PREMIERE LETTRE
Mon cher M. Basile,
Je viens de feuilleter votre livre, et comme vous me faites l'honneur de vous y occuper longuement de moi, vous ne trouverez pas mal,—ne serait-ce qu'à titre de réciprocité, —que je m'occupe un peu, non pas précisément de vous, mais de ce que vous écrivez.
Je n'ai aucun reproche bien sanglant à vous faire; néanmoins je date ma lettre du lundi, :attendu que ce que j'ai à vous dire pourrait, à la rigueur, ne pas être considéré comme des douceurs, et que, tout profane qu'on puisse être, je suis d’opinion,—ce qui vous paraîtra étrange, M. Basile, —que le dimanche peut être employé à quelque chose de plus édifiant qu'à écrire, —je ne:dis pas de malignes:attaques contre la réputation: du prochain,—mais même une simple réplique aux mauvais plaisants qui vous tarabustent.
Depuis que l'Université vous a accordé un:troisième prix pour quelques vers assez passablemen tournés, vous vous êtes pris au sérieux, M. Basile. Vous écrivez souvent, uh peu trop souvent même ; car il vous est arrivé parfois d’avouer, aprèsiavoir écrit, que vous ne connaissiez pas même le côté le
un LS
plus élémentaire de votresujet. Témoin, votre étonnement naïif—vous qui dissertez si souvent sur les Etats-Unis,—de trouver la plus grande ville manufagturière américaine, un centre un peu plus important que Trois-Rivières. Témoin encore la résolution tardive que vous avouez avoir prise, sur la tombe de Washington, de lire un peu l’histoire de ce grand citoyen, que vous insinuez pourtant avoir été u.: homme très-ordinaire. Pour un écrivain qui prétend connaître et juger les Etats- Unis, cette résolution implique un aveu qui, s’il ne prouve pas que vous savez toujours ce que vous dites, témoigne au moins de votre sincérité, — j'allais dire de votre bonhomie.
Aussi, je ne vous accuserai point de mauvaise foi. Vos intentions sont bonnes, je n’en doute pas. “ La haine de l'Eglise, voilà la grande passion du monde moderne, ” dites-vous ; et, une fois imbu de cette idée, vous n’apercevez plus autour de vous que spectres noirs et rouges; vous croyez voir chanceler l'arche d'alliance; vous vous imaginez que l'empire céleste est en péril ; vous croyez entendre Jéhovah dans les nuées vous appeler à son secours, et armé d’un saint zèle, que je suis loin de désapprouver, vous volez à la rescousse du bon Dieu qui n’en peut mais, brettant, ferraillant, vous escrimant contre tous ces mécréants de libéraux et de gallicans, race plus ou moins sarrasine qu'il vous faut occire à tout prix, attendu qu'avec tous ces gaillards-là, le ciel est toujours en danger d’invasion.
Je ne vous fais pas un crime de cette belle ferveur, M. Basile : Don Quichotte était de bonne foi. Donc j'ai lu votre livre et je vous en fais mon
compliment.
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Vous dites des choses bien neuves, M, Basile; vous nous donnez des aperçus bien originaux ; vous vous placez pour envisager les choses à un point de vue unique.
Ainsi, par exemple, le vulgaire attribue géné-
ralement la défaite de la France à son défaut d’or-
ganisation militaire, à l’impéritie de Napoléon IT1, ete, Pour vous, au contraire c’est Dieu, /e plus grand des acteurs, comme vous dites, M. Basile, qui s’est fâché de ce que des acteurs ordinaires ont joué la Belle-Hélène sans sa permission !
Pour la plupart des historiens, les revers qui accablèrent la France sur la fin du règne de Louis XIV, sont dus à la mauvaise administration qui signala cette époque. Mais vous, vous ncus démontrez, clair comme deux et deux font cinq, que ces malheurs vinrent de ce que les Français se donnèrent la liberté grande de rire des portraits de Molière et des facéties de Lafontaine.
