‹ Lettres à des positivistes anglais [microform]Chapitre 2 sur 6 · XXI I · texte numérisé non relu

XXI I

à Manchester.

À M. J. FiSIlER,

Paris, le Lundi 19 Moïse 69.

Mon cher disciple,

votre excellente lettre de Vendredi m'est arrivée hier, à temps pour que j'y réponde le jour même où commence ma soixantième année. Je suis profondément touché de la délicate tendresse qui vous a spontanément

inspiré cette cordiale initiative. Elle est d'autant plus recommandable que, contre votre bienveillante hypothèse, vous êtes réellement le seul de mes disciples à fêter un tel anniversaire. Ce contraste, qui vous étonne, m'afflige sans me surprendre, parce que j'ai depuis long temps une triste habitude des lacunes morales que conservent les meilleurs adhérents dont je sois immédiatement entouré, par suite de leur station trop complète et trop prolongée dans l'état révolutionnaire, à l'âge où se forment les mœurs durables. Il faut réellement convenir que le protestantisme, en retardant la phase purement sceptique, agit de la même manière, quoiqu'avec moins d'énergie, que le catholicisme pour préserver les âmes occidentales d'une entière désuétude de la culture morale. Le contraste individuel dont je vous félicite est en pleine harmonie avec la différence collective que ma nouvelle circulaire établit entre les vrais positivistes du Nord et ceux du peuple central, sans parler de ceux du Midi, qui jusqu'ici n'existent qu'en perspective. Malgré l'apparence paradoxale d'une telle observation, l'essor affectif se trouve aujourd'hui plus développé chez les âmes d'élite de la Hollande, de l'Angleterre, et de l'Amérique, que parmi celles de la France et des populations méridionales, quoique le contraste doive bientôt devenir naturellement inverse quand le positivisme atteindra les masses.

Je vous remercie d'avoir déjà fait ma commission auprès du docteur Smith. Ce contact sera, j'espère, intéressant pour vous, et peut-être utile à notre propa-

gande. Vous l'avez sagement appuyé par l'envoi de 1 eminent opuscule de M. Congreve.

La fermeté de votre caractère et la maturité de vos résolutions se manifestent dans le judicieux ajournement que vous m'avez naïvement indiqué pour la lecture de mon nouveau volume en un temps où vos études spéciales doivent naturellement absorber votre attention. Puisque vous avez dignement apprécié la première partie de mon Introduction, ce délai ne pourra d'ailleurs que rendre plus profitable votre lecture ultérieure de l'ensemble du traité, d'après une habitude graduellement familière de ma conception fondamentale sur la systématique incorporation du fétichisme au positivisme, sans laquelle la religion de l'Humanité ne saurait pleinement suffire à tous nos besoins, moraux, théoriques, et même pratiques. Il faut nous féliciter de ce que M. Hutton a maintenant atteint la direction spéciale qui convient à son apostolat pratique. En attachant son nom, et probablement son avenir temporel, à l'introduction, difficile mais infaillible, des tribunaux industriels en Angleterre, il pourra d'ailleurs honorer, auprès du public correspondant, la doctrine qui dirige une telle application. Cet emploi de son activité tend d'ailleurs à le détourner des efforts théoriques qu'il aurait vainement tentés, et qui l'eussent peut-être empêché de devenir un praticien distingué, dont les talents et les habitudes comme légiste vont ainsi trouver un digne champ.

Avant vous, personne n'avait encore apprécié ma der-

nière dédicace, et je suis bien aise qu'elle vous ait frappé spontanément. Elle tendra, j'espère, comme vous le présumez, à susciter quelques sympathies précieuses au positivisme parmi les vrais protestants, même français.

Tout à vous

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Prinœ,)

p.S.^Ci-joint le reçu correspondant au mandat, déjà payé, que renfermait votre lettre de Vendredi.

À M. John Fisiier,

à Manchester.

Paris (10, rue Monsieur-le-Princé)

le Jeudi 1er Aristote 69.

Mon cher disciple,

votre petite lettre de Dimanche, que j'ai reçue hier matin, m'a pleinement rassuré sur votre santé, malgré vos actives études anatomiques. La courte excursion que vous allez prochainement accomplir avec deux jeunes camarades va, j'espère, compléter et consolider votre récent rétablissement.

