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Lettres à des positivistes anglais [microform]

conformément à votre demande, vous avez hier été, d'après ma proposition, unanimement admis comme membre de la Société Positiviste, qui se réunit fraternellement chez moi chaque Mercredi soir de 7h. àlOh.

Salut et Fraternité le Président de la Société Positiviste Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Prùice.)

À M. FiSHEB,

à Marseille.

Paris, le Vendredi 19 Charlemagne 67.

Mon cher disciple,

la lettre que je vous ai promise vient d'être écrite comme si vous deviez personnellement la remettre

à M. Audiffrent, 3, riie Sénac, à Marseille. Mais, après lavoir cachetée, j'ai réfléchi qu'il est plus sûr et plus utile de la faire directement parvenir. Elle va donc être portée à la poste séparément de ce billet, quoique en môme tems. De cette manière, M. Audiffrent se trouvera naturellement averti de votre visite, ce qui sera plus convenable à tous deux. Cette modification vous oblige seulement de commencer par expliquer la légère discordance ainsi survenue dans la première phrase de la lettre que je viens d'écrire.

En faisant à M. AudifPrent Féloge que méritent votre esprit et votre cœur, j'ai du naturellement penser au peu d'usage que vous avez fait, pendant l'heureux trimestre de votre séjour à Paris, de la faculté que je vous avais cordialement offerte pour des entrevues personnelles. Je ne me suis jamais trompé sur la nature et la source de votre réserve, qui m'a fait mieux apprécier vos qualités morales, et surtout une rare vénération. Mais je n'en dois pas moins déplorer que nos contacts aient été moins multipliés qu'ils ne devaient l'être pendant un séjour que vous ne pouvez pas renouveller souvent.

Je dois donc vous faire spécialement sentir que les entrevues, comme les correspondances, avec ceux qui les méritent autant que vous m'ont toujours paru former une notable partie de ma mission générale. Quelque occupé que je sois, mon plan de vie est tellement réglé qu'on est certain de ne jamais me déranger par ces contacts, quand on choisit les jours et les heures que je

leur ai spécialement réservés dans la distribution de ma semaine. Cette explication vous conduira, j'espère, à faire par écrit un usage plus étendu de l'invitation que vous avez trop ménagée verbalement, et que je saurai toujours accueillir cordialement, lorsque vous éprouverez de vrais besoins d'éclaircissement ou d'expansion.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le- Prince.)

À M. FlSHEB,

à Paris.

Paris, le Jeudi 25 Guttemberg 67.

Mon cher disciple,

je viens d'apprendre, par M. Hutton, que M. Congrève (Eichard) demeure maintenant, non pas à Windsor, comme je l'avais cru, mais à Wandsworth, près de Londres, en Surrey. D'après cela, vous pourriez avoir une entrevue préliminaire avec lui, dans votre prochain séjour à Londres ; ce qui faciliterait vos relations ultérieures de Manchester.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Mondeur-le-Prince.)

À M. J. FlSIIEE,

à Manchester,

Paris, le Luudi 15 Shakespeare 67.

Mon cher disciple,

votre excellente lettre de Mercredi soir, que j'ai reyue avant-hier matin, confirme mon espoir de vous voir bientôt devenir un digne chef des ])ositivistes britanniques, comme l'est M. Edger envers les américains. Autant que lui, vous remplissez complètement les conditions, de vénération et de dévouement, qui sont à la fois les plus importantes et les plus diliiciles pour une telle destination. Plus jeune et mieux cultivé que lui, vous avez sur lui Tavautage de pouvoir, d'après un noble apostolat, aspirer finalement au sacerdoce positif, en transformant graduellement la profession médicale que vous avez heureusement choisie.

J'avais jadis espéré que M. Williamson deviendrait le chef du positivisme en Angleterre. Mais, malgré nos relations spéciales, il a bientôt cessé, surtout moralement, de mériter une telle mission. Quoique M. Congrève en soit, à tous égards, plus digne, sa situation est trop dépendante, et même trop fausse, pour cet office. Il ne convient guères mieux aux positivistes de Dublin. Outre qu'un tel siège n'est point assez britannique, l'origine protestante de ces messieurs ne me permet pas même de voir, en aucun d'eux, le chef du positivisme irlandais, qui, malgré ces précieuses adhésions, me semble n'avoir

pas encore surgi. Car, notre église doit partout absorber tous les dignes programmes pour les réaliser en les épurant. Elle devra donc, en Irlande, représenter et développer les justes réclamations des catholiques contre une union oppressive : en sorte que mes disciples actuels

de Dublin, ne pouvant épouser cette

nationalité, sont seulement des positivistes anglais domiciliés en Irlande, et non des positivistes irlandais.

Outre vos qualités personnelles, la position de citoyen de Manchester vous rend spécialement propre à présider les positivistes britanniques, jusqu' ici flottants et stériles, malgré leur nombre, faute d'un digne chef, ayant assez de dévouement et d'indépendance pour les rallier convenablement. Le caractère de la population anglaise ne saurait être sufiisamment représenté par Londres, cité confuse et monstrueuse, destinée à se réduire beaucouj) avant d'obtenir une physionomie nette et décisive, si jamais elle y parvient. Manchester pour la fabrication, et Liverpool pour le commerce, constituent les vraies capitales de l'industrie anglaise. Votre ville natale, dont la seconde est l'appendice maritime, est la plus propre à devenir un centre britannique de régénération sociale, en dehors des influences officielles ; comme l'a déjà montré le retentissement occidental de ses convulsions industrielles. Je dois donc vous féliciter d'une telle résidence, et vous inviter à vous incorporer de plus en plus à ses destinées politiques, qui me paraissent devoir bientôt obtenir un grand essor, que le positivisme peut seconder

et régulariser. Il importe que vos études médicales s'accomplissent dans cette cité, qui deviendra le siège de votre profession. Tout en développant ainsi vos liens de famille, trop négligés jusqu'ici, vous y préparerez rinfluence civique qui vous est réservée, d'abord comme médecin, puis comme prêtre de l'Humanité.

Les touchantes expansions de votre lettre complètent l'assurance résultée pour moi de nos contacts personnels que, si vous obtenez, suivant mon espoir, un véritable ascendant local, vous saurez éviter la vulgaire séduction qui disposerait à compromettre sa grandeur et sa consistance en le détachant de l'impulsion centrale. Vous avez dignement senti l'admirable sentence que vous citez de l'incomparable Saint-Paul. Une digne subordination peut seule, en effet, affranchir de l'ennui, du doute, et de l'irrésolution où l'on voit aujourd'hui livrées tant d'àmes, môme recommables {sic), faute de discipline. Ceux qui, sans pouvoir devenir chefs, ne veulent pas être conduits, sont à la fois malheureux et perturbateurs. Nous devons énergiquement écarter de tels brouillons, même quand ils se croient positivistes. Puisque le pouvoir spirituel est essentiellement synthétique, il sera toujours condensé chez un seul cerveau, dont tous les théoriciens ne peuvent être que les adjoints, ou les suppléants. Nécessaire à l'état normal, une telle constitution devient surtout indispensable à la transition actuelle, où tous les prétendus positivistes qui ne veulent pas se subordonner dignement au fondateur de la religion universelle doivent

être toujours traités comme des adversaires de la régénération occidentale, puisqu'ils entravent le seul ascendant propre à la diriger.

Mon Appel aux conservateurs a paru, sans aucune altération ni difficulté, le jour même que vous quittiez Paris (7 7hre). H importe à votre mission que cet opuscule vous devienne bientôt familier, puisqu'il caractérise avec précision l'attitude générale des vrais positivistes dans le présent milieu. J'y représente notre doctrine comme douée, envers l'ordre, de la même supériorité qu'on lui reconnaît quant au progrès. Ainsi commence la réalisation de ma proclamation fondamentale sur notre prise de possession de la direction générale des affaires terrestres. Car cet ascendant doit être purement spirituel pendant la première moitié de la transition organique, pour devenir aussi temporel dans la seconde, quand nous aurons formé l'opinion occidentale et préparé nos hommes d'état. Or, mon opuscule inaugure directement ce gouvernement théorique en traçant aux chefs actuels la conduite générale qu'ils doivent suivre pour se consolider et s'honorer, sous les conseils et l'assistance des positivistes, tous disposés, tant les praticiens que les théoriciens, à se tenir maintenant en dehors du commandement afin de mieux influer sur l'opinion. Systématiquement bornés à l'influence consultative, leur petit nombre ne peut les empêcher, s'ils sont assez unis et dévoués, d'exercer bientôt une grande action, d'après la puissance d'une doctrine qui, dans un milieu décomposé

par l'anarchie, offre, sur toutes les questions importantes, des solutions complètes, toujours concordantes entre elles.

