‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 75 sur 78 · LETTRE XCIX · texte numérisé non relu

LETTRE XCIX

19 Août 1909.

Puisque tu es encore à Versailles, ma sœur chérie, c'est à toi que j'écrirai aujourd'hui et ta maman aura ma prose pendant ton absence :

' La mère de Madame M... Le U... .Sote de l Editeur. ^ ' Lettre écinto ép^alement de Jougne, comme les trois précédentes. (Note de l'Editeur.)

ce sera une médiocre consolation pour elle, mais un plaisir pour moi. Elle a dû être heureuse de te garder encore un peu ; mais, d'un autre côté, le pauvre Félix doit avoirbien besoin de la présence de sa chère petite femme , de tout ce qu'elle apporte avec elle de douceur et de réconfort. Il vil en ce moment dans une" atmosphère de tristesse, et ta venue sera un rayon de soleil. Tu nous diras de là-bas comment il est, comment sont les affligés.

Ces séparations, ces « tiraillements » de cœur sont bien pénibles pour toi , ma chérie , et je voudrais te sentir enfin au calme. La vie est ainsi faite et n'est pas sûrement la vallée du repos et de la joie; lorsqu'une peine est finie, il en surgit une autre ; le corps, le cœur souffrent à tour de rôle, quand ce n'est pas ensemble. Aussi je crois bien que le meilleur moyen de porter vaillamment la vie et de jouir des joies qu'elle apporte parfois, à défaut de bonheur, c'est de ne pas compter sur ce dernier, de fixer solidement son âme plus haut que terre et, ayant pris ainsi son point d'appui, de revenir au sol et de faire son oeuvre en toute sérénité, jouissant de toutes les tendresses, les douceurs qu'on rencontre sur la route, portant sa Croix aux heures douloureuses et semant le plus de bonheur, le plus de bien qu'on peut. Seulement ceci est tout

simplement la perfection ; je te la propose et me contente de l'entrevoir dans le lointain , ayant du moins un très ardent désir d'en poursuivre la réalisation, avec la grâce divine, car seule je me sens bien faible, parfois très lâche. Personne ne sait combien je faiblirais sans l'appui supérieur qui ne m'a pas fait défaut ; la Providence , qui voulait me donner des épreuves assee exceptionnelles, m'a donné des grâces exceptionnelles aussi et je le dis avec la plus absolue sincérité que si Elle me laissait le choix, je ne renoncerais pas aux premières dans le cas oîi je devrais sacrifier les secondes. Il me semble que je m'abandonne et que la chère maman va railler doucement ses « dévotes » petites amies. Mais ses railleries sont si amusantes et si tendres que je m'y livre volontiers. Nous avons bien ri de son idée de ne pas rencontrer certaines personnes en Paradis ; mais comme nous serons alors très parfaits et que nous aurons — ô bonheur ! — dépouillé les faiblesses et misères variées qui nous rendent probablement désagréables à autrui et . qui, sûrement, rendent les autres insupportables à nos yeux, il n'y aura que joie et charme à cette réunion. Qu'on se le dise !

Les santés continuent à être bonnes ici ; moi, je vais bien en ce moment. Le temps est superbe et a même été accablant pendant

quelques jours, ce qui a fait gémir Félix et Madame Y..., fort ennemis de la chaleur.

Ma petite sœur si tendrement chérie, je pense à toi et voudrais que tu sois ici, près de nous, choyée par nous. Quels bons instants nous passerions ensemble, et comme je voudrais que ce rêve de vie commune pendant quelque temps se réalise un jour ! La Providence devrait nous ménager cette douceiw.

Tâche de Le bien reposer à Ty Plad.

Etant au complet en ce moment, nos journées sont plus dispersées et je n'ai guère le temps de lire. En Septembre ce sera plus calme et je t'écrirai plus souvent. Entre les occupations communes et mes instants de recueillement je ne trouve pas le temps de faire grand'chose. Seulement mon lambrequin d'autel avance pendant les conversations'.

