‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 35 sur 36 · TRENTE-TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-TROISIÈME LETTRE

Paris , le mars 1820.

Mon cher maître,

L’ouverture de la galerie du Luxembourg a ranimé la curiosité des amateurs, et termine en quelque sorte le cours des expositions de cette année ; elle nous impose , envers vous , une obligation nouvelle.

La plupart de ces ouvrages , acquis par le gouvernement , ont figuré au Louvre : nous vous les avons fait connaître dans notre correspondance. Quelquesuns sont dignes de la faveur qui leur est accordée ; mais ce n’est point sur eux, aujourd’hui , que s’attachent tous les regards.

Qu’il est doux pour vos élèves de vous rendre le témoin de l’enthousiasme unanime qu’excitent les Snbines et les Thermopyles. Le premier de ces chefsd’œuvre a déjà reçu deux fois l’hommage des connaisseurs. Vous recueillîtes alors les transports du public ; que ne pouvez- vous jouir encore de son empressement ! Les Thermopyles n’avaient paru que dans votre atelier; ils vous rendirent, dans votre exil, l’objet d’une admiration dont vous avez refusé le tribut. L’or des souverains étrangers a vainement essayé de nous ravir ce que vous n’avez voulu confier qu’à la France; nous le possédons ce monument de gloire , d’autant plus cher à vos élèves qu’ils y puiseront à - la - fois les leçons d’un génie créateur et d’un généreux patriotisme.

Qu’il est beau ce Léonidas! Comme ses regards, élevés vers le ciel , expriment la mélancolie et la sublimité de son ame. Dans quelques instans il n’appartiendra plus à la terre ; il va s’immoler au salut de la Grèce , et cette pensée enflamme son front d’une

joie inconnue à nos soldats modernes , qui la plupart ne savent mourir qu’avec fureur et par orgueil. Mais que de larmes secrètes verseront les vierges de Sparte sur le trépas de ses compagnons ! Ce sentiment de regret , vous avez su le faire pressentir dans la figure du roi de Lacédémone; cette figure nous montre l’heureux contraste d’une noble pitié et d’une fermeté inébranlable.

Qu’il est beau ce Léonidas ! Les artistes y retrouvent votre admirable talent de dessin et un coloris supérieur à tout ce que vous aviez fait jusqu’alors ; mais la perfection de votre héros reçoit des éloges plus flatteurs encore ; les femmes, qui sont ellesmêmes le type de toute beauté ; les femmes parcourent d’un ^il charmé les formes du Léonidas, en:^ suivent tous les contours , en pénètrent tous les secrets , et découvrent les émotions du cœur et le feu de la vie où de froids amateurs ne voient que le résultat d’une ingénieuse combinaison.

J’ai parlé d'amateurs , et vous connaissez , mon cher Maître , la trempe d’esprit des hommes qui se parent de ce titre. J’en ai vu qui, résistant à l’impression des grands effets de l’art , et livrés au marasme d’une malheureuse susceptibité , n’apercevraient , dans les ouvrages les plus accomplis , que les défauts qu’on est fâché d’y rencontrer. Trop petits pour embrasser les immenses proportions du génie , ces grammairiens de l’art veulent le resserrer dans les bornes étroites de leurs ridicules systèmes. Ecoutez leurs critiques , ils vous persuaderont que vous avez eu tort de sentir. Vous , mon cher Maître , qui avez si bien analysé toutes les passions , ditesmoi quelle est la source de ce travers ? Est-ce la médiocrité qui se venge Est-ce l’ignorance qui ne comprend pas?