Cet opuscule vous semblera bientôt fournir le complément politique de l'exposition religieuse qui caractérise le Catéchisme que vous traduisez. En vous félicitant et vous remerciant de persévérer dans la consciencieuse opération que vous avez commencée à Paris, et qui peut réellement devenir très salutaire en Angleterre, je dois finalement vous engager ù traduire le catéchisme tel qu'il est, sauf les suppressions de détail dont nous sommes convenus. J'ai maintenant reconnu que, quelque désirable que soit la position normale du culte avant le dogme, cette transposition exige un remaniement qui ne peut être bien opéré que par moi-même, dans une seconde édition. Bornez-vous donc ti traduire cette composition sous la forme ou je l'exécutai d'abord, en annonçant seulement cette rectification ultérieure, qui peut seule mettre ce sommaire en pleine harmonie avec l'ensemble du traité correspondant. Un court post-scriptum joint à la préface suffira pour un tel avis, qui déjà pourra suggérer aux lecteurs capables la tentative de faire euxmêmes la transposition annoncée.

Quant à votre question finale sur le positiviste d'Aberdeen, c'était un avocat, M. John Milne, qui me fit une visite en 1850, et dont je n"ai pas la moindre nouvelle depuis 1852, où cessa son envoi, jusqu'alors annuel, de cinq livres sterling pour le subside positiviste. J'ai lieu de craindre que ce changement indique une défection,

trop naturelle dans une profession aussi versatile, malgré les témoignages de talent et même de zèle que m'avait offert notre entrevue après deux ans d'une correspondance peu fréquente mais continue. M. Hutton va peut-être fournir une triste confirmation du peu de fond qu'on doit faire sur les disciples émanés d'une telle classe, oii le positivisme n'a pas trouvé jusqu' à présent d'appui durable. Son ami, M. Ingram, dont j'eus la visite quelques heures après vos adieux, m'a beaucoup plus satisfait, tant de cœur que d'esprit

Tout à vous

(10, rue Monsieur-le-Prince.) P. S. — D'après votre aptitude à la régularité, je vous engage à m'écrire le premier Lundi de chaque mois positiviste, et vous aurez toujours une prompte réponse, quelque occupé que je sois.

À M. J. FisnER,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 4 Descartes 67.

Mon cher disciple,

le mode d'exécution que vous avez spontanément adopté pour vos lettres mensuelles coïncide avec

mes propres prévisions, d'après les facilités plus grandes que doit naturellement offrir la soirée du Dimanche comparativement à la matinée du Lundi. Je me félicite donc de voir ainsi commencer ce commerce régulier, où vous trouverez, j'espère, une grande utilité, tandis qu'il me présentera toujours un véritable intérêt, en me faisant exactement apprécier votre essor graduel.

Malgré mon habitude générale de ne point affranchir les lettres que j'écris à mes disciples, les motifs spéciaux que vous m'exposez en sens contraire me déterminent, dès à-présent, à procéder autrement envers vous, et même, par extension, dans toutes mes correspondances ordinaires avec le milieu britannique. Une semblable modification m'avait été déjà demandée par M. Hutton. 11 l'avait si mal motivée que je la refusai, l'ayant, à tort j'espère, taxée (sic) d'avarice. Votre cas ne pouvant me laisser aucune équivoque, ma résistance se trouve dissipée, non seulement à votre égard, mais aussi pour tous vos concitoyens. Nous n'aurons plus à revenir sur cette

explication.

11 ne faut pas vous effrayer de la réaction que tend à produire sur vous un milieu défavorable. On ne serait pas profondément sympathique, comme l'exige l'état vraiment synthétique, si l'on n'était pas vivement et facilement impressionnable, quels que soient souvent les inconvéniens d'une telle disposition. Je l'ai fréquemment et fortement subie pendant les crises sociales auxquelles j'ai réellement assisté, surtout dans les grandes secousses

de 1830 et de 1848, qui tendirent à troubler le calme philosophique et religieux qu' exigeait ma mission et dont j'avais spontanément contracté l'habitude sous la restauration. Sans les convictions que je m'étais déjà formées, l'agitation politique aurait pu me ramener quelque tems à l'état pleinement révolutionnaire, tandis qu'elle s'est toujours bornée à des perturbations, non seulement passagères, mais purement secondaires, de ma direction prépondérante. Tels ont été, pour moi, les inconvéniens et les dangers de Timpressionnabilité propre aux natures sympathiques, parce que mon milieu se trouvait trop stimulant. Comme, chez vous, il est, au contraire, déprimant, il doit vous troubler en sens inverse, de manière à vous pousser quelquefois au découragement. Mais vous le surmonterez de la même manière que moi, d'après les convictions, aussi fortifiantes que calmantes, dont vous êtes maintenant en pleine possession, et que ce conflit pourra bientôt développer, en faisant ressortir les avantages de l'enthousiasme par contraste avec le spectacle de l'égoïsme et de la froideur.

Je suis heureux d'apprendre que vous avez irrévocablement commencé votre apprentissage médical, en surmontant les difficultés pécuniaires qu'il vous a d'abord offert. La constitution, plus pratique que théorique, de l'enseignement britannique est, au fond, favorable au sain développement de ces études, surtout en faisant mieux ressortir leur nature nécessairement synthétique. Il n'offre ordinairement d'autre danger vraiment grave que

de trop disposer à rempirisme, dont vous êtes naturellement préservé par votre préparation encyclopédique.

Demain Vendredi 12 Octobre, à deux heures, aura lieu, pour la première fois, la cérémonie religieuse du préauibule positiviste de l'union conjugale. Il s'agit ici du mariage de M. Fili, que vous connaissez, avec une demoiselle quil convertit au positivisme. Fan dernier, pendant qu'il était à Troyes comme mécanicien. Quoique ce préan)bule n'ait pas encore été pratiqué, puisqu'il fut seulement introduit dans le volume final de la Politique positive, vous savez, d'après cette lecture, qu'il consiste dans la promesse que signe le futur, avec trois témoins et le prêtre, d'une cohabitation purement fraternelle pendant les trois mois qui suivront l'union civile, afin que le lien religieux soit dignement préparé, surtout quant à l'engagement du veuvage. Les témoins seront ici M. Magnin, M. Henry, et le docteur Foley. Outre leur présence, seule indispensable, tous les positivistes peuvent, à leur gré, se trouver à cette cérémonie, et même y conduire les spectateurs des deux sexes dont ils croient pouvoir répondre.

Tout à vous

Auguste COMTE

(10, rue Monsieur-le-PHnce.)

à Manchester.

À M. J. FlSHEB,

Paris, le Jeudi 4 Frédéric 67.

Mon cher disciple,

votre bonne lettre de Dimanche soir, que j'ai reçue hier matin, m'a fait autant de plaisir que les précédentes, quoiqu'elle soit plus courte. Je vous félicite de savoir sagement proportionner l'étendue de vos épanchements mensuels aux vrais besoins des communications correspondantes. C'est seulement ainsi qu'on peut toujours éviter de laisser dégénérer en corvée une coutume à laquelle j'attache un véritable prix.

Le silence que vous gardez sur mon Appel aux conservateurs me fait craindre que vous ne l'ayez pas reçu jusqu'à présent. On doit pourtant s'étonner qu'un opuscule publié le 7 Septembre à Paris n'ait point été transmis à Manchester au commencement de Novembre. Il est très regrettable que l'imperfection spéciale des relations postales entre l'Angleterre et la France oblige de confier ces envois aux libraires, qui les ajournent jusqu'à ce qu'ils expédient une caisse considérable.

D'après vos divers renseignements, votre vie d'étudiant me parait être déjà régularisée suffisamment, sauf plus de résignation envers les mauvaises leçons. Vous avez sao-ement fait de refuser avec cordialité l'onéreux honneur que vos condisciples vous ont britanniquement voté. Cette réserve, outre qu'elle ménage votre tems et con-

solide votre indépendance, fournit le meilleur moyen de conserver de bonnes relations avec vos camarades, sur lesquels vous ne manquerez pas d'agir, môme involontairement, à mesure qu'ils vous apprécieront.

En comparant votre nouvelle lettre à la précédente, je vois que la dépression morale indiquée dans celle-ci se trouve déjà dissipée. La réaction que les âmes sympathiques éprouvent de la part de leur milieu quelconque, en vertu de leur impressionnabilité naturelle, peut toujours être surmontée d'après un caractère énergique, quand il est guidé par de fortes convictions. Mais cet affranchissement devient surtout réalisable envers les influences débilitantes : il offre plus de difficulté si l'action ambiante tend à sur-exciter au lieu de déprimer ; comme ce fut le cas pour moi lors de nos secousses sociales, dont je ne sus pleinement m'exempter que dans la crise dictatoriale (en Décembre 1851).

Puisque le docteur Foley vous a cordialement informé de la cérémonie décisive à laquelle il prit une part spéciale (le 12 Octobre), je suis dispensé de vous la faire connaître. Je sais d'ailleurs que vous êtes assez avancé, surtout de cœur, pour sentir dignement sa portée. 11 ne manque à de telles épreuves que d'être plus connues afin de rendre empiriquement irrécusable la supériorité morale du positivisme, aussi démontrée, en principe, par ma Politique que l'avait été sa supériorité mentale d'après ma Philosophie, Le mariage civil ayant eu lieu quelques jours après ce préambule religieux, les deux époux sont

déjà venus me témoigner, avec une touchante naïveté, combien ils goûtent la sainte préparation à laquelle ils se trouvent maintenant soumis suivant leur libre engagement, qui me garantit, au tems normal, une digne célébration du principal sacrement. Quoique cette épreuve soit moins complète que la loi du veuvage, elle est d'une application plus immédiate et plus fréquente, de manière à devenir, comme exemple, une manifestation plus usuelle de la puissance morale de notre religion.

