I. Environ 125 francs
IL ne tiendra qu'à toi que demain nous ne couchions ensemble, ou du moins dans la même chambre. Mon papa m'a donné congé pour aller voir le ballet qui se danse à Saint- Germain. J'ai chargé Colinet de te chercher en quelque lieu que tu puisses être pour t'en avertir. Au pis aller il laissera mon billet chez toi; si tu m'aimes, tu le sentiras de loin. Quelque heure qu'il soit quand tu reviendras au gîte, ne manque pas d'aller chez M"« de Morangis, au péril même de ton manteau et de quelques coups de plat d'épée sur les oreilles. Elle m'a promis que vous joueriez ensemble au jeu que tu aimerois le mieux, et que de là elle te mèneroit coucher dans le lit en broderie, où elle s'offre même de coucher avec toi si tu
as assez d'éloquence pour la pouvoir séduire. J'irai demain dès sept heures du matin apprendre si ta rhétorique aura bien opéré. Tu m'as assuré que tu avois à Saint-Germain l'ami le plus obligeant du monde et qu'il nous donneroit le couvert d'abord que nous le lui demanderions. Voilà seulement de quoi je suis en peine, et pour tout le reste tu n'as qu'à te reposer sur moi. Si tu reçois mon billet d'assez bonne heure pour avoir le loisir de passer par ici, je viens de me souvenir que j'ai quelque petite chose sur le cœur dont je serois bien aise d'être déchargée. Je ne serai point de bonne humeur que je ne t'aie donné le soufflet que je te promis hier; et si pour m'obliger tu me voulois apporter ta joue, tu me ferois autant de plaisir que si tu me l'apportois pour l'amour de Dieu. C'est la moindre chose que tu puisses faire pour une personne qui veut toute sa vie être
A toi.
A BABET
Tu mens, Babet, il ne tiendra pas à moi que nous ne couchions demain ensemble.
Tu serois la première honnête fille qui m^ait jamais prié de coucher avec elle, que j'eusse refusée. Ton billet, qui est arrivé chez moi comme j'en sortois, m'a fait rentrer pour te mander que je te prends au mot. J'irai ce soir de si bonne heure chez M^'*^ de Morangis, que je n'ai non plus de peur de perdre mon manteau, que de gagner des coups de plat d'épée. Tu me mandes qu'elle me tiendra compagnie dans le lit en broderie en cas que j'aie assez d'éloquence pour la séduire; et quelque éloquent que je puisse être, de l'humeur dont je la connois, il faut pour le moins cinq ou six bonnes heures pour la corrompre. Elle t'a promis de
me faire jouer au jeu que j'aimerois le mieux, mais il n'y a rien au monde de plus malicieux qu'elle ; et je gage que, loin de me tenir la parole qu^elle t'a donnée, quand je lui aurai tantôt nommé le jeu à quoi je me divertis le plus, elle me dira qu'elle ne le sait pas. Je te proteste, Babet, qu'elle le sait du moins aussi bien que moi, et que si elle n'y a jamais joué, c'est belle malice. Si je puis après dîner dérober quelques moments à l'affaire que tu m'as recommandée, j'irai te les donner; sinon, en venant demain savoir ce que j'aurai fait avec M^'^ de Morangis, je te dirai ce que j'aurai fait pour toi. Tu ne songes guère aux charmes que tu as quand tu te mets en peine de couvert; puisque je serai avec toi, tu n'en peux manquer; mais quand je n'y serois pas, Babet, y a-t-il qui que ce soit au monde à qui tu voulusses prendre la peine de le demander, qui te le refusât? Et crois-tu que Saint-Germain soit un lieu où les appas soient si peu considérés qu'ils aient besoin de demander ce qu'il est glorieux de leur offrir? Je te promets un lit pour toi et pour deux de tes amies s'il est nécessaire. Je ne suis pas sûr d'en avoir un pour moi véritablement; mais je me reposerai sur toi, comme tu me le commandes; et content
de te donner à coucher, tu auras la bonté de te charger du reste. A Tégard de ma joue, Babet, que tu as tant de passion de voir, que tu me la demandes pour l'amour de Dieu, Dieu te soit en aide. Je te sais aussi bon gré du soufflet que tu m'as fait l'honneur de me promettre, que si je l'avois déjà reçu. Et tu me fais tant d'autres grâces tous les jours, que quand celle-là échappera à ta mémoire, je ne laisserai pas d'être
Tout à toi.
A BABET
MADEMOISELLE de Morangis, qui est la plus malicieuse fille que je connoisse, me vient de faire perdre huit écus, que je regretterois bien plus que je ne fais, n'étoit qu'ils sont destinés pour aller demain aux danseurs de corde et pour manger des confitures tout le sou. A deux heures précises, il y aura un carrosse devant ta porte, qui n'a jamais rien voiture de si beau que toi. Les douceurs que tu me dis hier valent bien mieux que celles que je payerai demain. Il m'est si doux de m'en souvenir, aimable Babet, que depuis que tu me les as dites, ma mémoire m'a si bien servi, qu'elle n'a pas laissé échapper un moment sans me représenter les obligations que tu me forces de t'avoir.