Je rêvais à ce singulier problème , lorsqu^ en tra-

versant la galerie du Luxembourg , je vis au centre d’un groupe de curieux un homme qui gesticulait avec une extrême vivacité ; c’était un petit vieillard de fort bonne mine , à qui ses quatre-vingts ans ne semblaient pas du tout un fardeau difficile à porter; son front sillonné et sa blanche chevelure annonçaient que ses beaux jours avaient appartenu à un autre tems ; mais l’éclat et la netteté de son organe eussent fait croire qu’il était encore dans la vigueur de l’âge. Il parlait de votre plus beau tableau, et exprimait sou opinion avec tant d’assurance , que je n’eus pas de peine à comprendre que ce vieillard était un amaieur , ou tout au moins , quelque érudit à cheval sur les règles de l’art et bien infatué de la science de l’antiquité. Il ne manquait jamais de citer Montfaucon ou l’abbé Winckelmanu , et au besoin il disait : Tai m. Sa conversation pouvait m’offrir quelque intérêt ; je l’écoutai et je ne tardai pas à y prendre part. Je voudrais bien, mon cher Maître , vous la rapporter tout entière , vous y trouveriez , peut-être , des détails piqiians ; mais je n’ai retenu de notre discussion que ce qu’elle avait de plus aride , les raisonnemens de l’vVmateur et mes objections. Ce que je vais vous transmettre ne sera , pour ainsi dire , que la substance du dialogue qui s’établit entre nous.

L’Amateur : L’unité d’action , Monsieur , est le premier de tous les préceptes. Les livres dAristote sont le code des poètes et des peintres. Les lois qu’il leur a laissées ne sont point fondées sur le caprice de l’opinion ; ce rhéteur nous apprend lui-même qu’il les a puisées dans les plus sublimes compositions des anciens. C’est, nous assure-til , Apollon et les Muses qui les lui ont dictées. Ces règles , réunies sous un seul point de vue et classées par un esprit observateur et méthodique ,

sont si justes et si certaines qu’il est impossible de s’en écarter sans s’éloigner en même lems de la perfection. En faisant son tableau des ïhermopyles , David aurait dû se rappeler...

L'Elève. Eh quoi ! Monsieur, vous reprocheriez à ce grand maître d’avoir oublié quelques préceptes essentiels , lui qui a ramené son Ecole à la pureté antique !

V Amateur. J’avoue qu’il mérite cet éloge ; mais convenez avec moi qu’une condition indispensable dans toute composition n’est point observée dans les Thermopyles : l’unité d’action y est violée , et quoi qu’oii en dise, ce tableau, qui n’a pas même d’action principale , n’est , à proprement parler , qu’une réunion de différons épisodes.

V Elève. C’est juger avec sévérité , Monsieur ; il est vrai que tous les personnages des Thermopyles ne sont pas occupés à accomplir une seule intention: chacun agit nécessairement d’après son caractère , son âge , sa position : c’est ce qui produit la diversité de mouvemens ; mais toute cette activité , quoique divergente en apparence , concourt à un même but, et voilà précisément ce qui constitue l’unité d’action.

L’Amateur. ’Vous êtes dans l’erreur : cela constitue tout au plus l’unité d’intérêt.

L’Elève. Et que peut-on exiger davantage ? L’unité d’intérêt , Monsieur ! il n’appartient qu’au génie de concevoir , et quand il l’a trouvée , il est libre de briser le joug et de s’affranchir de toute entrave ; il donne lui-même une nouvelle théorie de l’art , car il est créateur.

L’Amateur. Jeune homme , vous raisonnez en enthousiaste; il faut savoir se mettre en garde contre une admiration outrée; celui qui admire trop les hommes de génie , a dit le célèbre Bacon , les sur-

passe difficilement : dites-moi , par exemple , ce qui caractérise cette action unique , à laquelle , selon vous , se rapportent si bien les mouvemens des divers personnages ?