Je suis heureux de vous voir adopter, même envers M. Hutton, le principe de conciliation qui doit désormais diriger la conduite des vrais positivistes à l'égard de nos adversaires quelconques ou des adhérents incomplets. Nos convictions sont tellement systématisées que cette indulgence ne saurait susciter aucune concession vicieuse, tandis que je devais être plus inflexible quand cette base était moins établie. Tous les hommes doivent être, à nos yeux, spontanément acheminés vers notre foi, dont ils sont seulement éloignés plus ou moins, mais de manière à s'y trouver, à leur insu, réellement engagés par quelques côtés ; ce qui, d'après l'indivisibilité de notre synthèse, nous procure sur eux un empire inaltérable pour les pousser à compléter leurs conversions. Cette appréciation me parait surtout applicable à vos deux amis de Manchester, et je ne doute pas qu'en persévérant, avec une indulgente sagesse, vous ne parveniez à les modifier beaucoup. Quant à M. Hutton, je crains qu'il n'ait point une valeur morale capable de compenser les lacunes de

son éducation et les vices de sa profession. Sa dernière lettre (datée du 20 Septembre pendant sa course en Touraine) semble annoncer une défection prochaine, d'après un brusque changement de ton à mon égard, assez étrange pour que j'aie cru devoir m'abstenir de répondre. Néanmoins, je vous engage à suivre votre affectueux projet de correspondance avec lui, mais sans espérer de pouvoir profondément améliorer une nature incurablement protestante, déjà gâtée par Finsubordination et la vanité, que son récent succès va développer.

Un autre ordre de communications personnelles, susceptibles d'une pleine efficacité des deux côtés, doit vous être aujourd'hui signalé, relativement à l'éminent fondateur (M. Henry Edger) du foyer positiviste surgi, depuis deux ans, en Amérique (à Long-Island). Son aptitude synthétique est, comme chez vous, garantie par sa nature sympathique. Dans la nouvelle lettre que j'ai reçue de lui la semaine dernière, il confirme votre heureuse citation de l'admirable sentence de St. Paul (Etant lié, je suis libre), en remarquant, avec une profonde sagesse, que la plupart de nos embarras proviennent de l'exercice de la volonté, qu'il voudrait toujours remplacer par la loi. Cet accord spontané de deux disciples dont l'énergie n'est pas douteuse, indique combien leur contact serait opportun. Il développerait davantage chez l'un et l'autre l'alliance que chacun d'eux a déjà manifestée entre l'enthousiasme et la réflexion ; ce qui doit devenir le caractère habituel des vrais positivistes, à mesure que surgiront les conver-

sions pleinement normales, où le cœur conduit l'esprit. En répondant à M. Edger Vendredi, j'ai formellement recommandé cette fraternisation spéciale, en lui transcrivant exactement votre adresse. Si, puisqu'il a quarante ans, vous désirez devancer son initiative, il faut écrire ; à M. Henry Edger, Modem Times, Tliompsons Station, Long-Island, État de New-Yorck, Il lui reste, en Angleterre, un frère âgé de vingt-sept ans, qui parait être un homme vraiment recommandable, de cœur et d'esprit, mais actuellement plongé dans un profond découragement, dont votre cordial {sic) influence pourrait contribuer à le tirer, au profit de notre cause : en sorte que j'ai spécialement invité M. Edger à vous le recommander.

Quoique M. Eoley vous ait informé de la triste insuffisance du subside de 1855, je crois devoir vous faire particulièrement savoir que, malgré l'appel direct qui leur fut envoyé dès Juillet, aucun des positivistes d'Irlande,

sauf M n'a nullement augmenté sa modique

cotisation. À cette occasion, je dois répondre à votre question spéciale, en vous invitant à m'envoyer directement de Manchester votre contribution personnelle, quand le moment sera venu, sans la joindre à d'autres coopérations britanniques, jusqu' à ce que vous ayez acquis assez d'importance pour devenir vous-même, suivant votre destination normale, le centre de l'envoi collectif.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Princ^.)

à Manchester.

À M. John Fisheb,

Paris, le Jeudi 4 Bichat 67.

Mon cher disciple,

je suis heureux d'apprendre, par votre lettre de Dimanche soir arrivée hier matin, que vous avez dignement obtenu la juste diminution que vous veniez de demander dans la durée officielle de vos études médicales, ce qui doit hâter d'un an votre avènement normal au doctorat. Cette décision honore le sage discernement des examinateurs de Londres, qui, faisant un judicieux usage de leur pouvoir légal, ont noblement apprécié ce que votre cas offre d'exceptionnel. Ainsi réduit à trois ans, votre apprentissage officiel n'en sera pas moins suffisant, j'en suis certain, pour développer votre instruction médicale, que vous saurez ensuite compléter pendant les premières années d'une pratique d'abord restreinte.

D'après votre récit de contact personnel avec M. Holyoake, vous avez montré l'énergie, la prudence, et la fermeté convenables envers une sorte de chef de parti qui ne pouvait avoir, dans cette entrevue, l'attitude soumise dont il m'honora pendant sa visite d'Août dernier. Quoique je le croie fort ambitieux, au point de viser peutêtre à la dictature britannique en cas de commotion démagogique, il me semble doué d'une véritable élévation, et susceptible de sentir l'épuisement des impulsions purement révolutionnaires ainsi que l'opportunité du

positivisme social. Si, suivant votre espoir, il se décide à publier votre traduction du Catéchisme, il pourra mieux seconder en Angleterre l'avènement de notre religion que ne peut le faire M. Congrève, plus pur et môme plus intelligent, mais moins énergique et moins libre. Je regrette pourtant d'avoir aussi remarqué chez M. Holyoake ce défaut d'élan ou cet excès de réserve que la plupart des anglais offrent habituellement aux autres occidentaux ; comme l'indique son silence total envers la lettre dont je l'honorai d'après notre entrevue, et même quant à mon envoi de V Appel aux conservateurs par l'entremise de son jeune ami de Paris. Vous êtes jusqu'ici le seul qui m'ayez réellement offert une exception, d'autant plus admirable, à ce vice radical des âmes britanniques ; et tous mes disciples dont vous êtes personnellement connu sont autant frappés que moi de cet heureux

contraste.

Les espérances que vous concevez sur M. Hutton me paraissent moins fondées qu'à vous. Je crains qu'il n'ait, à mon égard, abusé de la déplorable facilité qu'acquierrent les littérateurs et les avocats pour exprimer des idées, et même des sentiments, qu'ils ne partagent pas. 11 ne pourrait surmonter les lacunes de son éducation et les vices de sa profession que d'après une supériorité de cœur dont je ne le crois pas doué. Néanmoins, je vous félicite d'avoir cordialement accueilli son initiative, et je regarde votre conta<ît comme susceptible de le modifier. Peut être le succès de son opuscule, tout en excitant sa

vanité déjà trop grande, aura-t-il pour résultat de le fixer dans le positivisme, malgré sa versatilité naturelle et même acquise.

Votre question sur la couleur verte des emblèmes positivistes se trouve résolue au discours préliminaire de la Politique positive. Cette nuance convient aux hommes de Ta venir, en caractérisant l'espérance, d'après l'annonce habituelle que fournit partout la végétation, en môme tems qu'elle indique la paix ; double titre pour symboliser T activité pacifique* Historiquement, elle inaugura la révolution française, puisque les assiégeants de la Bastille n'eurent, pour la plupart, d'autres cocardes que des feuilles subitement arrachées aux arbres du Palais-Koyal d'après l'heureuse exhortation de Camille Desmoulins ; quoique les orléanistes aient fait, quelques jours plus tard, prévaloir la livrée tricolore de leur dynastie, sous divers prétextes depuis long tems oubliés. Outre ces motifs, je devais m'attacher à prévenir l'adoption du rouge, qui, chez le peuple central et môme parmi d'autres occidentaux, désigne spécialement, encore aujourd' hui, la sanguinaire attitude des révolutionnaires les plus arriérés. Le vert est donc convenable, comme emblème des vrais régénérateurs, soit envers l'état normal, soit môme pour la transition.

Ma santé n'a récemment souffert d'autre perturbation qu'un rhume assez opiniâtre, quoique peu profond, qui me fait encore tousser après trois semaines. Cependant, outre qu'il est sur le point de cesser, il n'a jamais

altéré mes diverses habitudes, et mon sommeil a seul été dérangé ; ce qui, tout compensé, constitue une paisible terminaison de mon année de chômage, le volume que je dois publier en Octobre prochain devant, dès le 1er Février, m'occuper, sans interruption, pendant sept mois, sauf ma sortie sacrée de Mercredi suivie de mon constant repos du Jeudi.

