‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 2 sur 36 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Paris , aS août 1819.

Le grand nombre d’ouvrages de peinture , de sculpture et d’architecture exposés tous les deux ans prouvent sans doute que les beaux arts sont plus cultivés en France qu’ils ne l’ont été dans aucun autre pays. Mais , si dans cette foule de productions on est obligé d’en chercher quelques-unes qui méritent de justes éloges ; si ce petit nombre qui semble encore diminuer chaque année appartient aux maîtres qui , sortis de la même école^, quoique guidés par un génie différent, furent jusqu’à ce jour les soutiens et la gloire de la peinture ; si dans leurs élèves on ne reconnaît plus la même élévation de pensées , le même goût, ce style pur et noble, cette étude accomplie et de l’antique et de la nature , que faudrat-il penser de l’état de la peinture en France ?

Ce n’est point ce grand nombre de tableaux , cette foule de statues trop complaisamment amoncelées qui prouvent que les arts sont florissans. Que l’on Çasse un examen scrupuleux des divers genres de

mérite de toutes ces productions , et l’on se convaincra trop malheureusement que l’art est bien près de dégénérer; qu’il s’engage dans une mauvaise route : il la parcourra avec d’autant plus de rapidité que l’on s’efforce de croire qu’il est au plus haut point de perfection. Et que, soit par calcul, soit pour flatter l’autorité , soit par une insouciance bien condamnable , aucun de ceux qui pourraient le mieux diriger n’ose signaler ses erreurs , ou ne veut le ramener dans la route véritable loin de laquelle il s’égare.

On pourrait penser que les arts ne doivent fleurir dans un pays que pendant un court espace de tems. Bien des exemples le feraient craindre. Mais nous croyons découvrir que lorsqu’on les possédait , on ne faisait pas assez pour les conserver. Le siècle de Léon X voit s’ouvrir une école superbe : une foule d’artistes du plus haut talent se répandent en Italie. Raphaël, en douze années , forme une école d’où sortent cinq ou six peintres dont les ouvrages font toujours une partie de la gloire de Rome. Bientôt, à la mort prématurée de ce grand homme , les arts sous différons maîtres perdent cette supériorité qu’il leur avait acquise , et presque entièrement dégénérés fuient leur terre natale : aucune institution alors ne pouvait les protéger. La Hollande , la Flandre , l’Espagne ne voient briller qu’un moment la peinture ; le genre qu’avaient adopté leurs artistes , leur manque de style dans leurs plus grandes compo-

sltions , remplies cependant de plus d’un genre de mérite , devaient amener une prompte décadence. En France , à diverses époques la peinture semble vouloir se fixer : comme dans les autres pays elle ne peut y demeurer long-tems. Son séjour fut de courte durée malgré les carresses de François et les prodigalités de Louis XIV.

Cependant cette France semblait privilégiée : les beaux-arts , après avoir pris un élan glorieux avaient disparu pendant le règne de Louis XV , lorsque les premières années de la révolution les ont vus sortir une seconde fois de la barbarie. On vous dut cette résurrection soudaine et imprévue, moucher Maître; à vous qui , élevé dans les faux principes de la dernière école , aviez besoin de génie pour renoncer tout -à- coup à d’incertaines études, et pour découvrir dans l’antique toutes ces beautés qui formèrent ce goût et développèrent ce beau talent , la gloire de la peinture française.

On prétendrait à tort que Vien fut alors le chef de l’école ; ce serait aussi peu exact que si l’on désignait le Perrugin comme le chef de cette fameuse école dont l’honneur appartient à Raphaël. David seul le devint; malgré toutes les obligations dont il est redevable à ses maîtres , son talent supérieur a fait davantage. Ses maîtres, ses émules ont pu sentir comme lui les beautés de l’antique , mais nul ne les a mieux rendues. C’est vous qui le premier, peut-être , de

tous les peintres avez su poser sur la toile ces formes pures des statues grecques . en leur donnant la vie qui leur manquait. Personne mieux que vous ne pouvait enseigner. Les défauts même qu’on essaya de vous reprocher ne pouvaient nuire à l’excellence de votre méthode

Il est bien des genres de mérite en peinture; mais tous ne rendent pas propre à enseigner. Tel qui se distingue par la fougue de son imagination, par la, hardiesse de son dessin , le grandiose de ses compositions , pourrait manquer de style , de pureté dans les formes ; les nuances délicates , les expressions sublimes de l’antique pourraient lui être échappées. Par cela même , il serait dangereux qu’il fût à la tête d’une école : il ne pourrait pas communiquer son génie, son talent à ses élèves; et il ne serait pas à même de les diriger dans la première route qu’ils doivent suivre : l’étude du beau chez les anciens.