Embrasse bien fort ta chère maman, puis ensuite Félix pour tous et pour moi et reçois, ma sœur chérie, les baisers et toute la tendresse de ta vieille sœur.

Elisabeth.

' Se reporter à la Lettre XXXIII clans la Première Parlie, ol à In Lktthk XCV, pa^-o .'^4'i ci -dessus (\olr de ri\fiUeur),

LETTRE C

9 Avril 1010.

Hier, ma petite Sœur chérie, au milieu de cette nombreuse réunion, je n'ai pu te faire comme je l'aurais voulu mes tendres souhaits pour ton anniversaire ; tu sais que je ne suis pas une <( collective » et que j'ai besoin de l'intimité pour m'épancher. Et puis j'étais un peu sotte hier, en partie à cause de l'état actuel de ma santé ! Mais ce matin je veux t'envoyer mes baisers, ma tendresse de sœur aînée et tout ce que j'ai dans le cœur pour toi ; je veux te dire aussi qu'aujourd'hui je vais beaucoup prier pour toi et que ma Communion de demain sera pour toi, ta chère maman (t ton Félix. Tu es, ma chérie, au môme titre qu'Amélie l'objet de mes constantes pensées et d'une sollicitude presque maternelle de mon cœur, et il n'y a pas de jour, je dirais presque d'heure, où mes prières, mes désirs, tout ce que je puis offrir à Dieu de ma vie et de mes peines ne Lui parle de loi en même temps que de tous ceux que j'aime tant aussi. Au

risque de paraître étrange, je te dirai que j'ai plus à offrir qu'au temps de ma maladie et j'ai gardé de cette dernière, malgré les souffrances physiques, un souvenir très doux; les tendresses qui m'entouraient, la vie tranquille et concentrée, les joies spirituelles ont fait de cette période en apparence pénible de ma vie un temps heureux. Maintenant, comme je le disais à ton Félix, je n'ai pas la vie active et je n'ai plus la vie calme, je vois moins ceux que j'aime, y compris ma Vonnette chérie, puisque je ne peux aller à eux et que je ne suis plus toujours à la maison ; au total cela fait un ensemble un peu gris, mais comme c'est la volonté divine, je pense que le gris a du bon et cherche à en tirer le meilleur parti possible. Et quand le gris sera trop nuancé je l'offrirai, entre autres, pour ma petite Sœur aimée et pour ceux qu'elle aime.

Au revoir, ma chérie, à Samedi j'espère et peut-être avant. Mardi je pense rester à la maison ; Mercredi et Vendredi être chez maman. Demain mon Félix te portera chez tante un baiser de ma part. Je t'en envoie un autre bien tendre et te redis combien je t'aime, ma petite Sœur. Tous ces jours-ci et Mercredi nous serons ensemble, unies à notre Juliette; je ne sépare jamais mes quatre sœurs dans mes pensées et dans mon cœur.

Un baiser pour ta maman et Félix de tous deux.

Ta vieille sœur,

LETTRE CI'

Jeudi, 0 Avril 1911.

Ma Vonnette chérie, Je sors de chez G...- et de la maison de

* Celle lellre est écrite sur une carte-télégramme pneumatique, un (( petit bleu »; se reporter à la seconde note de la Lettre XXXIV, Première Partie. {Noie de l'Editeur.)