Tout à vous

Auguste COMTE

(10, rue Mo^isieur-le- Prince.)

viir.

À M. John Fisher,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Moïse 68.

Mon cher disciple,

je suis extrêmement touché des sentiments et des vœux par lesquels votre lettre de Dimanche s'est spontanément liée à la visite annuelle de mes meilleurs disciples. Nous vous avons tous regardé comme vous trouvant alors parmi nous, pour ébaucher, au milieu de l'anarchie universelle, la principale fête du culte final, en rendant un hommage collectif au fondateur de la Religion de l'Humanité.

Votre petite lettre me donne lieu de remarquer, dans

votre heureuse nature, la réunion aussi rare que précieuse, de la prudence et de la modération avec l'élan et l'enthousiasme. Je vous félicite de votre réserve envers M. Congreve, dont la froideur n'est explicable que d'après sa fausse position, qui lui donne, même à mon égard, une attitude peu satisfaisante, du moins par son défaut d'abandon. Quant aux positivistes d'Irlande, vous avez fait toutes les avances convenables, et vous faites sagement de ne pas aller au delà, jusqu'à ce que leur accueil vous y conduise.

La nouvelle que vous me donnez du début de vos relations avec M. Edger m'a beaucoup satisfait. Vos deux natures sont tellement conformes, en synthèse comme en sympathie, qu'elles doivent bientôt contracter une liaison durable, dont le positivisme doit directement profiter. Je me félicite que Téminent fondateur de notre foyer américain vous ait adressé son opuscule sur le travail avant de me l'adresser à moi-même, et je suis heureux du bon effet que sa lecture vous a produit.

C'est la semaine prochaine que j'écrirai ma septième circulaire, qui sera directement relative à l'institution du subside, seulement abordée d'une manière indirecte dans les précédentes. Pour diminuer les frais de transport, je vous en enverrai, par mon libraire au lieu de la poste, dix exemplaires destinés aux six souscripteurs britanniques, y compris quatre que vous garderez comme pouvant servir à notre propagande, sauf à vous en adresser d'autres ultérieurement si vous en avez besoin.

Après avoir pris votre exemplaire, je vous prie d'envoyer à leurs destinations respectives, ceux de MM. Congreve

à Wandsworth,

. . Hutton et Ingram à Dublin.

En lisant cette circulaire, vous verrez que j'ai terminé mon année de chômage par l'accomplissement du devoir personnel indiqué dans la dernière page de ma Politique, J'ai fait, en un mot, mon Testament, dont l'exécution est confiée à treize de mes disciples, parmi lesquels j'ai choisi, pour leur président perpétuel, M. Laffitte, auquel j'ai déjà remis ce manuscrit solennel, que je compte publier en 186-1 à la suite de ma biographie, placée en tête de la correspondance dont j'ai promis alors la manifestation. Cette opération a placé mon came dans la disposition la plus convenable à ma troisième et dernière construction, la Synthèse universdle, que je vais commencer le 1er Février en instituant sa partie logique qui paraîtra, j'espère, en Octobre, formant un gros volume. Ainsi placé plus près de l'état purement subjectif, je sens que mon langage deviendra plus ferme et plus libre, sans aucun ménagement pour les divers préjugés, surtout théoriques, dont nos descendants, parmi lesquels je dois désormais vivre, se trouveront spontanément préservés. Ma Philosophie positive m'a fait comprendre le passé, d'où ma Politique positive a déduit l'avenir, au nom duquel ma Syntlièse universelle va directement parler : tel est le plan général de ma carrière, où la seconde vie doit produire deux constructions tandis que la

première n'en put fournir qu'une, suivant leur tendance respective à développer et régler mes forces.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Prince.)

p,S. — Le renouvellement de Tannée vient de conduire M. Hutton à m'écrire une longue lettre, terminée par une courte phrase de regrets et d'excuses sur sa conduite en Septembre ; ce qui m'a permis de répondre avec cordialité, quoique je ne puisse encore lui rendre ma confiance antérieure.

à Manchester.

À M. John Fisher,

Paris, le Jeudi 3 Homère 68.

Mon cher disciple,

voici le reçu correspondant au mandat inclus dans votre lettre de Dimanche arrivée hier. Les cinq shillings en sus seront pour coopérer à la pension de la veuve F ... en 1856.

Je suis heureux d'apprendre que vous avez inauguré de bons contacts avec les positivistes d'Irlande. M. Hutton vient de m'écrire une lettre vraiment satisfaisante, à laquelle avant-hier j'ai cordialement répondu. Si sa régénération se complète et se consolide, je serai charmé de voir trompées mes dernières prévisions et de pouvoir convenablement reprendre mes premières espérances.

L'opuscule de M. Edger m'est arrivé Lundi. Je n'ai pu le lire qu'hier. Mais il m'a pleinement satisfait ; je m'étonne que vous n'ayez pas été plus frappé du mélange soutenu de dignité, d'énergie, et de simplicité qui le caractérise. Il est très supérieur, à tous égards, au petit écrit de M. Hutton. Ainsi se confirme mon appréciation que le positivisme commence déjà sa mission de rallier les âmes d'élite par une grande destination fondée sur une doctrine opportune et complète.

Une heureuse convention postale ayant récemment réalisé les vœux que je forme depuis quinze ans pour la communication des livres entre la France et l'Angleterre, je m'en suis immédiatement servi, de préférence à l'entremise de mon libraire, dans Tenvoi que je vous ai fait Lundi de ma septième circulaire. Ce mode m'offre tant d'avantages et si peu de frais que désormais je vous éviterai la peine de m'y servir d'intermédiaire, et j'adresserai directement mes envois à chacun des positivistes britanniques.

Aujourd'hui finit le chômage exceptionnel dont j'ai joui depuis la terminaison de la Politique positive, sauf les sept semaines consacrées, l'été dernier, à l'opuscule que vous avez enfin reçu sans l'avoir encore étudié suffisamment. Je vais demain commencer mon troisième et dernier grand ouvrage, en abordant le volume annoncé pour Octobre dans la circulaire que vous venez de lire. Là s'ouvre une nouvelle session de travail qui durera sept mois consécutifs, pendant lesquels je ne sortirai que le

Mercredi, mais sans altérer Tentière disponibilité de chaque Jeudi pour les entrevues et les correspondances.

Puisque j'ai fait collectivement connaître, à la Société Positiviste, la liste de mes treize exécuteurs testamentaires, je crois devoir vous en faire la communication individuelle. Dans Tordre alphabétique où mon Testament les désigne, voici ces noms :

M.M. AUDIFFRENT

de Capellex le baron de Coî^stant Deullin don José Florez le docteur Poley Hadert

Laffitte (Président ^perpétuel).

Lo:nchampt Magnin Papot le docteur Kobinet le Comte de Stieum. En faisant cette communication, j'ai déclaré que j'en attendais une précieuse réaction sur l'ensemble des positivistes actuels. Car ces treize élus doivent bientôt former, parmi mes disciples, une sorte d'état-major ou d'aristocratie fraternelle, propre à constituer une biérarchie sans laquelle ils ne sauraient être suffisamment combinés et disciplinés. Si quelques uns des choisis venaient, par un motif quelconque, à refuser cette mis-

sion, je suis déjà certain que je trouverais bientôt à les remplacer dignement, de manière à réparer des omissions que j'ai regrettées tout en les jugeant nécessaires.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Prince.)

p.S. — Ma santé continue d'être excellente, et j'espère que, suivant mon heureuse coutume, elle se trouvera consolidée par le grand travail qui commencera demain.

À M. John Fisher,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Aristote 68.

Mon cher disciple,

ayant commencé, le 1er Février, le grand ouvrage dont ma récente circulaire promet le premier volume pour Octobre, je n'ai plus, jusqu'à la fin d'Août, que le Jeudi disponible envers ma correspondance et mes entrevues. Jeudi prochain 6 Mars sera consacré tout entier au mariage de M. Fili, dont le préambule normal est pleinement achevé. Le Jeudi suivant sera pris aussi par une cérémonie secondaire. C'est pourquoi je dois aujourd'hui répondre à votre lettre de Dimanche, que j'ai reçue hier, afin d'éviter un retard exceptionnel qui pourrait vous inquiéter sur ma santé, quoique elle ne

cesse pas d'être excellente malgré Tintensité de mon travail, d'où résultent seulement quelques insomnies. Mais je dois pourtant utiliser cette occasion de vous avertir, en général, que je puis être ainsi forcé quelquefois de retarder mes réponses au delà de l'intervalle habituel, comme je le ferais aujourd'hui si vous étiez prévenu, devant outre les visites éventuelles, écrire quatre lettres, que je suis du moins contraint d'abréger. Heureusement que votre lettre n est pas cette fois de nature à demander une longue réponse. Toutefois, je vous félicite de conserver votre exactitude mensuelle, que la mienne pourra, j'espère, encourager toujours.