Je vous félicite d'avoir bientôt la visite de M. de Constant et celle de M. Metcalf. Mais vous ne devez point regretter de ne pouvoir pas les loger. Vos relations mutuelles ne sont point assez intimes pour que ces

messieurs s'attendent à cette offre, qui probablement les embarrasserait, sans qu'ils osassent la refuser.

Cette réponse acquiert, à l'improviste, un triste intérêt, par la communication spéciale que ma confiance vous doit d'une explication solennelle que je fis hier, à la Société Positiviste, en présence de M. Foley, d'après ses récentes déclarations sur les obstacles, actuellement insurmontables, qu'éprouve la célébration du mariage religieux dont sa femme lui laissa pourtant accomplir le préambule normal. J'ai du scrupuleusement constater un tel avortement sur notre regître des mariages, par une courte note exceptionnelle, que je lus et commentai devant cette réunion. Désormais Tunion religieuse de ce couple ne peut plus avoir lieu que suivant la mode propre aux mariages renouvelles, dont il existe déjà deux exemples normaux, mais qui demande trois ans au moins de communauté, pour que l'expérience ait assez manifesté l'insuffisance des liens ordinaires, jugés d'abord suffisants.

Mon éminent disciple a dédaigneusement rejette tous les mariages que lui proposait son père. On peut cependant présumer aujourd'hui que, quelque vulgaires quils fussent probablement, ils étaient réellement préférables au choix qu'il a librement fait. Quoique, suivant ma coutume, j'aie d'abord jugé favorablement cette jeune dame, je suis maintenant convaincu qu'elle n'est pas supérieure aux femmes ordinaires pour l'esprit et le caractère, tandis qu'elle reste peut-être au dessous de la moyenne de son sexe en ce qui concerne le cœur. Son

seul mérite jusqu'ici constaté consiste dans une gracieuseté banale, que possèdent, en France, la plupart des femmes qui ne sont pas joUes. L'unique preuve d'affection qu'elle pouvait maintenant donner à son mari se trouve radicalement incompatible avec son anarchique répugnance pour le positivisme.

Nous pouvons ainsi constater combien il est dangereux de s'allier à ces familles, incurablement révolutionnaires, dont le type reste heureusement restreint à la France, où même il s'étend rarement aux femmes. Sous l'impulsion d'un père stupidement roussien, cette jeune dame pense et dit, que la vie humaine n'a nullement besoin d'être systématiquement réglée, et que le sentiment suffit seul pour nous conduire. Dès lors, elle ne professe qu'un déisme vague et stérile, ou plutôt perturbateur, qui ne peut aucunement susciter le mariage mixte, que j'accorderais volontiers à toute femme sincèrement catholique, musulmane, protestante, ou même juive. Je saurai désormais empêcher, autant que je le puis, de telles unions, en refusant, dès le préambule, de marier tout positiviste dont l'épouse serait entièrement dépourvue de religion quelconque. Toutes les âmes vraiment religieuses doivent, sous notre présidence, se concerter pour repousser de pareilles familles, qu'U faut graduellement réduire à ne s'allier qu'entr'elles, par le seul lien

municipal.

Dans la fatale situation, ou s'est ainsi placé mon malheureux disciple, il a déjà pris, avec la noble énergie

qui le caractérise, le seul parti vraiment convenable, en se décidant à quitter Paris pour aller, à trente lieues, exercer la médecine de campagne, en un village tellement isolé que sa jeune malade s'y trouve essentiellement dégagée des funestes contacts paternels dont la persistance la rendrait probablement incurable. Une bonté continue, combinée avec une inflexible fermeté, permettra peut-être au mari de rendre passablement aimante une épouse restée pure au milieu de son anarcbique égoïsme. Mais vous voyez que le but essentiel de ce mariage se trouve radicalement manqué, puisque les sexes échangent leurs destinations morales, l'époux devant ici suppléer à l'insuffisance affective de l'épouse, dont son cœur attendait un appui qui s'y transforme en une charge!

Tout à vous

À M. J. FlSHER,

à Manchester.

Paris (10, rue Monsieur-le-Frlnce)

Le Jeudi 1er Archimède 69.