2 Le chirurgien qui a opéré Elisabeth Leseur; Élisa- 'beth Leseur parle plus en détail de celte opération dai)s Journal et Pensées de chaque jour, p. 214 et suivantes, ainsi que dans les Lettres sur la Souffrance, Lettres IV et suivantes, p. 98 et suivantes. Le lecteur peut se reporter à ces deux ouvrages s'il le désire. Le mari d'Elisabeth Leseur, retenu très inopportunément par l'Assemblée générale de la Compagnie qu'il dirigeait, n'avait pu l'accompagner ni chez le chirurgien, ni à la maison de santé. Elle fil donc, seule, ces démarches et prit elle-même toutes les dispositions nécessaires avec cette calme énergie, cette résolution chrétienne, ce constant et confiant abandon à la volonté de Dieu qui la caractérisaient et qui, dans cette circonstance particulière, impressionnèrent et édifièrent profondément son entourage immédiat de famille et d'amis intimes. [Note de i Éditeur. j

santé où j'ai retenu une chambre pour Dimanche soir. Je serai opérée Lundi matin. Tes prières, celles de ta chère maman m'accompagneront et tu demanderas pour moi les grâces d'acceptation courageuse et de force intime dont ma faiblesse a besoin. De mon côté je réserverai pour vous trois « quelques souffrances ». Ce sont là cadeaux de ma façon !

Un tendre baiser à tous trois. Demain je serai chez maman et Samedi à la maison toute la journée.

Ta sœur,

Elisabeth.

LETTRE Cil

7 Juin 1911.

Ma Vonnette chérie,

N'ayant pu l'écrire^ comme je l'aurais voulu, pour ton arrivée à Versailles, je veux du moins t'envoyer une tendre pensée aujourd'hui. Te voilà lancée dans ton existence estivale qui comporte bien des sacrifices et des séparations. Comme tu es une brave petite

sœur, lu sauras conserver ta sérénité et attendre patiemment la réunion d'automne ; il est difficile de tout concilier dans la vie, même lorsqu'on est très résolu à se sacrifier et à ne vouloir que le bien ou la joie des autres.

Mon foie est enfin plus calme, mais il m'a bien tourmentée pendant quelque temps ; le côté opératoire est aussi satisfaisant que possible'. J'ai commencé Mercredi dernier mes séances de radiotliérapie et vais y retourner aujourd'hui. On ne sent absolument rien. Espérons que le résultat sera plus perceptible.

Je pense bien à \ihi> imi>, lu.i iluri».-. cl comme toujours mes prières parlent de vous à Dieu. Vous faites partie tous trois de ce petit groupe cher auquel vont mes souffrances, mes sacrifices et le meilleur de mon cœur.

Gomment va Madame D...*? Transmets-lui notre respectueux souvenir et embrasse pour nous ta chèrt* maman. Si vous venez un jour à Paris, demandez-nous à déjeuner. Si non, donne-moi de vos nouvelles par un mot.

' Elisabeth l.eseur veut ici parler des suites de la grave opératiou dont il vient d'être question dans la lettre précédente et qu'elle avait sul)ie le 10 Avril 1911. Xote de V Editeur. )

* La grand'mère d'Yvonne Le Dantec. {Xote de l'Éditeur ^

Affectueux souvenir à Félix. Pour toi, ma chérie, le tendre baiser de ta vieille sœur qui t'aime bien profondément.

Elisabeth,

LETTRE Clir

18 Août 1911.

Que dois-tu penser de ta vieille sœur, ma Vonnette chérie? A P... M...^ il était difficile d'écrire et je voulais d'ailleurs donner tout mon temps aux chers nôtres dont j'allais me séparer. Et puis au début du séjour j'étais bien fatiguée ; tous deux nous sommes mieux à présent et j'espère que le grand repos, l'air vif feront du bien à Félix.

Nous avons quitté P... M... Samedi et couché le soir à Beaune avec Manie ^. Ma journée du Dimanche s'est passée, de 6 heures i/2 à près de 4 heures de l'après-midi , et sauf deux heures au moment du déjeuner, en compagnie

' Lottro c'Ciito de Joiigno. {Note de l'EdUeur.)

' Où Klisabelh Loseur était allée, avec son mari, passer

(|iu'l(jues joui's de villégiature chez son frère, qui avait

réiuù dans sa propriété toute sa famille, et d'où elle devait

se rendre à Jougne. [Note de l'Editeur.)

