LETTRE XLVIII
29 Janvier 1905.
Chère Mademoiselle,
Madame P... m'a donné votre adresse et, bien vite, j'en profite pour vous envoyer ce mot. Vous ne m'accuserez pas, sûrement, d'indiscrétion , car vous ne douterez pas un instant que cette lettre me fasse surtout plaisir à moi, et vous sentirez que j'éprouve une vraie joie à venir passer quelques instants avec vous. Vous êtes un peu isolée et forcément mélancolique ; je porte depuis bien des mois nn lourd fardeau de tristesses et de soucis ; peut-être, en associant un peu nos épreuves, en ressentirons-nous un réconfort; mais la plus favorisée des deux ce sera moi qui ai beaucoup plus à recevoir qu'à donner. Nous n'avons pas sur tout, je le sais, les mêmes idées et mes croyances ne sont pas pleinement les, vôtres ; je dis : <( pleinement », car l'amour du Bien, le souci constant du Vrai et l'amour des frères humains, tout cela poursuivi en commun nous permet de faire ensemble une partie de la route, et si l'étoile qui
nous guide n'a pas pour toutes deux tout à fait les mêmes lueurs, elle n'en est pas moins la lumière par laquelle nous pouvons marcher vers la Vérité qui unit et pacifie les cœurs. Je - vous parle avec cette franchise, chère Mademoiselle, parce qu'il y a deux choses qui sont également profondes en moi : les convictions qui guident ma vie et que le travail de l'âme a fait vivantes et fortes, et un respect absolu, total, pour toute conscience et toute conviction. Pour moi, ce qui se passe entre l'être humain et Dieu est chose sacrée, et nul ne doit y toucher d'une main indiscrète. Je me sens, d'ailleurs, trop imparfaite et faible moimême pour me faire juge, et j'ai trop bespin d'un secours supérieur pour être sévère envers les autres. Maintenant que je vous ai fait ma petite confession, je serai plus à l'aise pour causer avec vous franchement et amicalement de toutes les choses belles et grandes qui fonl la vie meilleure et aident à traverser les heures douloureuses, en transformant sa souffrance en joies et tendresses pour tous.
Votre lettre m'a fait beaucoup de bien ; vous me témoignez uhe^ indulgence que je sais excessive, mais ceci prouve seulement votre bonté. Ce (jui m'a été très doux, c'est de sen tir votre sympalliie vraie et d'éprouver ce sentiment si rare d'un contact intime d'esprit.
Merci, chère Mademoiselle, puisque, grâce à vous, je me suis sentie un peu meilleure et plus forte.
Le beau soleil du Midi va chasser toutes vos misères et guérir votre gorge fatiguée ; c'est le souhait de ceux qui vous aiment, c'est donc le mien. A votre retour, vous aurez, j'espère, retrouvé assez de voix pour prodiguer les bonnes et réconfortantes paroles; mais vous êtes de ceux qui n'ont pas besoin de parler pour faire du bien.
Nous avons dîné il y a deux jours avec les A..., les V..., et l'aimable ménage P... Mes journées près de ma sœur me privent un peu de les voir ; plus tard , si ma chère petite malade est mieux, je serai un peu plus libre. Les journées passent vite, même celles qui n'apportent pas la joie, et je suis parfois désolée de pouvoir faire si peu de choses.
Mon mari, un peu grippé en ce moment, sans être néanmoins obligé de garder la chambre, me charge pour vous de son respectueux souvenir. Moi, chère Mademoiselle, je vous envoie, avec une toute affectueuse pensée, l'expression de ma profonde et intime sympathie.
E. Leseur'.
' A cette lettre, la correspondante d'Elisabeth Leseur, alors au repos, comme on vient de le voir, dans le Midi