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LETTRE LXII

15 Septembre 1909.

Mon amie chérie, votre lettre m'a touchée

jusqu'au plus intime fond de moi-même et je veux vous le dire de suite, vous dire quelle joie profonde m'a apportée l'expression de voire affection si sûre et qui se révèle de si douce manière. Merci d'avoir eu assez de confiance pour me parler de ce que vous considérez comme des faiblesses et qui ne sont autre chose que la manifestation de votre sensibilité. Nous ne sommes pas des stoïciennes, mon amie, et malgré mon respect pour la très réelle valeur morale de ceux qui ont parfois représenté cette secte, je ne le regrette pas ; la souffrance existe, elle nous suit pas à pas le long de notre route terrestre et les formes subtiles qu'elle revêt parfois ne sont pas les moins douloureuses; mille choses qui pour certains ne seront jamais des peines sont pour nous matière à sacrifices, vous le savez comme moi. Il y a un très beau mot, d'essence très chrétienne (je peux le dire à vous, qui ne me répondrez pas comme d'autres : « morale d'esclave », en parlant du christianisme), ce mot est le « renoncement ». Du moment qu'on ne veut pas se préférer à autrui et qu'on regarde un peu plus haut que sa pauvre personne extérieure, du moment qu'en soi-même et dans les autres on atteint, voit et aime « l'âme », il ne reste qu'une chose à faire, et c'est ce que nous enseigne et nous aide si admirablement à faire

mon cher catholicisme : se renoncer, s'oublier, faire passer avant soi tous les chers frères humains, surtout les plus malheureux, les plus tombés , les plus faibles ; les aimer à cause de ce qu'ils portent en eux d'impérissable, à cause de cette étincelle qui peut un jour peutêtre devenir flamme ou lumière, et aimer pardessus tout Celui qui les regarde avec autant de tendre compassion que nous-mêmes. Mon amie, combien est fausse la théorie d'après laquelle la doctrine du sacrifice conduit au rétrécissement du cœur, à la diminution de l'esprit, à une destruction de la personnalité vraie ; j'en parle par expérience, n'ayant pas toujours été dans ma voie actuelle. Eh bien ! depuis que je me suis efforcée, après une transformation intérieure et des grâces bien grandes, de pratiquer l'oubli de moi, de me prêter beaucoup aux autres tout en me réservant pour Dieu, j'ai connu non seulement une paix supérieure à toutes les souffrances et agitations, mais un épanouissement démon être, une « dilatation » de cœur que je ne soupçonnais pas ; je n'ai rien perdu de ce que la vie, le travail d'esprit m'avaient apporté de connaissances et de satisfactions et j'ai vu s'ouvrir devant moi un domaine immense et bien beau. Aussi suis-je arrivée, grâce à Dieu, à accepter môme ces humaines faiblesses, ces heurts

si pénibles parfois qui naissent d'une manière très différente de comprendre la vie ou d'en interpréter les événements. D'ailleurs, je dois ajouter en toule humilité que ce résultat n'est pas obtenu sans effort et que je connais encore bien des défaillances; peut-être est-ce salutaire en me rappelant ma faiblesse el en m'obligeant à plus de vigilance.

Voyez à quoi m'entraîne votre confiance ; je vous parle à cœur ouvert, abordant même un terrain qui n'est pas le vôtre et sachant bien que vous ne m'en voudrez pas, puisque là seulement je me meus à mon aise et suis vraiment moi. Ne croyez pas surtout, ma chérie, que je sois au-dessus des communes faiblesses ni surtout que je vaille mieux que vous ; si je vous faisais une confession , vous verriez ce qui me manque encore pour atteindre la perfection désirée. Vous me voyez à travers votre propre conscience et ne^pouvez discerner le peu qu'il y a de moi dans ma vie et dans mes actes; j'ai été <( exceptionnellement » favorisée au point de vue spirituel, mon amie, et quand je regarde en arrière je constate qu'une volonté supérieure, très bienfaisante et pleine d'amour, a tout disposé et accompli pour me conduire, par d'admirables voies, jadis incomprises, au point où je suis maintenant. En échange, la Providence m'a

envoyé de grandes épreuves, m'a donné une existence anormale à certains points de vue et a fait de mon corps un pauvre blessé, difficile à remorquer, qui m'a causé el me cause sans cesse nombre de peines et d'humiliations. Et cependant, si grand a été le « don de Dieu )) que je ne regrette rien et que s'il fallait remplir un peu plus le plateau des épreuves, j'accepterais à condition que l'autre ne soit pas allégé; à travers les tristesses, les abattement!?, les défaillances, ma vie et mon cœur peuvent être et sont un intime et joyeux Alléluia.