Ce coquin de bonhomme Lafontaine, dire qu'il était coupable de toutes ces noirceurs, et qu'il avait toujours si bien réussi à cacher son jeu !. Il
ne s'attendait guère à être ainsi démasqué, le scé-.
lérat! Des siècles d’impunité commençaient à lui donner confiance, et erac ! tout est découvert.
Vous aurez certainement une autre médaille pour cette découverte-là, M. Basile.
Mais voici quelque chose de soigné. Tant que leurs infamies ne sont pas encore divulguées, les mauvais garnements de l'espèce du bonhomme Lafontaine rient sous cape, naturellement : eh bien, cela s'appelle le Rire des hommes. Mais aussitôt que vous avez levé le voile M. Basile, et donné le signal convenu, on entend un éclat de rire dans les nuages : c’est le Rire de Dieu.
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Vous avez été particulièrement heureux dans ce rapprochement, M. Basile; et la Providence, qui sait bien que vous êtes là, ne doit pas manquer, malgré tous les ricanements possibles, de s'endormir tous les soirs sur ses deux oreilles, en disant sous forme d’aparte: “ Rira bien qui rira le dernier !”
Mais c’est surtout lorsque vous parlez du Canada et de ses futures destinées que j'admire la profondeur de vos idées, M. Basile.
Par exemple, nos hommes d'Etat perdent leur temps à se demander si l'Annexion serait avantageuse ou non, et s'évertuent de part et d'autre à en peser les avantages et les inconvénients. Avec vous, la question est vite tranchée. Vous citez la Bible et tout est dit: ‘“ Ne faites point d'alliance avec les enfants de la terre, dit l’Ecriture-Sainte, et vous ne recevrez point leurs filles pour épouses "vos fils.” Or il est évident que {es enfants de la lerre, ce sont les Américains ; donc, si Dieu me défend, à moi célibataire, d’épouser une Américaine, il est clair que Dieu n’est pas annexionniste, et si Dieu n’est pas annexionniste, comment pourriez-vous l'être, vous, M. Basile, le bras droit de la Providence !
Vous ne voulez pas non plus de l'Indépendance ; votre politique “est toute d'expectative.” Vous auriez pu dire d’extase, M. Basile. Ici encore, j'admire votre haute sagesse. Puisque c’est Dieu qui doit tout régir dans ce monde, à quoi bon se casser la tête pour ces vétilles ? N’étes-vous pas toujours là ? Lorsque le jour sera arrivé, vous nous ferez connaître la décision céleste, M. Basile, et tout marchera comme sur des roulettes.
Et puis si vous êtes pessimiste sous certain
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rapport, vous ne l'êtes toujours certainement pas à
l'endroit, de l'émigration. Contrairement à La Mi:
nerve, au, Nouneau-Monde, au Journal des Trois: Rivières, voire même à vos amours, le Courrier du - Canada, qui.nous chantent sur tous les tons que les Canadiens qui émigrent aux Etats-Unis vont perdre leur âme dans ce cloaque de vices, dans ce bourbier. social; vous, vous prétendez qu'ils sont envoyés là par le Tout-Puissant, avec*la mission d'évangéliser et de régénérer la race américaine encore plongée dans les ténèbres de l’idolâtrie. C'est, très-bien, cela, M. Basile ! J'aime à vous voir quelquefois montrer le bon côté des choses.
ILest étonnant que nos hommes d'Etat et nos journalistes n'sient pas encore songé à cela, et qu’ils persistent à considérer l’émigration comme une. plaie à laquelle il faille porter remède. M, Chauveau, va vous devoir un fameux cierge, M, Basile, Cette question qui l’embarrassait tant, la voilà règlée du coup. Suivons bien ce raisonnement: Rien ne se fait sans la volonté de Dieu : or l'émigration se fait, donc Dieu veut l’émigration ; et comme Dieu ne peut vouloir le mal, il s'ensuit que l'émigration ne peut être qu’un bien. En quoi consiste, ce bien ? Voilà ce que vous avez trouvé, M. Basile: c’est la conversion du peuple américain.au catholicisme !