Tel autre , d’un génie moins fougueux , doué d’un esprit fin et observateur , aura bien étudié le dessin pur des statues grecques; rien ne choquera dans ses ouvrages ni pour le goût ni pour le style, mais il poussera peut-être trop loin cette perfection de détails , si près de la sécheresse ; il rendra la nature avec trop d’exactitude. Lui seul pourra réussir dans un si grand travail; lui seul peut faire ainsi. Celiiî qui voudra l’imiter, s’il n’est aussi parfait, ne produira qu’un mauvais ouvrage. Celui-là aussi ne peut

f^RSci^ncr ce sent , il ne pourrûit se faire comprendre.

C’est ainsi que les CAirraches , les Véronèse , Michel-Ange lui -même, eurent difficilement conservé le vrai beau dans leur école ; c’est ainsi qu’il eût été difficile au Corrège , à VAlbane , et au Guide d’enseigner la grâce et le sentiment qui distinguent leurs ouvrages. Rtiphnèl seul pouvait initier deselevesaux connaissances de l’art.

Dans des tems plus rapprochés, Le Poussin aurait pu rendre à la peinture tout l’eclat que s efforcèrent en vain de lui donner les peintres les plus célébrés du siècle de Louis XYI. Ces artistes , avec de grands talens, étaient loin de posséder ce que l’on doit exiger de ceux qui se destinent à professer. Poussin seul, exilé par l’envie , fut alors acquérir à Rome la perfection de sentiment et les connaissances du beau qui lui firent enfanter tant de chefs-d’œuvre. Profondément instruit , il avait étudié les anciens avec fruit; leurs poésies lui étaient familières; l’histoire lui avait découvert toutes les belles actions de ses héros. Joignant à la science un dessin pur et correct, personne plus que lui n’eût été capable de former des élèves. Par une bizarrerie difficile à expliquer, autrement que par ce préjugé que l’Italie attache toujours au nom français , il passa trente années au milieu de Rome sans avoir une école.

Certes, celui de nos peintres que l’on puisse le

mieux comparer au Poussin c’est David ! Plus heureux que lui , il a pu rendre son talent utile à la jeunesse, il lui prodigua ses soins et, après lui avoir fait prendre une route nouvelle , il la perfectionna dans un art dont il possède si bien le secret.

Aujourd’hui il n’existe plus d’école proprement dite. Plusieurs s’élèvent; mais aucune n’imprime son caractère à l’art. Les maîtres , qui devraient nous donner des modèles , restent dans une oisiveté condamnable , et des années leur suffisent à peine pour enfanter une composition. Les élèves qui pourraient nous faire espérer quelques ouvrages distingués se soumettraient-ils au pouvoir avec un empressement servile et attendraient-ils de lui leur palette et leurs pinceaux î

S’il se pouvait que l’on vît tout-à-coup , au milieu de nous , plusieurs de ces artistes si féconds du beau siècle de l’Italie , où seraient les salles assez spacieuses pour contenir les immenses et brillantes productions que leur génie pourrait créer en deux années ? Combien paraîtrait stérile l’imagination lente et paresseuse de. nos artistes modernes !

Cette stagnation, cette difficulté de produire, doivent faire craindre une prochaine dégénération. 11 serait pénible de penser que les arts ne dussent briller que pendant la vie de celui qui les aurait arrachés à la barbarie , et les aurait fait fleurir un, instant. Sa mort amènerait une prompte décadence. Non , il ne doit pas en être ainsi ; une fois l’impul-

sion donnée , il doit y avoir des moyens püissans de conserver ce que l’on a acquis si difficilement.

De bonnes institutions fondamentales doivent protéger et conserver les arts. Jusqu’ici le gouvernement ne les a pas encouragés d’une manière utile. Trop soigneux du présent , il n’a point pensé à l’avenir : pour l’ordinaire , il s’en est emparé pour lui spécialement. Les études ont été jusqu’à ce jour abandonnées à une routine pernicieuse , il est tems qu’elles attirent sa sollicitude.