L’Elève. L’action n’est ni concentrée , ni exprimée isolement ; toutes les parties s’y rattachent ; il n’en est aucune d’indépendante sans cela ; ce que vous nommez des épisodes deviendrait des accessoires inutiles ; il n’y aurait plus alors que de la confusion , qu’une agitation sans objet ; et cependant il est aisé , au contraire , de se convaincre que tout est parfaitement défini et parfaitement concerté. Est-il un seul détail qui ne rentre pas dans l’ensemble, qui ne réalise pas l’unité? D’ailleurs, voici comment je conçois la chose : Des trompettes , placés sur une hauteur , signalent les approches d’une armée ennemie ; les guerrierss’apprêtent au combat, et saisissent leurs armes ; deux autels , encore chargés d’offrandes, indiquent qu’on vient de faire un dernier sacrifice , et ces autels sont ceux d’Hercule et de Vénus, divinités protectrices de Sparte; la scène

L’Amateur. Suspendez un instant votre récit, et veuillez m’apprendre comment vous distinguez ces autels ?

L’Elève. Fardes Inscriptions grecques.

L’Amateur. Grecques , à la bonne heure ; mais vous paraît-il bien naturel qu’on ait ainsi improvisé des inscriptions sur ces autels élevés à la hâte. Cette indication peut vous sembler ingénieuse , en ce qu’elle a été d’une grande ressource à l’artiste, et hors de toute vraisemblance.

Les emblèmes et les symboles suffisaient aux anciens pour désigner à quelle divinité un autel était consacré ; leurs temples mêmes ne portaient une dédicace que lorsque le dieu qu’on y adorait avait une

allribution particulière ou distincte de celle qu’on lui reconnaissait habituellement. Les inscriptions telles que les a supposées M. David n’auraient donc rien appris à des Spartiates pour qui le culte d’Hercule et de Vénus était un acte de tous les jours.

Un tertre de gazon entouré d’enseignes militaires et sur lequel on eût apporté, en offrande , la farine et le sel , voilà quel devait être l’autel des Spartiates , qui, probablement, dans cette occasion, n’avaient amené avec eux ni architectes , ni sculpteurs. 11 eût été mieux encore de reproduire ici le rocher, qui , au rapport de Pausanias s’élevait dans l’endroit des Therraopyles où l’armée grecque était campée. Ce monument eût été plus historique , sans être moins pittoresque.

L’Elève. M. David en a jugé autrement, il a usé du privilège des poètes.

L’Amateur. Je vous entends : mais reprenons le fil de notre discours. La scène disiez-vous?....

L'Elève. La scène est entre des rocs escarpés qui forment un passage étroit d’où l’on découvre au loin la plaine , le rivage et la mer ; un temple est sur les flancs de la montagne , dans laquelle est pratiqué le sentier par où s’éloignent les esclaves et les chevaux chargés des bagages , désormais inutiles , car l’heure de mourir est venue. Ce défilé , n’est-ce point celui des Thermopyles ? Ces guerriers ne sont-ils pas les trois cents Spartiates Tous les traits d’héroïsme qui signalèrent cette mémorable journée ne sont - ils pas rendus avec l’énergie que commande un semblable sujet?

L’Amaleur. Cela peut être ; mais entrons dans les détails.

L’Elève. J’y consens ; le livret va nous mettre au fait.

Léonidas avait voulu éloigner du combat , sous

prétexte d’une mission secrète pour les magistrats de Lacédémone , deux jeunes gens qui lui étaient attachés par les liens du sang et par l’amitié. Ils ont pénétré son intention : Nous ne sommes pas ici pour porter des ordres , mais pour combattre , répondentils; et soudain, impatiens de se placer dans les rangs, l’un se hâte de rattacher son cothurne , l’autre court embrasser son père pour la dernière fois. Que leurs adieux sont touchans ! Le guerrier presse la main du vieillard contre son cœur , comme pour lui faire sentir qu’il demeure Intrépide à l’aspect de la mort ; attentif à cette épreuve , le Spartiate a reconnu son fils.