•' Sa jeune nièce Marie, qu'Klisabelh Leseur et sdu uiaii

emmenaient avec eux à Jougne. {Note de l'Editeur.)

de ma chère et délicieuse sœur Goby. Elle a conquis Félix et m'a fait, à moi, plus de bien que je ne peux dire. Son âme rayonne au dehors; elle est toute grâce, intelligence et bonté ; je me suis unie à la messe et la Communion des Religieuses et ensuite ce fut avec cette amie une bien douce causerie. Félix a assisté avec nous aux Vêpres qui l'ont ému et charmé ; ton Félix aurait eu, tel que je le connais, la même impression. Nous avons visité en détail ce merveilleux hôpital et promis à sœur Goby de revenir chaque année si la Providence le permets

Cette journée m'a été réconfortante après la tristesse de la séparation et après une année où le bon Dieu m'a beaucoup éprouvée. J'ai prié pour tous ceux que j'aime et tu sais, ma chérie^ si vous êtes de ceux-là, et les ai confiés

' Le lecteur pourra trouver plus de détails encore sur cette journée, qui fut si douce et ])ienfaisante pour Elisabeth Leseur, dans V Introduction des Lettiies sun la Souffrance, p. 78 et suivantes. Ce précédent volume est d'ailleurs composé de la correspondance échangée entre Elisabeth et sœur Goby dont il est question dans la présente lettre. Sœur Marie Goby est morte saintement le 20 avril de cette présente année 1922 à l'Hôtel-Dieu de Beaune, où elle était religieuse hospitalière ; sa vieille mère l'avait précédée auprès de Dieu quelques mois auparavant. Avec. elle sa famille s'est éteinte; c'est pourquoi l'anonymat qui couvrait les Lettufs sua la Souffrance n"a plus à être gardé. [Sole de l'Editeur.)

à ma chère petite Sœur dont les prières vaudront mieux que les miennes.

J'espère que ton Félix sera bientôt tout à fait reposé ; il est la victime touchante des <( Candidats » et j'ai un peu contribué à sa fatigue'. Qu'il me pardonne en faveur de la grande, fraternelle tendresse que j'ai pour lui. Ta chère maman doit être bien attristée de quitter votre groupe affectueux et toi bien peinée aussi de la voir s'éloigner. Embrasse-la ainsi que Félix en notre nom à tous deux.

Le séjour chez Pierre s'est très bien passé, à part la grosse chaleur. Maman, les D... et Maurice ont dû quitter P... M:., ce matin, et seront Samedi à Wissant* où ils ont loué un chalet. Manie est ici avec nous jusqu'au 3! Août, et André viendra la remplacer vers le 10 Septembre, à son retour d'Allemagne Nous avons un temps superbe mais la nuit et les soirées sont toujours fraîches.

Pense à ta vieille Bébeth, ma petite S(rur chérie; sa pensée va vers toi et elle trouve triste d'èlre si longtemps sans te voir. Je ne

' Félix Le Dantoc, on sa qualitr do prnfosscur ;\ la SoriKiiinc, faisait partie dos jurys dos bacoalanréats ôs lellres ol os scionoos, et KlisahoUi Lesour avait rocommandô à sa hienvoillanoe plusieurs joiinos oandidats ^ ool examen, fils do |)arenls on d'amis. {Noie de. V Editeur. ]

'' l'iago sur le détroit de Calais, entre Bonlopne-sur-M( r ol Calais, près du oap Cîris-Nez. {Note de l'Editeur

sais si je pourrai écrire souvent entre mes occupations de maîtresse de maison et la nécessité qui m'est imposée de ne pas trop fatiguer mon bras. Lorsque tu seras sans nouvelles, tu sauras que cela va bien et tu te diras que je pense à toi tout de même.

Je t'embrasse, ma sœur aimée, et t'envoie toute ma tendresse.

