez toi, quatre filles que nous serons, tu n'auras qu'à faire le moindre signe. Mais songe que nous sommes des filles qui ne nous contentons pas de peu de chose et que si tu n'as une provision raisonnable de ce dont nous aurons besoin, tu passeras aussi mal ton temps que tu nous feras mal passer le nôtre. Adieu.
A BABET
JE me trouverai demain à YAve-Maria avant que saint Antoine de Pade ait encore parlé à personne; mais comme je ne le connois que de vue, je ne crois pas que ma recommandation te serve de quoi que ce soit. J'ai si peu d'habitude en Paradis, que toutes les fois que j'ai besoin de quelques grâces, soit pour mon grand-père, qui est en Purgatoire, ou pour ma sœur, qui, s'il plaît à Dieu, ira bientôt, je me sers du crédit d'un vieux prêtre de Saint-Paul, qui assurément y peut beaucoup et qui vous dit sur le bout du doigt de quels maux chaque saint guérit. Au lieu de l'aiguière d'argent qu'on vous a dérobée, j'aimerois mieux que ton papa eût perdu la vue. J'ai saint Clair en main, par le moyen d'un de mes amis, qui
connoît un garçon qui a un beau-frère de qui la cousine a un père qui a la vue basse, qui nous auroit bien servi, si nous avions jugé à propos de la lui faire rendre. Comme je n'ai jamais rien perdu et que je ne puis jamais rien perdre, pas seulement un vieil oncle que j'ai qui a cent treize ans, et qui est Tunique parent de qui je puisse hériter quelque chose, je ne pense pas avoir deux fois en ma vie parlé à saint Antoine de Pade; encore a-ce été quand j'ai dit les litanies des saints et qu'il s'est rencontré à VOmnes Sancti et Sanctœ Dei. Je suis bien plus assuré de vous donner à déjeuner et d'être fourni de tout ce qu'il faut que j'aie pour vous bien faire passer le temps, que je ne suis sûr que votre aiguière se retrouve. Il n'y a pas une des filles que tu amèneras avec toi qui ne me fasse un honneur à quoi je ne m'oserois attendre; mais, Babet,
Passe-t-on bien son temps quand on est tant de monde ?
et ne te souviens-tu pas de m'avoir quelquefois dit:
Que Tamour, favorable à mon âme asservie, Me dictant tous les mots dont je t'entretenois, Les plus doux moments de ta vie Étoient ceux que tu me donnoisr'
Est-ce me les donner, aimable Babet, que de me les faire partager avec d^autres? Me sera-t-il permis de les employer comme je les emploie quand nous ne sommes que nous deux? Et ne te dirai-je pas un mot de ce que j'ai coutume de te dire en particulier, à moins que je ne te dise que je suis
Tout à toi.
Viens-t'en demain déjeuner chez mon frère, ou je te renie. On lui a fait présent de six bouteilles de vin d'Arbois*, qu'il a dessein de boire avec toi en mangeant des huîtres. Je te ferai réponse de bouche touchant la prud'homie de Monsieur ***. J'ai appris quelque incident de sa vie que je serai bien aise de ne confier qu'à toi, et cependant je ne te conseille pas de t'employer pour lui que tu ne m'aies consultée sur ce que tu dois faire. Je suis de la meilleure humeur du monde à l'heure que je
I. Henri IV avait mis à la mode ce vin qu'il prisait fort. Sully raconte que, lorsque Mayenne mit bas les armes, le roi lui en offrit deux bouteilles, et qu'à un dîner que lui, Sully, donnait pour fêter son titre de duc et pair, Henri IV étant venu s'y asseoir inopinément et trouvant qu'on tardait à servir, alla, en attendant, manger des huUres et boire du vin d'Artois.
t'écris : j'ai joué tout Faprès-dîner à la bête, aux vingt sols à toujours mettre; et comme tu n'étois pas ici pour me porter guignon, j'ai gagné deux cents je ne sais combien de livres qui sont à ton très humble service, mon cher. Si jamais nous sommes mariés ensemble, quand tu iras jouer d'un côté, j'irai vitement jouer de l'autre, afin de regagner ce que tu perdras. ^r.e Ferrary, qui, après avoir perdu six louis, s'est retirée du jeu avec mille serments de ne jouer de six mois, m'a priée de lui prêter douze écus qu'elle a perdus encore. Périchon, qui est si sensible à la perte et qui, aujourd'hui, à cause du respect qu'il portoit aux dames, s'est contenté de jurer Dieu entre cuir et chair, a perdu vingt-deux écus d'or^ qu'il a tirés de sa bourse avec autant de regret que mon oncle en eut hier de recevoir l'extrême-onction. Et la pieuse bonne femme, qui a coutume de gagner l'argent du monde, a dit après dîner plus de cent Jésus-Maria sans pouvoir gagner un double. Il n'y a que moi qui ait été heureuse, et j'espère l'être bien davantage, quand, malgré toute la terre, il me sera permis de dire que je suis
A toi.