Mon cher disciple,

je vous invite à surmonter autant que possible les dégoûts que vous me décrivez dans votre lettre de Dimanche, puisqu'ils sont actuellement inhérents à l'apprentissage médical, qu'on a dignement abrégé pour vous.

Votre prochaine excursion rurale va, j'espère, retremper vos forces, tant morales que physiques, afin que vos études puissent se terminer comme il convient aux vrais positivistes.

Mon noble et malheureux disciple, le docteur Foley, doit demain s'installer dans sa résidence provinciale, enfin fixée, après quelques essais consciencieux, à la petite ville de Mantes, sur la rive gauche de la Seine, à douze lieues de Paris, où passe le chemin de fer de Rouen, qui réduit ce trajet à cinq-quarts d'heure. Le choix parait, à tous égards, convenable comme poste médical. Je nV trouve d'autre défaut qu'un accès trop court et trop facile des Parisiens, qui va beaucoup multiplier les visites du père anarchique auquel mon digne disciple, dont je regrette vivement l'absence, doit maintenant soustraire sa jeune malade, ce qui ne peut ainsi s'accomplir qu'avec une fermeté soutenue.

Il est fort douteux que le traitement réussisse, parce que cette dame paraît essentiellement manquer de tendresse. Si sa nature eut été vraiment féminine, le spectacle habituel d'un père révolutionnaire, au lieu de l'entraîner en ce sens, l'eût spontanément dégoûtée, de manière à la pousser, par contraste, vers la mysticité catholique. La moindre affection sincère pour son mari l'eût récemment disposée à prolonger jusqu'au dénouement la facile condescendance positiviste qu'elle a seulement bornée au préambule, sans lequel elle sentait que M. Foley ne l'aurait point épousée, puisqu'il n'était nulle-

ment amoureux. Quant à la transformation que mon malheureux disciple attend d une prochaine maternité, je crains que 1 événement ne le détrompe, en suscitant, au contraire, de nouveaux conflits domestiques envers l'cducation de l'enfant. Une dame qui professe que la vie humaine n'a nullement besoin d'être systématiquement réglée, pourra difficilement s'astreindre, pour sa progéniture, aux prescriptions de la vraie religion, ou même souffrir que sa propre indolence soit assez réparée par la sollicitude du père. En tout, je crains que M. Foley n'ait fait une faute encore pire que celle que je commis ayant dix ans de moins que lui, tandis que je me trouvais d'ailleurs dépourvu de guide. Il ne lui restera peut-être, comme à moi, qu'à compenser la vie privée par la vie

publique.

Ce triste exemple doit sérieusement prémunir mes vrais disciples contre tout mariage inconsidéré, surtout en leur fesant immédiatement repousser l'alliance d'une famille pleinement révolutionnaire, où l'appât d'une prétendue émancipation peut souvent leur faire espérer une conversion, plus difficile et plus rare là que partout ailleurs. Beaucoup de dignes positivistes seront probablement forcés de garder le célibat, comme préférable, malgré ses lacunes et ses dangers, au mauvais mariage. Mais l'exemple de M. Eobinet, auquel je puis maintenant joindre celui de M. Congreve, leur permet d'espérer une union pleinement compatible avec leur foi, quelque difficile que soit un tel succès.

Avant de vous quitter, je ne dois pas négliger de vous communiquer la grande nouvelle que m'apprit avant-hier une lettre où M. Congreve m'annonce sa résolution arrêtée d'entreprendre l'important volume que je lui proposai sur l'histoire positiviste de la vraie révolution anglaise, afin de lier Cromwell et Danton. Il espère exécuter ce précieux et difficile travail dans trois ou quatre ans. L'admirable opuscule qu'il a récemment publié me garantit son aptitude envers cette opération décisive, qui fera certainement faire un grand pas à l'installation occidentale du positivisme.

Tout à vous

Auguste COMTE

À M. J. FiSIIER,

à Manchester.

Paris (10, rue Monsleur-le-Prince)

Le Vendredi 2 César 69.