Gomme charmer un cœur n'est pas un effort qui te soit difficile, il n'y a point de nécessité de t'étre obligé d'une peine que tu ne te donnes pas. Tu n'as qu'à te montrer, et je réponds de l'effet de tes charmes. Mais avoir des bontés si tendres pour arrêter le mien, c'est un effort à quoi tu ne t'étois pas accoutumée, et dont je te suis d'autant plus redevable, que tu ne l'as jamais fait pour personne que pour moi. Ce que tu veux faire pour moi m'apprend ce qu'il faut que je fasse pour en être digne : tes bontés, qui sont grandes, ne se peuvent reconnoître que par un grand amour. Et c^est pour cette raison que, non content de tout celui que tu m'as donné, j'ai encore tout celui que je t'ai déjà pu prendre. Je ne te dis rien davantage, belle Babet; je laisse au reste de ma vie à justifier ce que je te promets, et j'en reviens à la perte que j'ai faite, dont je te conjure d'être. Je ne sais si tu auras reçu les satires de Despréaux* que ce matin je t'ai envoyées au Palais par l'homme du monde, qui, après moi, prétend le mieux être dans ton âme. Gomme ton
I. Les sept premières satires, qui avaient d'abord couru manuscrites et avaient été imprimées subrepticement et d'une façon défectueuse, en 1665, à Rouen, ne parurent avec la participation de Boileau, qu'en 1666, à Paris.
esprit enjoué est raisonnablement peste, je suis sûr que tu passeras à les lire deux aussi agréables heures que tu en aies passé de ta vie. Si j'étois plus considérable que je ne le suis et qu'il m'eût jugé digne de sa colère, il m'auroit fait l'honneur de me déchirer comme il a fait les autres. Il ne parle de moi qu'en passant^ parce qu'il n'a pas cru devoir s'arrêter sur une matière si médiocre; et moi qui ne me soucie pas de lui rendre dédains pour dédains, j'aime mieux ne lui pas répondre, que d'employer à le mépriser des moments que je dois à tes louanges. Le bonheur qu'il a d'être applaudi ne vaut pas celui d'être aimé. Et la gloire de méditer avec succès est moindre que celle d'être
Tout à toi.
I, Boileau s'exprimait ainsi dans la septième satire :
Faut-il d'un froid rimeur dépeindre la satire? Mes vers comme un torrent courent sur le papier : Je rencontre à la fois Perrin et Pelletier, Bardou, Mauroy, Boursaut, CoUetet, Titreville.
Dans les éditions qui suivirent celle de 1666 [jusqu'en 16S2, l'attaque persista. De i68i à 168$, elle prit une sorte de déguisement : à Boursaut fut substitué Bursaut. Puis ce nom disparut tout à fait, ainsi que ceux de Bardou et de Mauroy, Le premier hémistiche du quatrième vers porta ensuite :
Bonnecorse, Pradon...
REPONSE DE BABET
LA lecture des satires de Despréaux que tu m'envoyas hier matin fut mon occupation d'hier au soir. J'y trouvai quantité de choses qui ne sont guère moins spirituelles que si elles venoient de toi ; et son ouvrage, à mon sens, n'en seroit pas moins galant quand il offenseroit un peu moins de monde. Le pauvre monsieur Quinault que j'aime de tout mon cœur, depuis que j'ai vu VAstrate ^ y est traité
I. Cette pièce avait été mise à la scène (Hôtel de Bourgogne) au commencement de l'année 1663. Elle avait eu un très grand succès, et gardé la foule pendant trois mois, quoique le prix des places eût été doublé. Boileau s'en est moqué ainsi dans sa
troisième satire :
... Avez-vous vu VAstrafe?
C'est li ce qu'on appelle un ouvrage achevé : Surtout l'anneau royal me semble bien trouvé. Son sujet est conduit d'une belle manière Et chaque acte en la pièce est une pièce entière.
Boursault a spirituellement vengé Quinault dans la sixième
misérablement; et je crois cependant que ceux qui les connoissent Pun et l'autre et qui leur rendent également justice ont plus d'estime pour Pinjurié que pour Pinjuriant. Perceval de qui j'ai appris le latin que je sais, et qui est l'homme du monde qui épargne le plus la réputation de son prochain , me vient d'apprendre que les endroits que j'ai trouvés les
scène de sa petite comédie la Satire des satires. La scène se passe entre un chevalier, un marquis, Amarante, Émélie, une précieuse nommée la marquise Orthodoxe et Boursault luimême.