V Amateur. Tout cela est fort beau, sans doute; mais ne peut pas être clair : l’avenir et le passé ne sont pas du domaine de la peinture : toujours bornée au moment présent, elle n’a la faculté ni d enticiper, ni de rétrograder. Qui m’apprendra ce qu’tmt dit tout-à-l’heure le jeune guerrier qui rattache ses sandales et cet autre qui embrasse un vieillard , que je suppose être son père ? Ils ne parlent plus ; il m’est impossible de deviner une pensée dont l’expression a cessé. Retracez donc une existence ou un sentiment actuel et renoncez à m’émouvoir par des effets que vous ne pouvez saisir. L’artiste doit puiser ses moyens dans son pinceau et non dans son livret.

L’Elève. Quoi , Monsieur, vous avez pu penser que le premier peintre de notre Ecole était réduit à d’aussi misérables ressources ? Dans l’explication d’un tableau, il est souvent utile de rapporter les circonstances qui ont précédé ou suivi le fait principal ; car ce n’est qu’ ainsi que le spectateur peut être mis dans la confidence du caractère , de la situation et de l’esprit des personnages. Du reste, est-il indispensable d’être instruit que les individus que l’on a mis en scène sont des Spartiates , pour être touche des

sentimens qu’ils expriment , et comprendre les motifs qui les fout agir P Voyez cet aveugle : son attitude, ses gestes ne montrent - ils pas qu’il demande à combattre ? J’admire son grand cœur et j’admire l’artiste, qui sur une toile insensible a su le faire palpiter. J’ouvre maintenant le livret et je lis : « Envoyé par Léonidas à Lacédémone, un aveugle , conduit par son esclave , se présente de nouveau et lui renouvelle ses instances de mourir avec ses compagnons d’armes. « Je reconnais aussitôt le guerrier dont j’avais deviné l’intention héroïque.

Voulez-vous des signes qui ne laissent aucun doute sur la nation et le siècle auxquels l’action appartient P Vous trouverez partout les sentimens qui devaient animer les disciples de Lycurgue. Sur le second plan . un des chefs dévoués au culte d’Hercule, dont il porte l’armure et le costume, range sa troupe en bataille ; le grand prêtre le suit ; il invoque le demi-dieu pour le succès du combat, et du doigt il montre le ciel. N’est-ce pas la piété des Spartiates ? leur obéissance pour les magistrats P Agis en est ici le symbole. Frère de la femme de Léonidas, Agis placé dans l’ombre au-dessous de lui a déposé sa couronne de fleurs et va se couvrir de son casque : les yeux tournés vers le général , il semble en attendre des ordres. La touchante fraternité qui unissait les citoyens de la république , avec quel charme elle se manifeste dans ces jeunes amis qui se tenant étroitement serrés élèvent leur couronnes et jurent de mourir pour la patrie. Lizez ces mots qui fixent leurs regards et qu’un guerrier grave du pommeau de son épée sur la roche couverte de mousse : Eirungar , vti dire aux Lacédémoniens (jue nous sommes morts ici pour obéir à leurs saintes lois.

V Amateur. C’est ici que je vous attendais ; j’aurais pu vous faire observer que l’aveugle du tableau n’est

pas celui de l’histoire , car ce dernier n’arriva sur le champ de bataille , pour y trouver la mort , qu’au moment où déjà ses compatriotes n’étaient plus; j’avais aussi quelques raisons devons demander pourquoi Agis, n’ayant rien sur lui qui annonce sa qualité, on est encore obligé de consulter le livret. Ces critiques m’ont paru trop minutieuses. J’aime parfois à faire preuve d’indulgence, mais je ne puis vous passer l’épigramme dont vous m’avez récité la traduction.

V Elève. Où voulez-vous en venir?

V Amateur. Ignorez-vous qu’on doit cette épigramme au poète Simonide , et qu’elle ne fut composée que bien long-tems après la guerre des Perses?

L’Elève. Eh bien! je ne vois là qu’un anachronisme , toujours autorisé dans les ouvrages d’imagination. N’admirez-vous pas avec quel art M. David a su rattacher à son sujet ces vers de Simonide ï

V Amateur. La peinture est un de ces arts évidens qui doivent se passer de secours étranger. Elle n’est plus dans cette enfance où il lui était permis de recourir aux écriteaux et aux pancartes. Le bon goût et la raison les ont à jamais abandonnés aux mimes des boulevarts; ce n’est que là qu’on doit les employer à éclairer l’action.