Mon cher disciple,

votre lettre de Dimanche, que j'ai seulement reçue avant-hier, m'a beaucoup satisfait en m'apprenant la pleine efficacité, physique et morale, de l'heureuse excursion que vous venez de faire, et qui, j'espère, aura suffisamment retrempé vos forces pour le reste de votre apprentissage médical, surtout si, pendant les prochaines vacances, vous développez davantage une telle diversion. Quant à moi, ma santé continue d'être excellente, malgré

la permanence et l'intensité de mes méditations actuelles. ^lon incomparable fille adoptive, toujours touchée de votre souvenir spécial, est aussi trùs bien portante.

La répugnance intérieure que vous me décrivez envers les pratiques religieuses de votre récent compagnon de voyage, ou plutôt de sa famille, me semble un reste inaperçu des habitudes contractées pendant la phase sceptique. Vous avez ainsi laissé trop d'ascendant à Fesprit, et sans assez respecter les besoins du cœur, qui pourtant doivent toujours prévaloir chez le vrai positiviste. Môme sous les modes les plus imparfaits, la religion tend nécessairement à régler la vie humaine, surtout en cultivant le sentiment. Quelque arriérée que soit cette culture, ceux qui s'y livrent sincèrement sont plus recommandables et plus heureux que les révolutionnaires qui la laissent aujourd'hui tomber en désuétude totale. Notre résumé général de l'évolution humaine, tant individuelle que collective, dans la loi : Vhomme devient de plus en plus religieux, doit toujours constituer la formule caractéristique de notre conduite, privée et publique.

Depuis que j'ai totalement achevé la Politique positive (en Septembre 1854), je termine, chaque Mercredi, ma sainte visite subjective par une demie-heure de pieuse station dans l'église Saint-Paul, qui se lie au meilleur souvenir de ma vie intime. Je me suis de plus en plus félicité d'avoir dignement institué cette irrévocable pratique, où ma vie privée se combine mieux avec ma vie

publique, sous la commémoration hebdomadaire des affinités spéciales entre le positivisme et le catholicisme. Quoique le protestantisme ne puisse nous inspirer autant de vénération et de sympathie, cependant, en tant que réglant, à sa manière, la vie humaine, il doit aussi trouver place, au troisième rang, dans la grande ligue religieuse dont je conçus la première pensée après quelques mois de pratique de cette paternelle fraternisation avec la meilleure des religions provisoires.

Il me semble que vous avez incomplètement senti la portée sociale du précieux volume promis par M. Congreve. Outre sa grande réaction occidentale en liant les deux prolétariats les plus influents, il doit directement exercer une puissante action britannique en rectifiant la vaine opinion officiellement prépondérante chez votre aristocratie et votre bourgeoisie. Elles regardent l'Angleterre comme radicalement soustraite d'avance à la crise actuelle de l'Occident par sa révolution dynastique de 1688. Aucune élaboration spéciale ne peut donc avoir aujourd'hui plus d'importance pour l'installation sociale du positivisme occidental que celle qui rétablira la vraie filiation historique entre les deux grandes explosions républicaines de l'Angleterre et de la France.

Je ne doute pas que vous ne soyez très satisfait d'apprendre l'attitude décisive noblement développée par M. Congreve, avec le digne concours d'une éminente épouse. ° Tous deux se disposent, sous l'impulsion de mon récent volume, à refaire systématiquement leur édu-

cation théorique. Cette résolution caractéristique m'a récemment conduit à pousser M. Congreve vers le sacerdoce de l'Humanité, tandis que je l'avais long temps cru réduit au simple apostolat, dont il a dignement pris possession. Un écrivain anglais, qui, vivant à Londres, ose systématiquement reconnaître la présidence occidentale de la France, a dès lors fourni des preuves décisives de Tenergie que j avais d'abord refusée à M. Congreve, d'après le degré d'indolence inséparable du tempérament lymphatique et que j'attribuais à la constitution cérébrale. Sa maison de Wandsworth est déjà devenue un précieux foyer positiviste où se rattachent de jeunes lettrés d'élite, et qui devra finalement concourir avec celui que votre position médicale vous permettra d'instituer à Manchester surtout parmi les dignes prolétaires, sous la commune présidence du centre parisien.

Tout à vous

Auguste COMTE

À M. John Fishek,

à Manchester.

Paris (10, rue Monsieur-le- Prince)

Le Jeudi 1er Saint-Paul G9.