Ta vieille sœur,

Elisaheth.

Jougne,

Doubs.

LETTRE GIV

19 Février 1912.

Nous avons appris avec peine, ma Vonnette chérie, les émotions par lesquelles vous venez tous de passer au sujet de Madame D... J'espère que ce sera seulement une alerte et que la robuste vieillesse de ta grand' mère triomphera de cette crise. Tu sais, ma chérie, que je suis de cœur avec vous, puisqu'il n'y a pas une tristesse, pas une joie non plus que nous ne mettions en commun. Dis à ta chère maman ma tendre et filiale sympathie. Com-

2o — Lettre^ à des Incroyants.

bien je voudrais vous sentir tout à fait au calme moralement, et aussi au repos, car ces allées et venues doivent beaucoup vous fatiguer.

Tu ne saurais croire combien je prends de plus en plus en horreur cette existence de Paris, dans laquelle on ne fait presque rien de ce qu'on voudrait, on ne voit pas les gens qu'on aime le plus et on a tant de peine à défendre sa vie intérieure contre les envahissements du dehors. Je voudrais m'installer à la campagne ou dans un couvent et ne plus voir que mon cher groupe familial ou amical, lire, travailler, faire visite aux pauvres que j'aime décidément mieux que les «. mondains » et avoir le temps de regarder le ciel, les arbres, tout ce que le bon TDieu a fait de si beau et sur quoi nous ne pouvons que rarement jeter un coup d'oeil. Je me sens une exilée dans la vie moderne et citadine et pourrais dire aussi que « /'e suis venue iî-op tard dans un monde trop vieux » (en faussant le vers)...; mais comme l'important est de faire la volonté divine et ma propre tâche, j'accepte Paris, les ennuis, les (( eens du monde » et l'absence d'horizon... à condition de voir un peu plus souvent ma petite sœur, ma Vonnetle si chérie.

Je te redis ma profonde, fraternelle tendresse et te charge d'embrasser ta mère el l'\''lix pour nous. Reçois aussi un baiser de

tous deux, ma chérie, et crois que, après ton mari et ta mère, personne ne t'aime comme la vieille sœur.

Elisabeth.

LETTRE (:\ '

17 Septembre 1912.

Ma Vonnette chérie,

Merci de votre mot collectif qui m'a fait bien plaisir. Tous ces jours-ci je ne vous ai pas oubliés tous trois dans mes arrêts nombreux

' Ce mot rapide est rédigé sur une carte postale représentant Isola Hella dans les îles Borromées sur le lac Majeur. 11 fut envoyé de Pallanza, au cours d'un voyage qui ramenait Elisabeth Leseur et son mari de Jougne à Paris en automobile, par le ciiemin des écoliers, et dont l'itinéraire les conduisit de Jougne à Annecy, par le col de la Faucille, la vallée de la Valserine, puis à Aix-Ies-Bains, le Fetit-Saint- Bernard, Courmayeur, Aoste, Biella, Bellagio, les lacs de Cûme, de Lugano, le lac Majeur, Pallanza, Domodossola, le Simplon, Martigny, le lac de Genève, Besançon et Paris. Elisabeth avait joui au possible de cette magnifique excursion, favorisée par un temps splendide, dans cette Italie qu'elle aimait tant. Ce fut le dernier de ces beaux voyages en automobile qui lui étaient si salutaires et qu'elle et son mari devaient à l'an'eclion «l'un ami dévoué. 'V^oir les fntroduclions des trois précédents volumes :

JounNAL ET PENSi^:ES DE CHAQUE JOUR, LeTTRES SUR LA SOUF- FRANCE , et La Vn- SpiHiTi'i'i I ■•' \iJo ,h> r /-jif^,,,.

en ces exquises petites églises italiennes où j'aime à prier. A part quelques misères je vais bien. Le temps est radieux, le pays merveilleux. Je me réjouis pourtant de te retrouver, ma petite sœur. Tendres baisers à tous trois.