Convenez-en de bonne foi , la résolution de défendre les Thermopyles n’étant point une action, n’est pas du ressort de la peinture. Aussi le tableau de David n’offre que des préparatifs , et ces préliminaires sont trop vagues pour être caractéristiques de l’événement qui doit leur succéder. Est-ce une balte militaire ? est-ce une fête ? sont-ce des jeux ? est-ce l’approche d'un combat est-ce la célébration d’une victoire i’ L’ennemi s’avance : mais n’y a-t-il rien qui puisse donner lieu à une méprise? Le bruit des trompettes ou plutôt le son des flûtes , car à la

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guerre, les Spartiates se servaient de cet instrument, ne signalerait -i! pas l’arrivée d’un renfort? Et, qui me dira si tous ces guerriers ne s’arment pas pour voler à la rencontre de leurs frères ? Il serait curieux d’adapter à cette composition une explication toute différente de celle de M. David. Entre les Lacédémoniens , les soldats d’Athènes et quelques autres peuples de la Grèce , je ne sais à quelle nation ou à quelle époque donner la préférence. Quelques traits pourraient, ici, il est vrai, mettre sur la voie ; néanmoins la plupart ne sont que des incidens qui ne précisent rien. Il y avait trop d’obstacles a vaincre ; le plus beau talent ne pouvait tirer , d’un pareil sujet , que des effets plus ou moins médiocres.

L’Elèi’e. Vous vous trompez ; ou bien M. David a fait l’impossible.

L’Amateur. Une scène entre des rochers , des hommes revêtus de tuniques longues et grossières , de casques uniformément rouges , tout cela doit présenter un aspect sombre et monotone.

L’Elèçe. Jamais l’auteur ne déploya plus de richesse et d’éclat : les connaisseurs sont forcés de convenir qu’il s’est surpassé lui-même dans le coloris.

L’Amateur. On me l’a dit.

Ij’ Elève, En doutez-vous ?

L’Amateur. Non. Je m’en rapporte au jugement d’autrui.

L’Elève. J’ai cru m’apercevoir que vous ne renonciez pas facilement au vôtre.

L'Amateur. Je tiens à mon opinion , mais je ne décide rien des couleurs.

IJ Elève. Pourquoi ?

L’Amateur. Parce que je suis aveugle.

L’Elève. Aveugle, Monsieur!... eh! que ne le disiez-Yous plus tôt ?

L’Amateur. Avais-je besoin de le dire , et ne le voyez-vous pas?

L’Elèçe. J’aurais dû m’en douter , en effet ; mais pouvais -je penser qu’un aveugle vînt visiter des tableaux ?

L’Amateur. Que voulez-vous ? c’est une vieille habitude ; depuis plus d’un demi-siècle je n’ai pas manqué une exposition. Autrefois j’étais amateur , et j’ose me flatter que mes conseils étaient écoutés.

L’Elhe. Et suivis?

LJ Amateur. Pas toujours ; car les artistes ne se piquent pas de modestie et de docilité. Mon ami Diderot me consultait quelquefois; c’était lui qui leur apprenait à marcher ! il s’y connaissait.

L’Elève. Ses critiques sont oubliées; et l’école n’en a pas moins fait de grands pas.

L’Amateur. Je me garderai bien de le nier : mais comptez-vous pour rien les coups qu’il a portés à cette école plâtrée, fardée , poudrée , papillottée qui, même en nous montrant le nu, faisait encore sentir les paniers et les vertugadins. On ne pouvait rendre un plus grand service ; aussi Diderot était-il philosophe , et , dans les arts comme dans la politique , il est aujourd’hui démontré que la philophie seule peut opérer des réformes salutaires.

