LETTRE LXXX
A Monsieur Féli.i Le JJa/Ucc.
l5Marsi90îi.
Mon cher Félix,
Permettez-moi de vous appeler ainsi tout simplement, puisque je n'emploie pas de formule plus cérémonieuse en parlant de vous à Yvonne et puisque je vous donne ce nom dans mon cœur où vous avez déjà place de frère. Vous ne savez pas encore, malgré tout ce qu'elle a pu vous en dire, la profondeur de notre affection pour votre fiancée ; elle est pour nous la jeune sœur, tendrement chérie, que notre autre sœur nous a laissée, en mourant, pour la remplacer. Tous les souvenirs de notre enfance et de notre jeunesse sont
communs entre nous, et toutes nos joies ou nos tristesses ont été partagées par elle, comme nous avons partagé et partageons les siennes. C'est vous dire combien nous avons été heureux de votre amour pour elle, combien nous vous avons « estimé » d'avoir su découvrir quel précieux trésor était notre Yvonne ; combien nous souffrons aussi de cette épreuve qui vous sépare tous deux et vous attriste également. Je souhaite du plus intime de mon cœur que l'épreuve soit courte et que nous vous voyions enfin réunis et heureux. Ce sera enfin pour nous un peu de bonheur, après tant de mois d'angoisse et de tristesse. Vous savez à quel point notre vie est sombre en ce moment, et combien nous souffrons par et pour notre sœur Juliette, qui est pour moi, ainsi qu'Yvonne, presque autant une enfant qu'une sœ*ur. Dieu veuille que votre bonheur soit, bientôt, complété par celui que nous apporterait à tous la guérison de notre malade. Juliette et Yvonne heureuses ; je ne peux pas imaginer pour moi plus de joie, et, personnellement, je n'en demande pas d'autre.
Aujourd'hui, j'irai à la fm de la journée faire une bonne visite à Yvonne, que je n'ai pas vue depuis votre départ, ce (jui m'a beau coup coulé. Ma présence était Irop nécessaire
à Passy pour que je puisse ne pas y passer mes journées. Hier, un mieux sensible s'était produit dans l'état de Juliette , mais c'est encore bien récent ; si ce mieux pouvait durer, je pourrais davantage me consacrer à votre chère isolée et vous savez qu'il me serait doublement doux de le faire. Yvonne m'a écrit que vous me la confiiez un peu en partant; j'ai peur que dans sa tendresse elle ne vous ait fait de moi un portrait démesurément enjolivé ; l'avenir remettra les choses au point, mais ce qui n'est sûrement pas exagéré, c'est ce qu'elle a pu vous dire de mon afTection , et vous pouvez être sûr qu'en ce moment, plus que jamais, j'ouvrirai largement mon cœur à notre chérie et lui donnerai tout ce qu'il renferme de moins mauvais.
Et maintenant laissez mon grand âge et mon sentiment fraternel vous recommander la complète prudence, les bons soins et, autant que possible, le calme d'esprit. Ceci afin que vous nous reveniez bientôt et que toute noire famille soit réunie, cette famille dont vous êtes maintenant; afin aussi que nous voyions Yvonne épanouie et que nous soyons heureux par elle et par vous.
Pardonnez la hâte de cette lettre ; mes journées sont très remplies et je n'ai pas voulu tarder plus à vous envoyer ce mot et à vous
redire, en noire nom à tous deux, notre affection fraternelle et aussi cette sympathie particulière que nous éprouvons pour vous et que nous voudrions vous voir éprouver, malgré ce que vous savez de mon a fanatisme et de ma faiblesse d'esprit ». Si forts qu'ils soient, ils ne n'empêcheront jamais, mais me pousseront, au contraire, à penser un peu (suivant mes moyens), à agir de toutes mes forces et surtout à aimer beaucoup. C'est ma vocation, et elle est bien douce quand il s'agit d'une sœur et d'un frère tels que vous.
Votre déjà sœnr,
Elisabeth Leseur.
LETTRE LXXXI A Monsieur Félix Le Dantec.