En même tems que la vôtre, m'est arrivée une lettre de M. Hutton, à laquelle je vais aussi répondre brièvement. Il ose à peine articuler la demande que vous m'avez pleinement transmise comme intercesseur désintéressé. Je suis obligé de refuser complètement, ne pouvant aucunement autoriser une publication anonyme, qu'on aurait d'ailleurs pu faire sans mon aveu, quoique je doive le refuser quand on me le demande. M. Ingram me paraît seul excusable dans cet acte de faiblesse, comme étant légalement placé sous le joug anglican. Chez M. Hutton, cette conduite, qui contraste tant avec la vôtre, me semble un excès de prudence.

Tout à vous

(10, rue Monsieur-le-Princ^,)

à Manchester.

À M. John Fisher,

Paris, le Jeudi 3 Archimède 68.

Mon cher disciple,

je veux, comme de coutume, répondre aujourd'hui même à votre lettre de Dimanche que j'ai reçue hier. Mais je viens d'écrire en Amérique une longue réponse, d'ailleurs interrompue par trois visites. Vous devez donc vous attendre à n'avoir cette fois que quelques lignes, qui, du reste, pourront suffire à l'exceptionnelle brièveté de votre lettre.

L'entière terminaison que vous m'annoncez de votre traduction du Catéchisme positiviste me paraît un événement intéressant, dont je dois féliciter votre zèle et votre persévérance, quoique la publication puisse être retardée malgré vous. C'est, en effet, à M.M. Hutton et Ingram qu'il convient de soumettre votre manuscrit pour y corriger les gallicismes vraisemblables. A cette occasion, je me félicite de vous avoir à tems déconseillé la transposition que je regrette d'avoir laissé faire à M. Edger, moi seul pouvant convenablement l'accomplir dans une seconde édition, qui doit se faire probablement en 1860, après la publication de ma Morale positive.

Vous ayant spécialement annoncé le touchant préambule du 12 Octobre, 1855, je dois aujourd'hui vous informer que j'ai pleinement consacré le 6 Mars le mariage correspondant, après un digne accomplissement

de répreuve normale au delà môme du tems prescrit. C'est la principale cérémonie que notre religion ait jusqu'ici réalisée. Elle a profondément ému le nombreux auditoire des deux sexes, qui s'est ensuite réuni dans un banquet fraternel, heureusement imaginé par M. Magnin comme complément, désormais habituel, d'une

telle célébration.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Mo7isieur-le-Prince.)

p.S. — Mon incomparable Sophie a dignement apprécié votre souvenir spécial à son égard. Solennellement proclamée, en 1850, ma fille adoptive dans une réunion religieuse, elle possède et mérite toute ma confiance, comme le savent et le sentent mes vrais disciples. Devant juger les personnes indépendamment de la situation, et môme de l'instruction, je l'ai de plus en plus regardée, quoique elle ne sache pas lire, comme la femme la plus éminente que je connaisse après Mme. de Vaux, qui la chérissait et la traitait en digne sœur.

Par mon refus nécessaire d'approuver l'anonyme de M. Hutton, ses récents progrès vers une vraie régénération vont subir une épreuve décisive. Je désire que, suivant votre espoir, il adopte finalement ma décision, qui ne lui fait réellement courir aucun risque.

Dans sa lettre du 7 Aristote, à laquelle je viens de répondre, M. Edger s'est spécialement félicité du début

de son contact avec vous. Comme vous m'aviez déjà témoigné la même disposition, je suis heureux de cette relation naissante entre deux de mes meilleurs disciples, pleinement dignes l'un de l'autre à tous égards, et les mieux disposés de tous, peut-être, à reconnaître la sentence décisive où j'ai récemment condensé le posivitisme : La soumission est la base du perfectionnement.

À M. John Fisheb,

à Manchester,

Paris, le Jeudi 3 César 68.

Mon cher disciple,

je suis très touché de la noble énergie avec laquelle vous manifestez vos convictions et vos sentiments jusque dans la suscription de votre précieuse lettre de Dimanche, que j'ai reçue hier. Il faut seulement noter que vous eussiez été plus conforme au génie de la langue française en y mettant Au vénéré Grand-Prêtre, <fcc., ou simplement Au Grand-Prêtre, &c. De telles manifestations sont maintenant opportunes, puisqu'elles concernent, non des projets ou des espérances, mais un fait déjà réalisé dans un milieu d'élite, qui, devant conduire l'Occident, doit pleinement développer son attitude, sans s'inquiéter s'il choque les anarchistes et rétrogrades dont il se trouve entouré.

Les agitations et sollicitudes que vous me décrivez avec une charmante naïveté ne sont pas seulement dues à votre surcharge actuelle d'occupations spéciales, qui vous laisse trop peu d'expansion extérieure et de culture intérieure. Elles résultent aussi du mouvement qui se produit en vous pour organiser votre pleine unité d'après la coordination des impressions puissantes et variées que vous avez subitement éprouvées depuis deux ans. Mais le principal remède à ce trouble, qui d'ailleurs n'est pas sans charme, consisterait à satisfaire dignement le besoin d'intime afPection que doit maintenant subir une âme aussi sympathique que la vôtre, surtout depuis que l'essor systématique et continu de l'amour universel vous fait mieux apprécier l'attachement spécial, d'après l'admirable connexité des trois instincts altruistes.

Je suis peu surpris de l'indifférence de M. Holyoake envers la publication de votre traduction. C'est, au fond, un chef révolutionnaire sans emploi, soit actuel, soit prochain, sauf subjectivement, qui, ne comprenant pas la division des deux pouvoirs, ne saura jamais se subordonner dignement à l'autorité spirituelle. Son projet de traduire ma Philosophie de Vhistoire n'aura probablement aucune suite.

Cette fois, je n'oublierai pas comme je l'ai souvent fait, de vous demander en quel endroit précis de St. Paul vous avez puisé sa belle sentence: Etant lié, je suis libre, qui constitua Taperçu spontané de mon récent résumé systématique du positivisme : La soumission est

la hase du perfectionnement. Toute la réorganisation occidentale consiste, en effet, à reconstruire la foi, dont la dissolution a commencé la révolution moderne.

Il me serait pénible de laisser fuir l'occasion résultée de cette réponse sans vous informer que, dans mon Testament, vous composez, avec M.M. Edger et Congreve, les trois membres britanniques que j'ai déjà choisis sur les sejH que ce milieu doit fournir au Comité Positif, suivant l'institution décrite à la fin du discours préliminaire de mon principal ouvrage.

On ne saurait trop se féliciter de la précieuse manifestation dignement accomplie par M. de Constant. Outre son influence directe, en vertu d'un esprit profondément synthétique animé d'un cœur éminemment sympathique, son opuscule doit surtout agir sous l'ascendant indirect d'une conviction complète exprimée par une âme énergique, donnant, avec une noble indépendance, l'exemple d'une sincère soumission. Eien ne peut mieux seconder notre principale propagande que la contagion involontairement résultée d'un tel spectacle.

Depuis quinze jours, j'ai donné votre adresse au seul vrai positiviste que nous ayons maintenant en Ecosse, M. Alexander Ellis (2, Church-Hill, Morning side, Edinburgh), en répondant à la digne expansion par laquelle il venait de se dévoiler à mes yeux, après s'être borné, pendant les -trois années antérieures, à m'envoyer sa souscription avec beaucoup de ponctualité. C'est un homme de quarante-deux ans, que je crois entièrement

libre, et même sans profession, quoique fort occupé de mathématique. Il se plaint de son isolement en Ecosse comme vrai croyant, et m'a promis, dans un billet spécial, de prendre l'initiative auprès de vous, à son retour d'un prochain voyage.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Momieiir-le-Prince.)

P.S.— Mon excellente Sophie est très touchée de votre hommage spécial, dont elle sent tout le prix. Son âme goûte profondément de telles récompenses, comme l'indice et le début de l'accueil qu'elle a tout lieu d'espérer dans la postérité.

À M. J. FlSHEB,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Saint-Paul 68.

Mon cher disciple,

je regrette l'ajournement que votre lettre de Dimanche, arrivée hier, m'annonce relativement à votre récente traduction du Catéchisme Positiviste. Mais j'approuve tous les motifs qui vous y décident, d'après la frattirnelle consultation que vous avez obtenue, à cet égard, de deux juges très compétents. Quand j'aurai

l'occasion de leur écrire, je les féliciterai de vous avoir noblement déclaré la vérité, sans la compromettre par de vains compliments. Aujourd'hui, je dois vous témoigner combien je suis satisfait de la consciencieuse résignation avec laquelle vous avez accueilli le jugement que vous aviez provoqué. Tout le monde s'est bien conduit dans cette occasion, voilà le principal : le reste pourra bientôt se réparer, quand vous serez en mesure de refaire cette traduction. Les communications provisoires que vous en avez faites serviront à manifester l'opportunité d'une telle opération, et même à préparer son accomplissement final. Néanmoins, je ne crois pas que personne prenne l'initiative envers cette utile entreprise, dont l'achèvement vous est réservé.