Quelqu'un pourrait peut-être s'étonner de ce que quelques milliers d'émigrants canadiens puissent exercer. une semblable influence sur la république américaine, quand il est avéré que le Canada tout entier, lui, perdrait ses mœurs, sa religioun et jusqu'à sa nationalité, par l’Annexion. C’est une,réflexion qui me semble assez juste, mais nul doute que vous, M. Basile, qui trouvez si bien la
en
Le
raisôn'de tout, n'ayez déjà la réponse de toute prête.
Jé'hasardetais bien moi-même üne petite obser-
vation : Si l’émigration canadienne doit avoirun si merveilleux résultat, pourquoi donc ajoutezvous que ‘‘ la Sagesse et la prudence humaines éxigent que nôus nous efforcions d’én arrêter le courant?” Car, outre qu’il me semble étrange qu’on doive s'opposer à une si belle chosé, je trouve encore plus extraordinaire que vous nous conseilliez, vous, M. Basile, de donnér ainsi la préférence à la sagesse et à la prudence humaines, sur la sagesse et la prudence de Dieu. II doit y avoir là-dessous quelque mystère trop profond pour un philistin comme moi, M. Basile ; ét je vous prie de me pardonner cette timide objection qu’un homme comme vous trouvera sans doute futile.
… Une autre chose m'intrigue. C’est cet accroissement contre nature, que vous avez remarqué chez le peuple américain. Je me demande ce que cela peut signifier. Car enfin, si une population se multiplie, ce ne peut être que par des moyens plus ou moins naturels, et je ne connais pas encore, — pardonnez à mon ignorance, —quelles sont ces proportions équilables d'accroissement dont vous parlez, et qu'un peuple n’a pas le droit de dépasser. C’est probablement là encore un de ces mystères que nul ne peut pénétrer, s’il n'a, comme vous, M. Basile, les lumières d’en haut à sa disposition.
L'une des découvertes qui vous honoreront le plus aux yeux de la postérité, M. Basile, c’est celle des différents partis politiques auxqueis notre premier père Adam a appartenu pendant les neuf cent trente ans qu'il a passés sur la terre. Adam, paraît-il, était conservateur avant sa chute, et libé-
re Or
ral après ! Ceci n’est pas enrégistré tout au long dans la Grenèse; mais vous l’affirmez, et je m'’in-
cline respectueusement, Voyez donc où les idées’
subversives vont se nicher! Il n'avait pourtant
guère à se plaindre, le vieux. Personne n'en‘vou-
lait -à sa liberté; il pouvait arranger son petit budget comme bon lui semblait; il n’y avait ni officiers-rapporteurs sourds-muets, ni fiers-à-bras, ni propriétaires de chantiers, ni employés du gouvernement, ni fonds secrets, ni défranchissement de paroisses, ni enlèvement de candidats, pour l’empêcher de se faire élire, même dans le comté de Kamouraska, sil l’eût voulu. Comment se fait-il donc qu'il soit devenu rouge tout à coup ?....:...… Voilà ; il paraît que c’est ce scélérat de serpentqui est la cause de tout...
M Basile, vous m’'enthousiasmez !
Mais ce n’est pas seulement par la profondeur de vos idées et par votre surprenante érudition que vous brillez, M. Basile, vous faites en même temps preuve d’une perspicacité, d'une pénétration étonnante. Comme le Très-Haut, dont vous êtes le représentant parmi nous, vous sondez les 1eins et les cœurs. Ce n'est pas à vous que les libéraux canadiens en imposent, par exemple!
Quand ils vont à la messe, vous savez bien que c'est par hypocrisie; quand ils se disent catholiques, vous savez bien que c'est un masque qu'ils se mettent sur la figüre ; quand ils n’attaquent pas la religion, c’est qu’ils n’osent pas le faire, et quand ils la défendent, c'est pour mieux l'endormir et l'exterminer ensuite... Voyez donc ! notre Archevêque lui-même s’y était laissé prendre !...... Dire qu'il a été assez aveugle pour inviter des orateurs libéraux à protester contre la spoliation du St.
| | Ki | |
Père Ce: n'est pas vous, M: Basile, qui seriez
ainsistombé dans le panneau... pas si-bête!