L’Elève. Et que fait la philosophie dans cette affaire ? Le pinceau , la palette , du talent et du goût , voilà tout le secret de l’art.

L’Amateur. Oui , Monsieur , pour sacrifier aux caprices de la mode , et pour se laisser dominer par son siècle. Mais la philosophie plane au-dessus des arts pour enseigner à discerner le goût relatifdu goût absolu. L’un n’appartient qu’à la vogue , l’autre qu’à l’immortalité. C’est ce dernier que David a propagé dans notre Ecole. Il fallait plus que du talent pour parvenir à un si grand résultat , et il ne l’eût pas at-

teint si chez lui le génie et le savoir ne se fussent prêté un mutuel secours. Saisissez donc le flambeau auquel il a dû sa gloire , gardez-vous de penser que l’imitation du maître y puisse suppléer. La nature respire dans ses œuvres ; mais ce n’est pas là qu’il faut l’étudier : vous ne feriez qu’adopter une manière et vous vouer à une médiocrité d’autant plus déplorable que vos propres défauts seraient ajoutés à ceux de votre modèle. Et quel est celui qui peut en être exempt ? Ne reproche-t-on pas , par exemple , au Léonidassa pose académique.

L’Elhe. Cependant elle est en harmonie avec l’expression de ses traits; il réfléchit au sort prochain de ses compagnons ; son attitude est encore indécise ; il est immobile et l’on voit qu’il est prêt à se mouvoir : assis sur un débris de rocher, il domine tous les personnages dont il est entouré : son calme au milieu de l’agitation générale, ses armes que déjà il a saisies et son air magnanime , tout annonce en lui le clief qui doit épouvanter Xercès du bruit de son trépas et apprendre à la Grèce ce que peut l’amour de l’indépendance.

L’Amateur. ’V^ousme vantez la pose de Léonidas , je ne vous contredirai pas , mais il est un autre point sur lequel je ne suis pas pleinement satisfait. Comment David a-t-il pu observer le costume lacédéinonien et déployer ce coloris brillant dont vous me parliez toiit-à-l’heure ? t

L’Elèi>e. Ce costume était trop sévère pour que l’on s’astreignît à en reproduire scrupuleusement les détails. Dans ce tableau comme dans celui des Sabines, David a représenté ses personnages nus; il a fait plus : il a tempéré la tristesse quis’attachait à cette action par des figures de jeunes guerriers , pleines d’une grâce charmante , par des couronnes de fleurs, des apprêts de sacrifices, des armes enrichies d’or et des manteaux de pourpre.

V Amateur. Mais comment David veut-il qu’on reconnaisse des Spartiates dans ces Sybarites qu’on croirait voir au milieu d’une fête ?

VEUve. Une minutieuse observation de la vérité serait souvent mortelle dans les arts. L’ame du spectateur cherche des émotions et ne demande qu’à éprouver cet intérêt soutenu qui n’est Jamais le produit de la réflexion, mais du sentiment ; elle attend des arts de l’imagination , une disparition momentanée des limites de la réalité. Ce rêve fugitif serait sans résultat et sans objet s’il ne reposait sur la vérité : en devenant idéal il ne doit pas cesser d’être vrai. Il arrive souvent, j’en conviens, que pour atteindre l’un de ses buts on sacrifie l’autre ; mais convenez aussi que l’artiste, quoique doué d’un sentiment à-la-fois profond et fidèle, s’il ne possède pas l’imagination créatrice, ne sera qu’un peintre servile d’une réalité toujours triviale et bornée ; il ne saisira que des apparitions accidentelles et jamais l’esprit de la nature.

C’est ainsi , mon cher Maître , que je repoussais les critiques d’un homme qui n’eiit point eu d’armes contre vous s’il avait pu voir le chef-d’œuvre. Je vous ai mal défendu parce qu’on défend mal ce qui n’a pas besoin de l’être , et qu’il est déjà prouvé que nier votre supériorité est une preuve d’infirmité,

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