Mon cher disciple,

votre petite lettre de Dimanche, arrivée hier matin, ne m'a vraiment satisfait que par l'intéressant récit de votre digne fraternisation personnelle avec mon

éminent disciple et noble patron M. de Constant. Cette satisfaction est même altérée d'après l'étrange adjonction nominale de M. Williamson à M.M. Congreve et Winstanley, qui seraient peu flattés d'une telle confusion. J'avais assez informé M. de Constant, et, je crois aussi, vous-même, de l'indigne conduite tenue envers moi par ce roué britannique depuis qu'il a quitté Paris en 1849. Il faut vraiment déplorer que les meilleurs positivistes soient assez accessibles encore aux protestations hypocrites pour surmonter l'évidence de faits décisifs ou de lacunes non moins significatives. Un pareil assemblage ferait naturellement croire que la haute valeur réelle de M. Congreve et de M. Winstanley reste faiblement appréciée de leur noble interlocuteur.

A mes yeux, M. Congreve est aujourd'hui devenu le premier de mes disciples théoriques en Angleterre, comme M. Edger en Amérique. Son énergie m'avait d'abord semblé trop inférieure à son mérite mental et moral, parce que je confondais l'influence indolente d'un tempérament, lymphatique quoique maigre, avec une insuffisante vigueur de la région active du cerveau. Mais son admirable opuscule a pleinement rectifié cette méprise naturelle, en manifestant le noble courage du seul écrivain anglais qui, du milieu de Londres, a systématiquement proclamé la présidence occidentale de la France. La lettre dont vous me parlez ne m'empêche pas de croire que vous avez mal saisi la portée sociale de l'important volume qu'il prépare; et mes dernières explications

spéciales à cet égard, quoique je les juge assez claires pour n'y pas revenir, ne me semblent point avoir môme été comprises, puisque vous nVn faites aucune mention. Quant à M. AVinstanley, son incomparable visite du mois dernier m'a finalement conduit à regarder ce noble jeune homme comme devant bientôt fournir le meilleur type actuel du vrai patricien actif.

La brièveté croissante de vos lettres, et, je dois franchement ajouter, leur insignifiance graduelle, ne me semblent point assez expliquées par les motifs que vous alléguez. Mais je n'ai pas le temps aujourd'hui d'aborder une telle appréciation, que je réserve pour ma prochaine réponse. Je dois seulement vous avertir, à cet égard, que, si la périodicité trop régulière de vos lettres influe sur cette dégénération en amortissant votre verve, je pourrais vous délier de votre engagement, et me contenter de ce que vous m'écririez quand vous en éprouveriez un vrai besoin personnel, sans aucune corvée

filiale.

Tout à vous

Auguste COMTE

p.S.—D'après la copie ci-jointe, vous pourrez assez connaître la funeste issue, d'ailleurs aisément prévue, de l'année d'épreuve exceptionnellement accordée à M. Lefort pour sa réhabilitation morale. Pendant tout ce teuips, il n'est pas venu me voir une seule fois, outre qu'il a toujours fui les positivistes qu'il rencontrait, sans avoir jamais cessé d'habiter Paris. M. Audiffrent, qui

l'avait vu de près et long temps, le jugea, mieux que nous, un pur intrigant dépourvu de toute conviction réelle, quoique je ne regrette pas d'avoir attendu, pour le voir ainsi, l'épreuve spontanément résultée de sa résidence actuelle. Afin de m'épargner d'autres transcriptions, je vous charge de communiquer cette petite ])ièco officielle à tous les positivistes à portée de vos relations et dont ce personnage serait déjà connu, sans excepter M. de Constant si vous le revoyez avant moi, comme votre lettre permet de le supposer. Toutefois, cette communication doit spécialement concerner M. Hutton, avec lequel je crois que vous continuez à correspondre.

Je dois demain faire une sortie tristement exceptionnelle, pour l'inhumation de l'éminent sénateur républicain dont le civique patronage sera difficilement remplacé relativement au positivisme, qui trouvait en lui le seul adhérent ayant, depuis l'année 1822, suivi l'ensemble de ma carrière, avec une admirable persévérance, malgré son insuffisante énergie.

À M. John Fisiier,

à Manchester.

Paris (10, rue Monsieur-le-Prince)

Le Dimanche 11 Saint-Paul 69.