MBasile, M. Basile, vous n'êtes pas très charitable, mais comme vous êtes clairvoyant !
Je;suppose que c'est aussi grâce à cette. seconde vue;dont vous êtes doué, que vous avez découvertique j'avais difamé les institutions de:mon pays, et que. vous avez écrit, tout en m'appelant votre ami, que 7e glissais sur la pente de l'irréligion. Vous prenez un-intérêt bien vif # ma personne, M. Basile ! Vons:me donnez une foule de petits conseils. paternels. Vous me conjurez surtout de ne pas m'exiler de l'Eglise notre mére ; de ne pas oublier le soin. de mon âme; de quitter les sentiers malsains de la politique libérale et de rentrer dans le giron des conservateurs qui savent si bien,—vous me le donriez clairement à entendre, —récompenser les bons services... Merci, M. Basile, merci! Votre
sollicitude me touche et m'attendrit. Mes yeux se
mouillent de larmes, et si je ne me retenais, je me précipiterais dans vos bras ! Mais je me retiens. J'ai eu le malheur de vous afiliger, M. Basile. ILkparaît qu'un frère à moi s'est un jour enrôlé dans l’armée du Pape, et que moi, misérable, j'ai eu l’impiété de n’en rien faire, Je suis bien coupable, M. Basile; mais que voulez-vous, il yen a eu tant d'appelés et si peu d'élus ! S'il faut absolument avoir été zouave pontifical pour mériter la couronne du bon. citoyen, comme vous dites, combien y en,a-t-il qui n’auront jamais cet honneur, M. Basile, sans-vous compter... ou en vous comptant ! Allons, M. Basile, un peu de miséricorde! détournez vos'foudres, et ne me dites plus comme cela, avec cet:-air menaçant :
Tant pis pour votre âme !
Le Lt SE
Je suis nerveux, voyez-vous, et cela me glace. Je- dis, nerveux, car je m'aperçois que:c'est un:
point que vous aimez à considérer dans vos rap“
ports avec vos amis. En effet, je vois avec plaisir que dans la réédition de vos Causeries du Dimanche, vous avez, retranché certains mots qui me sonnaient désagréablement à l'oreille, tels Le Là cheté, Rachat de passé, etc.
En cela encore, vous avez reconnu que la ‘€ S&
gesse, ” et surtout la ‘“ prudence humaines, ” ont: certaines règles qu’il n’est pas bon d’enfreindre. Vous avez fait la judicieuse réflexion que, Lévis est beaucoup plus rapproché de Kamouraska que Chicago, et... quand on a des oreilles... parbleu ! Du reste, ce n’est pas la seule circonstance où vous vous montriez soigneux de vos intérèts, M. Basile. Vous ne manquez jamais l’occasion de faire
connaître au public que vous êtes avocat pratiquant ,
à Kamour. ïa; que Thémis n’est pas insensible à vos hommages, s’il vous plaît; qu'on vous a offert £600 pour prendre la rédaction du Nouveau-Monde, et que vous avez refusé d'abandonner votre clientèle pour si peu. Enfin, quand il n’y a plus d’autres ficelles à votre service, vous faites publier sur le Courrier du Canada quelque calembour assez leste, au moyen duquel le public est informé que vous êtes venu plaider deux éauses à Québec...
C’est bien américain cela, M. Basile, et m'est avis que si vous alliez encore une fois à New- York, vous rendriez bientôt des points à Barnum pour le coup de {am tam.
Et si je vous dis ces choses, M. Basile, ce n’est pas,—comme vous pourriez le croire, vous qui êtes chatouilleux,—que votre critique de mes ouvrages m'aît déplu le moins du monde. J'aurais
Es