Votre réserve envers M. EUis me semble très convenable. Quoiqu'il soit plus âgé que vous, je pense que vous devez attendre qu'il prenne l'initiative de vos relations, afin qu'elles ne s'ouvrent pas avant qu'il ne l'ait spontanément souhaité. Je persiste d'ailleurs à regarder ce contact comme également salutaire des deux côtés et pouvant d'ailleurs servir l'avènement de notre foi, qui dépend beaucoup de notre union.

D'après l'office que je vous ai secrètement conféré pour inaugurer, avec M.M. Edger et Congrève l'élément britannique du Comité Positif, je crois devoir déjà vous indiquer une opération spéciale, où l'initiative est normalement dévolue à des représentants anglais. Il s'agit d'une digne restitution de Gibraltar à l'Espagne, indiquée

au dernier volume de mon principal ouvrage (pages 49e3 et 494). La salutaire terminaison de Tépisode militaire résulté de l'incident russe me semble marquer le moment de placer à Tordre du jour occidental, et spécialement britannique, cette grande question de moralité politique, dont l'importance sociale est très supérieure à son efficacité matérielle. Quand vous aurez assez réfléchi là dessus, vous pourrez en conférer avec M. Congrève et M. Edger, afin de vous concerter tous les trois pour introduire, chacun à sa manière, une telle appréciation. Je n'ai, sous ce rapport, qu'à solliciter directement l'attention des positivistes britanniques sur une question dont l'examen leur est normalement conféré.

Jj injurieuse anomalie (comme la qualifie mon passage cité) de Gibraltar, qui dure depuis un siècle et demi, est aussi vicieuse que celle de Calais, dont le prolongement dura deux siècles, et que personne n'oserait aujourd'hui justifier. D'après l'heureux concours qui vient de resserrer les liens de l'occidentalité, tout ce qui trouble la fraternité des populations d'élite doit être spécialement senti comme exigeant une sincère et prochaine réformation. Il serait pourtant absurde de provoquer contre Gibraltar une coalition équivalente à celle qui vient de supprimer Sebastopol. Mais je suis étonné que l'ambassadeur russe n'ait pas fait spécialement remarquer au dernier congrès l'analogie des deux cas. On doit même reconnaître que le vice de Gibraltar surpasse celui de Sebastopol, puisque la forteresse oppressive est

construite sur un sol étranger, de manière à constituer un outrage spécial en même temps qu'un défi général. Cette question devient d'autant plus opportune que sa solution doit être purement pacifique, comme toutes celles du positivisme, qui fait systématiquement abnégation de tout emploi de la force dans les réformes sociales, tant extérieures qu'intérieures.

11 s'agit donc d'un digne appel au public anglais pour la réparation spontanée d'une iniquité nationale, dont les vrais socialistes britanniques doivent être spécialement honteux. Quand j'en parlai, pour la première fois, au nom de l'Humanité, dans mon cours public de 1849, M. Congrève se trouvait exceptionnellement présent à cette séance. En me rendant visite quelques jours après, il m'apprit le précieux fait que j'ai consigné d'une manifestation directe, à cet égard, spontanément surgie, peu de tems auparavant, d'une nombreuse réunion de chefs industriels en Angleterre. Les sept années écoulées depuis, et surtout les deux dernières, ont du développer et consolider une telle disposition. On doit donc regarder cet appel à l'équité britannique comme devenu pleinement opportun. Pour le mode et l'époque, entendez vous avec vos deux collègues (auxquels je n'ai pas eu d'ailleurs l'occasion de déclarer, comme à vous, leur nomination testamentaire)^

Pendant que les positivistes britanniques feront, dans leur milieu, cet appel spécial, les positivistes français doivent ici renouveller leurs instances sur la digne

restitution de l'Algérie aux Arabes. Cette double manifestation constituerait une inauguration décisive de la diplomatie positiviste, caractérisée par sa conuexité systématique avec le mouvement socialiste de régénération intérieure. La liaison est fondée sur ce que, pour se plaindre noblement d*être exploités, les progressistes doivent d'abord cesser d'être aucunement exploitants. Votre aristocratie se précautionna contre le renouvellement des impulsions qui suscitèrent la révolution cromwellienne en offrant au peuple anglais le monde à piller ou dominer, afin que toutes les classes fussent associées à la tyrannie rétrograde, de manière à ne pouvoir la repousser sans inconséquence. On tente ici la même tactique par la possession de TAlgérie, qui transforme les opprimés du dedans en oppresseurs du dehors. Rien n'étant plus connexe que le domaine de la moralité, nous ferons aisément comprendre aux socialistes sincères combien il importe de se purifier de la tyrannie extérieure pour obtenir la régénération int<?rieure. Mais les positivistes sont seuls capables de tenir ce langage, qui suppose des convictions profondes et complètes, d'après une doctrine vraiment applicable à l'ensemble des affaires humaines.

On doit regarder l'appel sur Gibraltar comme destiné surtout aux prolétaires britanniques, qui, souffrant du système d'oppression sans en rien retirer, sont directement intéressés à l'équité. Mais leur silence actuel semble interdire de leur adresser cette invocation avant

qu'ils aient irrévocablement parlé. Néanmoins, une telle question est particulièrement propre à leur faire prochainement prendre une digne attitude, d'où dépend la solution britannique. Les opprimés sont mal venus à se plaindre directement, quelque légitimes que soient leurs réclamations. Il importe que la série des efforts de régénération britannique soit inaugurée par une question pleinement désintéressée, qui donnera plus de poids aux demandes ultérieures contre l'oppression du dedans, toujours solidaire avec celle du dehors.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsiew'-ïe-Prince.)

À M. John Fisiiee,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Charlemagne 68.

Mon cher disciple,

une heure après avoir lu. Mardi soir, votre lettre de Dimanche, je reçus la visite inattendue de M. Congreve, qui pourtant avait dcjà lu la réponse que je fis. Jeudi dernier, à la lettre que j'avais reçue de lui le Lundi d'avant. Cette réponse lui fesait assez connaître la désignation testamentaire dont je vous ai parlé, comme ma résolution de faire dignement introduire la

question de Gibraltar par les positivistes britanniques, parmi lesquels il est le plus propre à prendre l'initiative pour cela. Dès lors, notre entretien, qui s'accomplit en présence de M. Audiffrent, put être directement efficace, quoique court. Je fis lire à M. Congreve Talinéa qui le concerne dans votre lettre, et je vis qu'il serait heureux de commencer une relation spéciale avec vous. Il me parut, en me quittant, avoir reçu, de cette conversation, des impressions qui le disposent à prendre bientôt la plume sur une question tellement mûre qu'un pamphlet moitié plus court que celui de M. Hutton suffirait pour sa digne introduction dans le vrai milieu britannique, d'après l'assimilation décisive entre Gibraltar et Calais.

Je suis très satisfait de votre cordiale initiative envers M. Ellis, et de l'heureux résultat qu'elle a déjà produit. D'après les renseignements imprévus que vous me donnez sur lui, je dois spécialement espérer que votre influence graduelle fera convenablement apprécier la religion positive par un homme fort apte à la bien servir, et susceptible, sans elle, de mal diriger ses sollicitudes. Il m'est pareillement doux d'apprendre le développement de votre fraternisation avec M. Edger, auquel je vous autorise à communiquer sa mention dans mon testament, avant qu'une nouvelle lettre de lui me conduise à le faire moimême.

Vos premiers succès médicaux me font beaucoup de plaisir, et je suis convaincu qu'ils ne cesseront jamais de croître. Il importe à notre cause que les vrais positivistes

soient généralement reconnus exercer leur profession quelconque avec une supériorité décisive. Que leur conduite générale soit, en même temps, aussi pleinement satisfaisante que leur service spécial : et ce double privilège doit bientôt fournir le meilleur appui de notre propagande.

Tout à vous

Auguste COMTE

(10, rue Monsieur-le-Prhice,)

P.S. — Mon excellente Sophie est toujours touchée de votre cordial souvenir. Je continue à me porter fort bien, tout en poursuivant avec ardeur et persévérance mon nouveau volume, dont j'achève le second tiers : l'impression commencera, j'espère, avant la fin de Juin.

À M. J. FlSHEE,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Dante 68.

Mon cher disciple,

je suis heureux d'apprendre le succès de vos dignes efforts pour la préparation professionnelle que vous avez noblement instituée. Le respect qu'ils commencent à vous attirer de vos compagnons d'étude ne m'étonne pas, non plus que leur naissante jalousie, bientôt surmontée par l'élévation de vos sentiments et la loyauté de votre

conduite. Vous devez aussi recevoir mes félicitations sur votre cordiale disposition u développer vos contacts personnels, en utilisant les occasions opportunes, avec les positivistes britanniques, dont vous ne pouvez devenir, suivant mon espoir, le chef spécial que d'après leur libre tendance à se rallier à vous, indépendamment de mon invitation systématique.

La communication que vous me faites sur M. Jobn Ruskin me servira de guide dans les informations qui pourraient me venir envers cet écrivain esthétique, dont j'incline à bien présumer d'après TefFet quil vous produit. J'aurais d'abord besoin de savoir son âge avant d'examiner la vraisemblance de sa conversion au positivisme.

