SUR
Mon cher maître ,
Le Salon s’est ouvert aujourd’hui 25 août; et la foule attirée de toutes parts , a fait depuis ce matin le siège du Louvre. Ce siège là était du moins pacifique ; beaucoup d’étrangers s’y sont encore montrés; mais on a remarqué que , cette fois, en sortant, ils n’avaient que le livret à la main.
Dieu sait si l’amour de la peinture est le seul amour qui mette en mouvement cette foule confuse. Une curiosité assez vaine et une pressante envie de se faire voir , détermine un grand nombre de ces oisifs à se porter dans les vastes péristyles et sur les beaux escaliers du temple des arts.
L’industrie française étale aussi ses produits ; mais îl ne faut pas croire qu’elle se soit renfermé tout entière dans l’intérieur des galeries ; elle s’exerce jusque sur lés escaliers; puisse quelque honnête provincial ne pas s’apercevoir ce soir , en rentrant chez lui , qu’il en est à Paris de plus d’un genre !
Pour nous , mon cher maître , qui avons pris l’engagement public de vous rendre compte de nos remarques , nous ne vous offrirons aujourd’hui qu’un aperçu général et rapide ; car nous ne savons point , à la manière des critiques de profession , parler d’un objet sans l’avoir examiné ; et je vous avoue que , promené un moment dans toutes les salles sur les épaules de mes voisins qui se seraient passés , ainsi que moi , de ce petit triomphe impromptu , je n’ai rien à vous dire de positif, si ce n’est que ce que nous appelons nos maîtres , sont assez pauvres de productions dans l’exposition de 1819, et que les élèves , au contraire , se sont éminemment distingués.
Les noms connus d’Abel de Pujol , de Couder , d’Horace Vernet , de Blondel , de Mauzaisse , de Lordon , de Granger , de Langlois , d’Hersent , de Schenetz , de Ducis , de Van Brée et de quelques autres , passeront sous vos yeux pour des compositions historiques ; ceux de W^atelet , de Reigner , de Michallon , de Raymond , soutiendront l’honneur du paysage ; enfin la sculpture se recommandera sous
îes noms de Flatters, Cortot, Ruxïiiel, David , et sous le nom nouveau du jeune Fayottier.
En voyant cette foule à' amateurs , pressée , coudoyée , heurtée , pour pénétrer au salon , qui pourrait se défendre d’une réflexion naturelle ? C’est un singulier jour à choisir que la fête du roi , pour l’ouverture d’une exposition de peinture. S’il est déjà bizarre de jeter au nez du public des tableaux, des gravures , de la sculpture , de l’architecture , avec tous les métiers à-la-fois qui servent nos besoins , nos usages et notre luxe, il l’est davantage de diviser l’intérêt qu’ils inspirent par d’autres intérêts et des devoirs. Comment ose-t-on mettre le Louvre en quelque rivalité avec les Tuileries? N’aviez-vous pas à craindre que tant de préoccupation et d’allégresse ne laissassent qu’à un très -petit nombre de personnes le loisir de se rendre dans de froides galeries, où ne sont offerts à leur admiration que des marbres et des toiles , souvent inanimées ?
L’exposition de 1817 correspondait déjà à un anniversaire consacré par des réjouissances ; en changeant ainsi , toutes les années, l’époque de cette session des arts , il n’y a pas de raisons pour que le prochain salon ne se règle sur les cérémonies du sacre , et que tous les ciifans du sang royal qui viendront successivement affermir les destinées du trône , n’ouvrent les yeux au milieu d’un appareil de tableaux. On veut une époque fixe pour cette solen-
îiité , et celles de la cour n’ont rien de commun avec la fête des arts. L’ouverture du salon ne peut être indécise et capricieusement réglée comme la représentation d’une pièce sur l’afiiche d un tlieatre , cette mobilité de résolutions entraînerait de graves inconvéniens. Voulez-vous l’ouvrir au mois d’avril? vous direz (jue les beaux jours et 1 éclat de la lumière sont plus favorables à l’examen des couleurs et aux jugemens du public. Ne voulez-vous l’admettre qu’au milieu de l’automne ? vous direz que vous laissez aux artistes ces longues journées dont la température même est utile au materiel de leur travail. Je vois des motifs pour toutes les saisons , mais je n’en vois aucun pour en changer. Les amateurs régleront leurs affaires , leurs voyages sur 1 epoque connue de l’exposition , et s’il est vrai que les arts aient quelquefois besoin de la richesse , vous n’exposerez point de pauvres artistes à être privés de sa présence et de la concurrence utile des amateurs. Soyez courtisan, cela peut être souvent fort utile , mais quelquefois aussi soyez directeur de nos Musées.
M. de Forbin^ que vous connaissez peut— etre , est un homme de beaucoup d’esprit. Il était déjà amateur distingué de peinture , il est devenu grand peintre le jour où il a été nommé à l’emploi de M. Denon. Pour être artiste, dit-on, il ne lui manquait que deux petites conditions de plus : la science
du dessin et de la couleur ; ceux de nos confrères qui passent maintenant par ses antichambres pour arriver au Salon ne connaissent plus de défauts dans sa manière. M. de Forbin les laisse dire et se garde de les croire ; mais il sait qu’il peut rendre deux services essentiels aux arts , et il y emploiera sans doute ses efforts. Le premier de ces services serait de ne plus classer le salon , comme il l’a fait cette année , d’après les règles d’une symétrie toute puérile qui confond les genres , les compositions, et qui rapproche quelquefois ( involontairement sans doute) les tableaux de certains maîtres privilégiés des essais d’un élève dont les défauts font ressortir les qualités du favori; le second serait de rendre à nos études ces toiles magnifiques , ces immenses compositions qui , dans les quinze années qui viennent de s’écouler, ont fait la gloire de notre école et l’envie des étrangers.
N’est - il pas surprenant que les Batailles à' Austerlitz , d^Eylau , de Marengo , Vhôpitul de Jaffa , le pardon aux révoltés du Caire , la réception des clefs de Fienne et vos tableaux, mon cher Maître, soient voilés à nos regards , et encore obscurément cachés dans la poudre d’un garde-meuble , sous prétexte qu’ils attestent de grands talens et rappellent toute la splendeur de nos armes ? Qu’importe le sujet de ces peintures quand ces peintures sont des chefs-d’œuvre ? Les actions appartiennent’
t-elles aux resscullmcns de la terre (^iiaud elles sont passées dans le domaine des arts r La pudeur de quelques sentimens affectes par nos jojolistes , incapables de supporter la vue de nos triomphes , seraitelle plus craintive que celle des jeunes filles qui passent sans baisser les yeux devant la statue d Antinous?
Je cède la plume à un autre de vos disciples pour reprendre le crayon , que vous nous avez instruit a conduire. Nous sommes, vous le verrez, différens d’opinion sur quelques points ; mais la bonne foi de nos discussions , dont vous êtes juge , se manifestera ainsi. La liberté de penser est toujours la première loi de ces républiques qui ne se perpétuent , helas î que dans les ateliers.
Agréez, etc.
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