21 Mars 1905.
Mon cher Félix,
Ces journées-ci doivent être pour vous tout particulièrement pénibles*, et je veux que
' C'était en effet le moment où, comme il a été dit plus haut, dans une note de la Lettre LXXVIII, le mariage de Félix Le Dantec avec Mademoiselle Le G... eût été célébré, si Félix Le Dantec n'était pas si malencontreusement tombé malade. (Soie de l' Éditeur,)
VOUS sachiez combien je devine et partage vos pensées à tous deux et vos intimes tristesses. Je l'ai dit hier à Yvonne et, d'ailleurs, elle le savait bien. Peut-être l'atmosphère douloureuse dans laquelle nous vivons aussi , en ce moment, aide -t- elle mon atTection à comprendre mieux encore votre épreuve. Je sens vivement ce que la déception de ces jours doit être, est cruelle pour votre commun amour, et mon désir profond est, de plus en plus, que votre épreuve ne soit pas trop longue et ajoute seulement plus de douceur à votre réunion, plus de force à votre mutuel attachement.
Nous avons eu hier Yvonne et sa mère à déjeuner; notre Yvonne est bien courageuse, et cela confirme ce que j'ai toujours pensé, qu'il y a en elle beaucoup plus d'énergie qu'elle ne le dit et ne le croit elle-même. D'ailleurs, comme disent les bonnes gens, le diable n'y perd rien, et j'ai bien entrevu tout ce qu'il y avait au fond de ce cœur que je connais. Il est entendu que, durant votre absence, elle viendra chaque Jeudi déjeuner à la maison. Vous pouvez compter sur moi pour lui parler de vous en bons termes et pour chercher à lui donner un peu de ce courage qui, parfois, me manque à moimême, au moins intérieurement.
Notre petite malade est toujours dans le même état, sans amélioration réelle, et avec des hauts et des bas qui sont une torture pour elle et pour nous. Elle peut, heureusement, s'alimenter assez pour ne pas complètement être épuisée ; mais elle est tout de même bien faible. Votre lettre avait été pour elle une très grande joie et nous avait tous émus, sans nous étonner, car nous savons ce dont vous êtes capable. Pourquoi trop de médecins n'ont-ils pas, comme vous, ce sens de la sympathie, cette façon délicate de toucher à l'être intime et à ces souffrances qu'on ne voit pas et qui sont les plus cruelles? Ils soignent en nous l'animal, mais, hélas! ils n'ont pas sucé le lait de l'humaine tendresse, suivant le mol de Shakespeare, et au lieu d'être des consolateurs ils sont des distributeurs de remèdes ; que de bien ils pourraient faire, et qu'ils en font peu !
Ne croyez pas surtout que je veuille médire de la science ; mais la maladie et l'épreuve m'ont donné, à moi ignorante, un peu de science de la souffrance, et si elle s'ajoutait chez les médecins aux connaissances qu'ils possèdent, je crois que ce serait un grand bienfait pour tant d'êtres à côté desquels ils passent sans les connaître et les pénétrer jamais.
Félix est très occupé en ce moment par les préparatifs de sa réunion d'actionnaires et par de nombreuses démarches. Dès qu'il le pourra, il vous écrira aussi. Surtout ne nous répondez pas. Vous êtes à Haute ville pour vous reposer et vous soigner et, si mes peu joyeuses lettres ne vous ennuient pas trop, je vous donnerai de temps en temps des nouvelles d'Yvonne. C'est une joie pour moi de parler d'elle.
Surtout, tout en pensant à elle ( et je crois bien qu'il vous serait difficile de faire autrement), ne vous laissez pas envahir par la tristesse de l'éloignement et par les pensées découragées. J'ai la confiance que l'avenir s'arrangera pour vous et qu'un jour viendra où vous oublierez les heures mauvaises que vous vivez en ce moment.
Il me faut vous quitter, car je vais à Passy, comme chaque jour. Tous deux nous vous envoyons une pensée fraternelle et l'expression de toute notre affection.
K. Leseuh.