Elisabeth.

LETTRE CVI A Monsieur Félix Le Dantec.

12 Juin 1913.

Mon cher Félix,

Votre mot me fait un si grand plaisir et me touche si fort que, profitant d'une journée de repos, je veux vous remercier de suite. Il m'est très doux de lire vos affectueuses paroles et de sentir qu'avec notre Yvonne chérie vous me considérez comme une sœur. Et cela est bien vrai, vous savez; tout ce que je pourrais dire n'exprimerait pas la réalité et la profondeur de ma tendresse pour Yvonne; elle est mêlée à toute nui vie, à tous mes souvenirs heureux

OU tristes ; elle seule me reste du cher groupe que nous appellions « les petites » ; elle est enfin tout ce que vous savez comme intelligence et cœur. Aussi, mon cher Félix, je vous aurais aimé simplement parce qu'elle vous aime, et même si vous n'étiez pas pour nous un véritable frère ; mais à présent, depuis que j'ai pu vous connaître et vous apprécier, je vous aime « tous deux » en vous. Vous avez su comprendre ma chère sœur Yvonne jusqu'en ces profondeurs que son charme extérieur pourrait dissimuler, et par elle je saurais (si je ne l'avais découvert moi-même) tout ce que vous valez. Avouez que malgré de réelles épreuves je n'ai pas le droit de me . plaindre, possédant de telles affections.

D'ailleurs, mon ami et frère, plus j'avance dans la vie et plus je remercie Dieu de tout ce qu'il m'a envoyé : les joies du cœur sont bien douces; en même temps, je comprends la beauté et la mystérieuse action de la souffrance ; je regarde le présent avec sérénité, l'avenir (cet au-delà auquel vous ne croyez pas) avec une joyeuse espérance. Tout cela compense bien, n'est-ce pas, un corps à jamais infirme et douloureux; tout cela adoucit les inguérissables tristesses du passé.

Oui, nous sommes heureux, très heureux de la joie de notre petite Manie ; elle est un

peu notre enfant, vous le savez. Son fiancé* est très sympathique ; sa grande franchise me plaît et il est vraiment affectueux pour nous. Tous deux s'aiment d'une façon charmante et toute sincère. Ils font plaisir à voir! Vous vous seriez moqué de moi Dimanche, car j'étais, en effet, rayonnante. Et, comble de satisfaction, je vais bien en ce moment; si cela pouvait durer jusqu'au 29 juin, après le dîner de fiançailles! En tout cas, je jouis bien de cette petite accalmie*.

Maman se fait faire des piqûres de morphine pour ne pas souifrir Dimanche prochain ; je redoute pour elle la fatigue de ce jour; en même temps l'activité extérieure lui est bonne moralement.

Demain matin nous aurons Yvonne et sa mère à déjeuner, à la bonne franquette, car ma pauvre femme de chambre a été appelée dans son pays près de son père qui a eu une attaque. Yvonne, heureusement, n'est pas une fervente du protocole.

' Se reporter pour les fiaiK^-ailIes et le mariage de sa nièce Marie à Journal et Pensî;ks de chaque jouh, pag^e 2iil et 262, ainsi qu'aux Lettres sur la Souffrance, Deuxième Partie, Lettre XLIII, j)age 245, et Lettre XLIV, page 247, et Troisième Partie, Lettres LXII et suivantes, page ',iO~ et suivantes. {Xote de l'Editeur.)

- Consulter à ce sujet dans les Lettres sur la Souffrance, page 317, la note de la Lettre LXVL [Noie d l'Éditeur.]

J'espère que votre excellente mère va aussi bien que possible. Transmettez-lui nos respectueux souvenirs, Félix le Chevelu (qui commence à Têtre moins) veut que je vous dise son affection. Je vous embrasse, mon cher Félix, bien tendrement et de tout cœur.

Votre vieille sœur,

Klisahetu.

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