Comment se fait-il, amie A..., qu'ayant voulu d'abord parler de vous j'en sois arrivée à vous entretenir de moi? Ce n'est pas égoïsme, j'espère, puisque vous êtes présente au plus intime de mon cœur, que je vous aime plus que je ne m'aime incontestablement et que je vous,place beaucoup plus haut que moi ; c'est, je crois, besoin d'épanchement , joie de me raconter à un cœur aimant , douceur de me confier. Je ne vous dis donc pas pardon , mais je vous dis merci.

Maintenant passons à vous, ma chérie. Vous avez été souffrante et, par une conséquence toute naturelle, un peu abattue et déprimée, ce qui est, je le sais, fort pénible ; savez-vous que votre lettre m'a navrée sur un point : la pen-

sée que j'aurais pu vous voir à voire passage ici. Pourquoi ne m'avez- vous pas prévenue : ou bien j'aurais arrangé avec vous une halte à Jougne, ou bien, si cela vous eût semblé impossible, je serais allée vous embrasser à Vallorbe ' ; depuis hier ce regret me poursuit , car j aurais eu une joie bien grande à vous embrasser, causer avec vous et faire bonne provision d'affection pour la fin de mon été. Ne recommencez plus, n'est-ce pas? d'autant plus que tous ici se seraient réjouis de vous voir.

Malgré les ménagements qu'il me faudra observer cet hiver j'espère pouvoir aller de temps en temps me réconforter près de vous. Je vais aussi bien que possible et ne serai pas mieux avant bien des années et « pourvu que Dieu me prête vie » comme au petit poisson. Autour de moi les santés sont bonnes, mais

' Jolie pelile ville suisse du canton de \aud, tout près de la frontière française, à six kilomètres de Jougne; c'est un but de promenades. On y voit l'Orbe, la belle el profonde vallée de celle rivière, dominée par un des principaux sommets du Jura, la Dent de Vaulion, et non loin de la ville la pittoresque source de l'Orbe, C'est la première station suisse sur la ligne du chemin de fer de Paris à Lausanne, à Domodossola et à Milan par le Simplon. A cause des formalités de la douane, les arrêts des trains y sont très longs, et Elisabeth Leseur aurait eu tout le temps d'avoir avec son amie une vraie conversation. ( Xote de l'Editeur. )

ma chère maman marche toujours de plus en plus difficilement.

Notre réunion de famille . très complète au mois d'Août, a commencé à se dissoudre. Mon beau-frère a regagné Paris, ma sœur est allée le rejoindre Samedi. Ma mère et les enfants partiront le 30 Septembre ou le 2 Octobre, et tous deux, mon mari et moi, nous tâcherons de ne rentrer qu'à la mi- Octobre si le temps, les santés et les circonstances le permettent. C'est la reprise prochaine de la vie d'hiver, entrevue avec un peu d'effroi et que de chères affections me rendront plus douce. Je serai bien heureuse de vous revoir, mon amie.

Soignez- vous bien, faites jusqu'à la fin du mois une bonne cure de repos, de calme, d'air pur. Quels sont vos projets pour l'hiver et que pensez- vous pouvoir faire raisonnablement? J'ai pensé à vous lors du changement de ministère, souhaitant qu'il ne vous soit pas préjudiciable.

Ne m'oubliez pas auprès des vôtres, de votre mère. Vous devez être le cher centre de tous ; c'est notre rôle à nous qui n'en avons pas de bien net. Mes neveux m'intéressent, les pauvres habitants de Jougnc m'attirent et je m'efforce, bien mal d'ailleurs, de me donner un peu à tous ; il y a tant de bien à faire et

les (( souffrants » devraient être aptes à faire le bien.

Un tendre baiser, ma chérie, et toute l'afFeetion de votre

K. Leseur.

Ecrivez-moi encore, n'est-ce pas?

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