Yotre noble exemple de suscription expressive est déjà suivi par M. Audiifrent, dans la première lettre que je viens d'en recevoir, depuis qu'il m'a quitté le 3 Juillet après trois mois de séjour à Paris. Ces manifestations sont pleinement opportunes depuis que le positivisme est directement en mesure de conduire une situation qui, de tous côtés, tend vers lui de plus en plus.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-U- Prince.)

P.S.— Mon silence sur ma santé personnelle et celle de ma précieuse Sophie (toujours touchée de votre souvenir spécial) est judicieusement interprété par vous comme si^^ne d'une continuation favorable. J'aurai, dans six

ou sept semaines, terminé mon nouveau volume, dont l'impression est déjà commencée, de manière à paraître en Octobre, suivant la promesse de ma dernière circulaire.

À M. J. FisnER,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Guttemberg 6S.

Mon cher disciple,

je vous félicite à la fois pour la ponctuelle persistance de vos lettres mensuelles et pour votre judicieuse disposition à ne pas les prolonger sans opportunité. Quand on sait dignement éviter toute affectation, on ne peut que gagner à porter la précision et la régularité dans tous les cas qui le permettent. Jamais le culte, surtout intime, ne se développerait et ne se maintiendrait si chaque pratique ne s'accomplissait que lorsqu'on a spécialement senti sa nécessité. Dans les coutumes de ce genre, les affaires journalières, spéculatives autant qu'actives, détournent toujours quiconque ne s'est pas fait une loi de leur scrupuleuse observance périodique. La marche est à peu près la même envers une correspondance comme celle que je me félicite de vous avoir fait instituer, et qui devient une sorte de culte supplémentaire.

Vos détails sur vos occupations habituelles m'inspirent

de rintérêt, et fortifient mon espoir de vous voir dignement figurer parmi les médecins positivistes, qui doivent, dans tout rOccident, relever et discipliner leur profession en l'affiliant au sacerdoce de rHumanité. C'est surtout par eux que s'accomplira la fusion, d'où dépend aujourd'hui l'accélération de notre avènement, entre le public mathématique et le public médical, qui, ligués ainsi, peuvent seuls débarrasser les occidentaux du journalisme et de la littérature. À ce titre, vous pouvez spécialement sentir l'importance des études mathématiques par lesquelles votre profession médicale se trouve spontanément préparée ; comme chez la plupart des jeunes médecins positivistes, parmi lesquels ceux même qui n'ont pas rempli cette condition le regrettent.

Si vous avez une nouvelle occasion d'écrire à M.

. . . , je vous charge de lui témoigner la part que je

prends à la perte de sa fille, dont la récente naissance lui

suscita tant de touchantes inquiétudes pendant l'excursion

rapide qu'il fit à Paris en 1854.

D'après vos renseignements sur M. Ruskin, je n'espère pas que cet estimable écrivain puisse jamais adhérer au positivisme. Mais s'il est vraiment honnête, comme nous devons le présumer, il pourra, quand il connaîtra notre doctrine, témoigner le regret de ne l'avoir rencontrée que quand ses habitudes étaient trop formées pour devenir assez modifiables. C'est le genre de justice que nous devons finalement attendre de beaucoup d'hommes recommandables, qui ne pourront jamais nous vouer que des

sympathies purement passives; mais ces témoignages peuvent acquérir beaucoup d'efficacité d'après leur influence sur la jeunesse encore disponible.

L'opinion récemment exprimée par votre chef des internes envers l'instruction médicale à Paris est essentiellement juste sous l'aspect critique. Tous nos confrères médecins sont d'accord pour se plaindre, comme votre compatriote, que les étudiants ne sont point assez exercés dans nos hôpitaux, et surtout qu'on ne les laisse jamais assumer aucune reponsabilité. Le reproche paraît plus ou moins applicable à toutes les écoles médicales de

la France.

Je vais maintenant commencer la conclusion de mon nouveau volume, qui sera probablement fini dans un mois, y compris la préface. J'espère qu'il pourra spécialement concourir à développer et consolider la précieuse combinaison dont je viens de vous parler, en dirigeant les études ou révisions mathématiques des jeunes médecins convenablement disposés. Le public particidièrement préparé pour ce volume est tellement nombreux en France, et même en Angleterre, que sa lecture sera peutêtre étendue et prochaine, d'après la diffusion, quoique dirigée vicieusement, de l'instruction qu'il suppose.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Prince,)

À M. John Fisheb,

à Manchester.

Paris, le Samedi 5 Shakespeare 68.

Mon cher disciple,

sachant que je fus avant-hier occupé de ce que vous avez si bien nommé les fiançailles de M. Foley, vous n'avez pas été surpris que je ne fisse pas, suivant ma coutume, une réponse immédiate à votre lettre reçue la veille. Cette réponse aurait même été retardée jusqu'à Jeudi prochain si je n'avais pas terminé. Mardi dernier, mon nouveau volume, sauf la dédicace et la préface.

J'espère, comme vous, que votre prochaine lettre me donnera de meilleures nouvelles de votre santé. Si je ne vous connassais pas, les symptômes que vous m'indiquez pourraient m'inquiéter. Mais je sais bien que vous n'avez réellement à redouter aucune affection de poitrine. Toutefois, le docteur Foley m'a parlé d'un symptôme que j'ignorais envers le rein, et qui mérite une attention spéciale, comme pouvant réagir sur la congestion pulmonaire. Il doit vous en écrire directement, et vous indiquer les précautions convenables à cet égard.

Je suis heureux d'apprendre l'ouverture de vos relations directes avec M. John Metcalf, et j'espère qu'elles deviendront réguUères. Ce digne ami de M. Edger est une excellente acquisition pour le positivisme. Il doit puissamment seconder notre digne propagande parmi les prolétaires américains.

M. Hutton est ici depuis le 14 Guttemberg, après une intéressante visite à nos frères de Hollande. Il vient me voir fréquemment, outre son assiduité des Mercredis. Je suis beaucoup plus content de lui que l'an dernier, et je le vois sérieusement occupé de s'améliorer.

Mon nouveau volume s'imprime assez activement pour que j'espère le voir paraître avant la fin d'Octobre, suivant l'annonce de ma circulaire.

Tout à vous

(10, rue Monsleur-le-Prince.)

à Manchester.

À M. John Fisher,

Paris, le Jeudi 3 Descartes 68.

Mon cher disciple,

je me félicite de voir sitôt réalisées mes espérances sur votre plein rétablissement. La toux qui vous reste aura, j'espère, disparu lors de votre prochaine lettre.

D'après les honorables distinctions émanées de vos supérieurs, je vois que votre disposition sérieuse et zélée aux études médicales est dignement appréciée. Tout me fait donc espérer que, dans quelques années, vous serez noblement placé parmi les médecins britanniques, de manière à pouvoir convenablement développer l'action que

vous devez probablement exercer sur eux pour les acrréger au sa.'erdoce régénérateur au moins comme auxiliaires passifs. Je vois maintenant que, malgré des lacunes théoriques, plus apparentes que réelles, la préparation médicale est mieux organisée chez vous qu'ici ; ce qui lui manque vous devient fa<«ilement réparable, surtout du point de vue synthétique où vous êtes enfin établi.

Voilà quinze jours que je suis entièrement quitte de mon immense volume. L'impression est assez avancée pour que je continue d'espérer qu'il paraîtra vers la fin

d'Octobre.

Les contacts personnels que vous avez maintenant ébauchés avec tous les positivistes britanniques, des deux côtés de l'Atlantique, sont très favorables à notre cause, dont le progrès dépend surtout de notre union. Je suis spécialement heureux que vous soyez enfin dans des rapports convenables avec M. Congreve. Vous pourrez lui mander que j'ai déjà fait la lecture que je lui promis de son opuscule historique quand mon volume serait terminé : cette lecture m'a particulièrement satisfait par sa noble hardiesse envers le principe dictatorial et la séparation des deux pouvoirs.

Je suis pleinement dVcord avec vous sur le nouveau pamphlet de M. Hutton. Il a sagement utilisé les conseils généraux que m'inspira celui de l'an dernier, quant à la fusion des principes avec les applications sans aucun étalage théorique. En tout, ce précieux disciple est en grande voie d'amélioration, et vous verrez même,

dans sa prochaine entrevue à Manchester, qu'il pense à quitter sa profession s'il peut le faire sans imprudence. 11 faut se féliciter des sérieux progrès que fait M. EUis vers la plénitude positiviste, et je présume qu'il sera bientôt conduit à laisser ainsi tomber ses anciens projets de réformation graphique. Son indignation est probablement fondée à l'égard de M. Holyoake, qui ne m'a jamais paru qu'un pur agitateur, dont nous ne saurions aucunement utiliser l'a^-tivité. Quoique je regrette de voir ainsi dégénérer son projet de publier en anglais ma philosophie chVhistoire, les citations empiriques et déplacées qu'il en fait dans sa revue hebdomadaire peuvent cependant concourir à faire indirectement connaître le positivisme à des lecteurs susceptibles d'embrasser une doctrine dont ce révolutionnaire sera plutôt l'adversaire que le preneur.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieiu'-le-Frince,y

À M. J. ElSHER,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Erédéric 68.

