TRENTE-QUATRIÈME LETTRE
Nous nous félicitons , mon cher Maître , d’avoir Steuben. différé à vous parler avec détails du tableau de Steiiben. Son exposition en avait donné une idée favorable ; mais maintenant qu’il est placé dans l’église Saint - Germain il a beaucoup gagné , et prouve que l’artiste avait calculé ses effets pour le jour et la place qu’il occupe.
DesLordes.
Le pieux évêque avait épuisé tous ses biens à soulager les pauvres, le roi Cliildebert lui envoya, pour le même usage, sa vaisselle et ses trésors.
C’est le moment où il distribue les royales aumônes qu’a retracé l’artiste ; ce vénérable prélat , revêtu de ses habits sacerdotaux , élevé sur les degrés de son église, répand, d’une main libérale , l’argent du monarque. Un soldat tient une lourde cassette dans laquelle puise l’évêque. Devant lui est un autel; un jeune page porte des vases d’or , qu’un oriflamme accompagne ; des guerriers l’escortent. Une foule de mendiant sont accourus. Une femme défaillante est assise au pied de l’autel ; son enfant lui apporte ce qu’il vient de recevoir. Deux vieillards demi -nus tendent leurs mains débiles; on voit derrière eux la foule dont les gestes implorent des secours , tandis qu’un des gardes l’invite à attendre et la contient éloignée de l’autel.
Ce tableau est plein d’intérêt, et nous paraît d’une heureuse exécution. Ou pourrait reprocher à l’artiste sa couleur un peu systématique et le ton de chair trop rembruni qu’il a employé dans le nu ; mais la tête vénérable de l’évêque est belle de touche et d’expression; sa chape de drap d’or, sa mitre , son étole , sont artistement traités ; les costumes du tems bien étudiés , bien rendus. Ce tableau attirera l’attention de ceux qui connaissent l’art et ses difficultés ; il place Steuben au rang que lui promettait, son tableau de Pierre-le-Grand.
Nous n’avons pas dii passer sous silence un portrait qui fait connaître la figure de l’artiste en même tems que son talent. Cette tête blanchie par l’étude plutôt que par les ans est pleine d’expression et de vérité. M. Desbordes présente le pinceau, instrument de son succès : plus d’un artiste , en le voyant, éprouve le désir de le lui dérober.
Un portrait de Robert-Lefebvre , dernièrement Robert-Leexposé, offre la physionomie d’un jeune peintre, Lbvre. dont le talent et la fécondité ont captivé l’attention et devancé l’âge de la célébrité. L’attitude, empruntée à Vandick et donnée à Horace Vernet , nous semble un éloge. La ressemblance du modèle est exacte ; sa palette nous paraît un accessoire inutile , tant l’expression de la tête annonce l’artiste. Pour cette fois, on ne peut reprocher à Robert- Lefebvre les tons violets qui refroidissent ses carnations ; ce portrait est animé ; il mérite les suffrages éclairés.
En parlant du portrait de cet infatigable Vernet, H. Vernet. pouvons-nous ne pas dire un mot de deux productions qu’il a ajoutées à celles dont nous avons déjà parlé ?
Un trompette de chasseurs vient d’être tué. Il est gisant dans la poussière. Son cheval blanc , libre de son cavalier ; ne l’a point abandonné ; il baisse la tête vers ce corps privé de vie , et semble en le flairant l’inviter à se relever, tandis qu’un fidèle barbet vient lécher la tête ensanglantée de son maître.
Quel indifférent passera sans rougir près de cet intéressant tableau ?
Mais déjà ce tableau a encore eu un successeur : c’est le siège de Sarragosse. Des capucins y jouent le premier rôle : placés sur les fortifications de cette ville , pêle-mêle avec les guerriers , le crucifix d’une main et le glaive de l’autre , ils affrontent audacieusement la mort qui les menace
Ambitieux Horace, ne laisserez-vous pas même à Granet l’honneur de peindre les capucins ?
Lo Scriçio publico est un tableau de M'*® Lescot, M'ieLr'scot. qui sort de la classe ordinaire de ses productions : le sujet est une espèce d’énigme dont nous allons vous donner le mot. Cet écrivain assis , dont les cheveux blancs annoncent les longs travaux ,
est le père d’un ex-ministre; ce jeune villageois fut ministre lui-même , sa jolie compagne est son épouse.
Nous pouvons louer la manière spirituelle dont ce sujet est traité et la touche piquante qui l’anime; mais nous ne devinons pas le but de ce travestissement. La peinture est, par son essence, l’imitation de la nature, et c’est déroger à ses principes que de chercher à égarer ses juges. Ce tableau n’aurait dû être exposé qu’en tems de carnaval.
Si cette Lettre est la dernière que nous vous écrivons, recevez, ici mon cher Maître , tous les vœux de vos élèves, qui vous conservent un inviolable attachement et une admiration que la postérité partagera. P- V.