Mon cher disciple,

votre douloureuse lettre de Jeudi me fait vivement éprouver le besoin d'y répondre immédiatement,

pour rectifier l'affligeante interprétation que vous avez, contre mon attente, donnée à la déclaration, purement hypothétique, qui termine ma dernière réponse. Ce n'était point à mon intention, mais à la vôtre, que je vous avais paternellement offert de vous dégager de l'obligation de m'écrire le dernier Dimanche chrétien de chaque mois positivist-e, si cette fixité suscitait quelque embarras dans votre spontanéité. Quant à moi, je suis loin d'en avoir jamais été le moins du monde gêné, quoique je vous réponde avec une grande exactitude, sans excepter mes sessions de travail. Ne réglant pas l'extension de mes réponses sur celle de vos lettres, mais d'après les communications alors opportunes, je regretterais de voir aucunement cesser un tel usage, si, comme je le vois aujourd'hui, vous n'y trouvez aucune gêne, puisque la seule perspective de sa privation vous a gravement affligé. D'ailleurs, en voulant vous mettre cordialement à l'aise par le choix des époques, je n'avais nullement compté que vos lettres en devinssent moins multipliées : car M. Audiffrent, entr'autres que je pourrais citer, m'écrit plus de treize fois par an, quoiqu'il ne se soit jamais astreint à la ponctualité des dates.

Ceci me conduit à vous signaler, sommairement mais paternellement, la considération réservée comme prochaine à la fin de ma dernière réponse. Elle consiste à surmonter le motif tiré de vos futurs examens, en vous fesant, en principe, reconnaître que l'homme doit toujours dominer ses occupations quelconques, sans se

laisser jamais absorber par elles. Quoique les savants aient souvent tenté d'ériger cette absorption en symptôme de force, il n'y faut habituellement voir qu'un signe de faiblesse. Dans l'ordre normal, tout homme doit continuellement concilier deux occupations différentes, d'une part ses travaux spéciaux, d'une autre part sa juste sollicitude envers l'économie générale, en assignant des temps distincts et réglés à chaque genre d'activité. L'harmonie sociale serait autant compromise par l'abandon habituel des grands intérêts publics que d'après une négligence chronique des véritables offices privés. Si vous avez spécialement en vue le type sacerdotal, vous sentirez que le prêtre doit habituellement combiner plusieurs fonctions distinctes, dont chacune absorbe maintenant un organe; d'une part l'enseignement et la prédication, d'une autre part la consultation, la consécration, et la discipline. Préparez-vous donc à cette existence variée en sachant aujourd'hui poursuivre vos méditations et vos communications religieuses au milieu de votre préparation médicale.

L'irrécusable exemple de M. Audiffrent, dont le cas est entièrement pareil au vôtre, suffirait pour me confirmer la pleine possibilité d'une telle conciliation habituelle. Ses études médicales ne l'ont jamais empêché de m'écrire des lettres fort intéressantes et souvent longues, dont ses méditations professionnelles fournissent quelquefois l'un des principaux objets, d'après ses réflexions ou ses questions sur la philosophie pathologique ou thérapeutique.

Je crois donc que vous avez seulement à faire ici les efforts qu'exigent les habitudes empiriques de spécialité trop concentrée qui sont maintenant propres au milieu britannique.

Sans avoir bien compris ce que vous m'annoncez sur les titres, tant intérieurs qu'extérieurs, auxquels votre correspondance m'a doucement habitué, je me borne à vous faire franchement savoir que je serais vraiment affligé de voir aucunement suspendre ou restreindre ce cordial usage. Comme vous êtes l'un de mes disciples les plus distingués par les hautes qualités morales, je n'ai jamais douté de la pleine sincérité de ces deux sortes de manifestations habituelles. Les unes me sont personnellement précieuses, et les autres offrent une véritable utilité pour seconder familièrement l'installation publique du positivisme conjointement avec d'autres démonstrations analogues, dont vous avez spontanément fourni le premier type.

Tout à vous

Auguste COMTE

P.S.— M. Congreve n'étant pas membre de la Société Positiviste, et n'ayant jamais eu de relation quelconque avec le personnage exclu, toute communication spéciale de la copie officielle que je vous ai dernièrement envoyée deviendrait entièrement inopportune envers lui.

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