Pourquoi n’ouvrirait-il pas un asile à un certain nombre de jeunes élèves , destinés à se livrer un jour à l’étude de la peinture , de la sculpture et de l’architecture ? Ce qui manque principalement aux artistes , c’est l’instruction préliminaire ; c’est cette éducation fondamentale qui se reconnaît dans quelque profession que l’on ait adoptée. Pourquoi cette éducation leur manque t-elle ? c’est que les familles d’où sortent les artistes sont presque toujours celles où se cultive une modeste industrie et des professions peu lucratives. Les hommes qui possèdent nos richesses et nos honneurs , n’accueillent point l’idée que leurs enfans puissent devenir des artistes. Ils aiment mieux leur donner ce qu’ils appellent dans le monde , un état , en faire de médiocres jurisconsultes , des médecins inhabiles , des diplomates sans talent , que de leur ouvrir la carrière de Raphaël. Ce sont, il faut le dire, des artisans qui en-

voient , pour la plupart , leurs enfans dans ces écoles gratuites de dessin où rien ne leur est enseigné que l’art de tracer des lignes. Et si la considération ne s’attache aux arts , dans nos préjugés , que lorsqu’ils se sont élevés à une grande supériorité , cette défaveur prend peut-être sa source dans ce manque d’éducation élémentaire qui , comme nous venons de le dire , se fait trop sentir chez les peintres , les sculpteurs et les architectes. Que le gouvernement attache donc à ces écoles , déjà ouvertes , des maîtres de toute espèce ; et que ce conservatoire nouveau soit aussi un refuge pour ceux des élèves qui , dans le cours de l’éducation générale des lycées , montreraient une vocation décidée pour les arts.

Ces élèves recevront ainsi l’éducation que l’on donne à toute la jeunesse française , et en même tems une instruction plus spécialement appropriée au but qu’ils se proposent d’atteindre. Lorsque tous les trésors des littératures anciennes et modernes leur auront été confiés , iis seront mieux disposés à l’étude brillante de la peinture ; leur imagination échauffée par de si nobles souvenirs enfantera facilement de nouveaux chefs-d’œuvre. L’étude spéciale de l’antique prolongera les traditions des bons principes et des saines théories. A défaut d’un chef d’école qui indique à ses élèves la manière de faire, et les échauffe par son enthousiasme ou son exemple, par une semblable éducation , on apprendra aux

élèves à découvrir eux-mêmes les beautés des ou-» Vrages de l’antiquité.

Pour les amener insensiblement à la connaissance du beau et au perfectionnement du dessin , on ne mettrait devant leurs yeux que les chefs-d’œuvre de la sculpture; sous les portiques de leur lycée , dans les lieux consacrés à l’étude , la peinture leur offrirait ses plus sublimes productions : c’est ainsi qu’on les habituerait à ne concevoir que le beau, et qu’ils se prépareraient à creer des compositions empreintes del’idéal auquel ils seraient familiarisés dèsl’enfance. Quelques-uns de ces soins , dont Montaigne voudrait qu 011 entourât les premières impressions du poète , pourquoi seraient-ils refusés aux jeunes années du peintre?

Certainement, tous les élèves appelés dans ce gymnase moral ne deviendraient pas des artistes distingues ; Car, il faut pour l’etre ce qu’on ne peut acquérir par aucune étude ; mais tous auraient une juste idée du vrai beau, et s’ils n’enfantaient pas, au moins ils seraient préparés à apprécier les productions de leurs condisciples.

C’est encore ainsi que l’on pourrait former ce Public tant désiré pour le perfectionnement des arts, ce Public moins empressé à vouloir les juger, et à se croire , sans la moindre élude, capable de pouvoir apprécier leurs productions. Une fois fixé sur le vrai beau, il ne serait pas aussi changeant; alors on ne

verrait plus la mode , ce redoutable tyran des arts , soumettre le bon goût à ses nombreux caprices.

Telles sont les idées premières sur un plan d’éducation de jeunes artistes.

Quant à ceux dont les études seraient terminées , une fois capables de produire , qu’ils ne cherchent d’appui que dans leur talent ! qu’ils fuient avec soin toute protection, tout patronage. Bientôt ils ne seraient plus libres de diriger leurs pinceaux. Leur palette , chargée des plus vives couleurs , n’offrirait plus qu’un mélange bizarre et confus , suivant le caprice d’un ignorant protecteur. La douce liberté est favorable aux grandes idées , aux belles exécutions ! De tous les artistes , qui mieux que le peintre est à même d’en jouir ? ne peut-il , au gre de son genie ^ couvrir sa toile d’une heureuse composition ? qui peut l’arrêter ? Si son ouvrage est bon , bientôt on se disputera l’honneur de le posséder. Qu’il apprécie donc son heureuse indépendance.

Les maîtres célèbres dont s’honore la peinture , s’empresseraient , on n’en peut douter , d aider de tous leurs efforts une pareille institution. Ils sauraient l’établir sur des fondemens durables. Alors s’élèverait , sous leurs yeux , cette génération d’artistes studieux , animés du désir ardent de devenir leurs égaux. Pour prix de leurs travaux , peuvent-ils désirer une plus belle récompense ?

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