Mon cher disciple,

je vous remercie des détails que vous me donnez sur votre récente perturbation physique, et j'es-

père, comme vous, quelle est maintenant dissipée pour long temps. Quant à moi, ma santé continue d'être

excellente.

Une récente lettre de M. Hutton m'avait dtjà parlé de sa cordiale entrevue avec vous. Mais je suis heureux d apprendre, par vous-même, combien vous en avez été satisfait. Tous avez raison de regarder ce précieux disciple comme s'étant beaucoup amélioré depuis un an, tant de cœur que d'esprit. 11 connaît son insuffisance affective, et fait, avec fruit, de nobles efforts pour y remédier. Ce sera, j'espère, un digne apôtre pratique du positivisme, dont il peut utilement seconder l'installation

britannique.

Le nouvel opuscule de M. Edger m'est parvenu depuis huit jours. Sa lecture m'a profondément satisfait, malgré plusieurs lacunes regrettables. Ce second essai, supérieur au premier, confirme les grandes espérances que j'ai toujours conçues sur la vocation théorique de cet éminent disciple, aussi distingué d'esprit que de cœur et de caractère. Quoique le défaut d'éducation encyclopédique, irréparable à son âge et surtout dans sa position, ne lui permette pas d'arriver au sacerdoce proprement dit, il doit, en se bornant à lapostolat, rendre des services très précieux à l'avènement de la religion universelle. Je suis principalement touché des dispositions dignement conciliantes qu'il témoigne envers les diverses fois provisoires, auxquelles le posivitisme se superpose avec une indulgence à la fois paternelle et filiale, sans oublier ni leur

ancienne efficacité ni celle qui leur reste encore envers la majorité de la génération actuelle.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Pnnce.) p.S.Mon nouveau volume, impatiemment attendu de tous côtés, ne paraîtra pas avant la mi-Novembre, vu la lenteur inusitée avec laquelle son impression a marché. Depuis une quinzaine de jours, j'ai reçu de M. Chapman, et transmis aussitôt à mon imprimeur, un second envoi (de 23 livres sterling) provenant du tiers que Miss Martineau m'a noblement accordé dans les profits de sa traduction de ma Philosophie positive. Si tous les écrivains qui m'exploitent étaient aussi scrupuleux, mon fond typographique serait bientôt suffisant.

À M. John Fisher,

à Manchester.

Paris, le Jeudi 3 Bichat 68.

Mon cher disciple,

en apprenant avec joie votre récent rétablissement, je dois vous faire spécialement signaler, dans les symptômes passagers qui vous reviennent encore de temps en temps, l'indication du besoin continu d'un scrupuleux écartement de tous les excitants habituels. J'espère que vous avez déjà proscrit le vicieux usage de

fumer, non moins insalubre pour vous qu'insocial chez quiconque le pratique, et devenu Tun des plus frappants indices de l'anarchie occidentale.

Très heureux de voir se développer vos contacts personnels avec mes deux dignes disciples américains, j'approuve l'ensemble de vos cordiales remontrances à M. Metcalf sur la tendance spontanée à négliger les conversions protestantes par suite d'une appréciation exagérée de l'incontestable supériorité normale des conversions catholiques. Le positivisme n'ayant aujourd'hui d'accès que chez les âmes d'élite, les distinctions relatives aux masses doivent être provisoirement accessoires dans notre propagande, quoiqu'elles y puissent bientôt prévaloir. Ma prochaine circulaire fera spécialement remarquer que la foi régénératrice n'a jusqu'à présent fructifié que parmi les populations i)olitiquement soumises au mouvement révolutionnaire, la France, la Hollande, et l'Angleterre avec l'Amérique.

L'envoi de votre traduction manuscrite à M. Edger pourra beaucoup l'aider à publier le Catéchisme en anglais. Cette prévision me pousse à vous inviter de signaler à votre éminent collègue une petite correction que j'ai récemment promise à l'une de nos dames positivistes, par l'entremise de son mari. Son tact féminin m'a dignement indiqué le vice de la qualification de producteur de fumier dans un entretien qui concerne une femme, à laquelle cette image ne saurait plaire, comme ma sainte amie m'en eût probablement averti. J'ai promis d'y substituer

le mot parasite, qui, quoique moins énergique, est de meilleur goût. Il m'aurait du suffire de la vive approbation donnée à l'autre expression par les révolutionnaires pour soupçonner son inconvenance, sans attendre les douces remontrances de la délicatesse féminine.

Mon nouveau volume a paru le Lundi 17 Novembre. Dès le lendemain, la poste emportait à Dublin les deux exemplaires que M.M. Hutton et Ingram m'avaient préalablement demandés. Si vous aviez pris la même précaution, vous auriez le volume depuis quinze jours, le port par la poste n'en ayant coûté que deux francs. Peut-être ignorez-vous que, pour chacun de mes écrits, je fais, à tout membre de la Société Positiviste, la même remise, envers son exemplaire personnel, qu'à mon libraire, c'est à dire un tiers du prix marqué. Je vous en avertis afin que désormais vous puissiez, comme d'autres, vous procurer mes nouvelles productions plus économiquement et plus promptement à la fois que par

la voie commune.

Ayant répondu Jeudi dernier à M. Edger, et devant probablement me trouver ainsi privé, pour quelques mois, de l'occasion de m'entretenir avec lui, je vous prie de lui témoigner, en mon nom, soit directement, soit en écrivant à M. Metcalf, combien je fus hier touché de recevoir, de leur part, sous l'entremise du libraire Ballière, un supplément inattendu de leur loyale contribution au subside de 1856. Ce témoignage d'un zèle pleinement spontané me fut d'autant plus sensible que je le reçus le jour même où

la tiédeur de la plupart des positivistes français me força d'invoquer un appel exceptionnel que j'avais cru pouvoir enfin éviter cette année, mais qui reste indispensable pour prévenir un déplorable déficit à la fin du présent mois.

Tout à vous

(10, rue Momieur-le-Prince.)

P.S.— Mon excellente Sophie, toujours touchée de votre souvenir spécial, n'a pas cessé de se porter aussi bien qu'elle le mérite.

à Manchester.

À M. John Fisher, .

Paris, le Vendredi 2 Moïse 69.

Mon cher disciple,

je suis très touché, comme mon excellente Sophie, de l'expansion spéciale qu'un heureux usage universel suscite à vos sentiments et vœux habituels. La correspondance mensuelle dont nous venons d'achever la première année aura de plus en plus d'efficacité pour vous et d'intérêt pour moi-même à mesure que votre carrière se développera. Tout en vous félicitant d'avoir déjà diminué l'usage des excitants matériels, il me reste à désirer que vous y renonciez entièrement, ce qui peutêtre demande moins d'efforts aux hommes suffisamment nourris.

L'annonce africaine que vous m'avez envoyée aurait, plus d'intérêt si l'auteur n'était pas un missionnaire biblique, peu propre aux saines explorations sociologiques. Mais on doit bientôt espérer que son exemple inspirera le même voyage à des marchands, mieux aptes à nous faire vraiment connaître les mœurs et les institutions

du fétichisme central.

Depuis ma dernière lettre, j'ai reçu, d'Angleterre, un ouvrage spécial sur Dalton par un écrivain qui m'est entièrement inconnu, M. le docteur Robert Angus Smith, secrétaire de la Société philosophique de Manchester. A ce dernier titre, il doit vous être facilement accessible. C'est pourquoi je vous charge de lui témoigner ma gratitude pour son honorable hommage et l'intérêt que j'ai pris à cette lecture, que j'ai toutefois réduite aux renseignements sur l'illustre théoricien, en écartant les développements exorbitants sur l'histoire de la doctrine

atomistique.

Vous ne me paraissez pas avoir assez apprécié le mémorable opuscule que vient de publier M. Congreye. En le relisant, vous trouverez, j'espère, que la première partie en est vraiment admirable. Outre sa destination propre et directe, cette publication décisive m'offre une garantie spéciale de la pleine aptitude de cet éminent disciple au volume capital que j'attends de lui, dans quelques années, sur l'histoire positiviste de la vraie

révolution anglaise.

Sans attendre ma prochaine circulaire, je dois déjà

dissiper rinquiétude inspirée par la honteuse insuffisance spontanée du subside positiviste. Grâces surtout à la munificence accoutumée, aussi simple que noble, de M. de Constant et d'un anonyme hollandais, le minimum noraial se trouve, pour la première fois, dépassé notablement en 1856. Quoique ce succès résulte d'un appel exceptionnel, il indique un meilleur avenir prochain.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Prince.)

P.S.— À Tarrivée de cette lettre, la poste vous aura déjà remis le volume que je lui fis hier porter d'après votre demande spéciale, que je n avais pas du devancer.

Quand vous m'enverrez votre souscription de 1857, je vous engage à n'y rien ajouter pour une pension qui va cesser.

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