‹ Lettres à des positivistes anglais [microform]Chapitre 4 sur 6 · III.— DEUX LETTEES D' AUGUSTE COMTE À · texte numérisé non relu

III.— DEUX LETTEES D' AUGUSTE COMTE À

ALEXANDEK J. ELLIS.

À Monsieur A. Ellis,

à Edinburgh.

Paris, le Jeudi 17 Archimède 68 (10 Avril 1856).

Monsieur,

voici le reçu correspondant au mandat, déjà payé, que renfermait votre lettre de Lundi, parvenue hier.

Je voudrais pouvoir vous répondre en anglais aussi bien que vous m'écrivez en français. Mais je ne connais votre langue que pour y tout lire, surtout les lettres, américaines ou britanniques, que souvent je reçois ainsi.

Le paquet d'imprimés que votre lettre m'annonce, m'est parvenu quelques heures après elle. Mais je ne l'ai pas ouvert encore, et je dois vous informer que mon régime cérébral m'empêchera de le lire. Depuis beaucoup d'années, je ne lis aucun journal ou revue, même scientifique, et mes lectures normales se bornent aux chefsd'œuvre de la poésie occidentale ; parce que j'ai, de bonne heure, reconnu combien, ches les modernes, la lecture nuit à la méditation. Je n'ai jamais fait à cette salutaire hygiène que des exceptions fort rares, spécialement motivées sur les recommandations de ceux qui possèdent ma confiance. C'est pourquoi je vais me borner à faire

lire votre eiivoi par Vun de mes meilleurs disciples, très capable de m'en rendre un compte judicieux. Il m'eût été facile de motiver cette décision par le grand ouvrage qui m'absorbe depuis le 1er Février, et dont ma récente circulaire promet le premier volume pour Octobre. Néanmoins, j'ai préféré vous fliire, à cet égard, connaître ma règle constante, parce que vous me paraissez digne d'entendre la vérité directement.

Toute votre lettre est empreinte d'une confiance et d'une loyauté dont je dois vous remercier et vous féliciter. Mais elle témoigne un reste notable des influences absolues et des tendances individualistes qui sont propres au milieu protestant ou vous êtes isolément placé. Néanmoins, le degré de positivisme que vous avez atteint par vos seuls efforts persévérants mérite ma reconnaissance, et me permet d'espérer un prochain accomplissement, malgré cette situation involontaire, que vous pourriez maintenant améliorer d'après quelques contacts spéciaux avec les vrais positivistes britanniques. Je puis surtout vous signaler, en Irlande, M. Henry Ilutton, avocat à Dublin (21, Eccles Street), que je crois très communicatif. Il pourrait aussi vous convenir d'entrer en fraternisation avec M. John Fisher à Manchester (2, Trafford Place, Stratford new Eoad), jeune médecin, qu'i vient d'achever la traduction anglaise du CatecJiisme 2Jositivi8te, sans savoir encore comment il pourra la

publier.

Quant à la principale hésitation qui vous reste sur la

religion de l'Humanité, je dois vous rappeller que les hypothèses indiscutables ne comportent pas plus de négation que d'affirmation. On les admet et les écarte suivant les besoins qu'elles permettent ou cessent de satisfaire, sans les affirmer ni les nier. Voilà tout ce que le positivisme peut maintenant accorder à la croyance des purs déistes. Mais cette apparente concession se trouve essentiellement annuUée par son extension nécessaire, et mieux méritée, aux théologismes vraiment organiques quelqu'ils soient, monothéiques, chrétiens, musulmans, ou juifs, et polythéiques, gréco-romains, indous, &c. Partout un vrai positiviste s'abstiendra de nier, et se contentera d'écarter, non pour le temps et le lieu correspondant, mais pour l'Occident actuel, qui, d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine, a maintenant dépassé, chez les guides réels, l'état théologique, désprmais inconciliable avec la construction finale de la religion universelle. Entre les croyances qui la précédèrent, elle ne peut s'incorporer que le fétichisme, en le modifiant comme vous le verrez accompli dans l'ouvrage qui m'absorbe maintenant. Les croyances surnaturelles proprement dites ne comportaient qu'une existence passagère, actuellement épuisée, et le monothéisme est moins durable, par sa nature, que le polythéisme, qui s'éteignait en Occident quand il y cessa d'être opportun, sans que personne ait jamais démontré la non-réalité de Minerve, d'Apollon, de Jupiter, &c., tout aussi respectables cependant pour le cas correspondant, que votre Dieu.

Je pense Comme vous sur l'utilité d'un manuel positiyiste plus populaire et moins systématique que notre Catéchisme. Mais il ne peut émaner que d'une femme. Nous l'aurions déjà si je n'étais pas, depuis dix ans, objectivement privé de l'angélique collè-gue qui régénéra mon cceur, et par suite compléta l'essor de mon esprit.

Votre vœu d'une sorte de Vie des saints positiviste, à l'appui de notre calendrier, m'a souvent été présente déjà de divers points de rOecident. Mais je l'ai toujours repoussé comme inopportun jusqu'à ce que 1 un ae mes disciples puisse se charger d'exécuter sous ma direction, un tel travail, incompatible avec ma propre carrière ou cet épisode devrait former un volume équivalent a lun de ceux de ma Poliinr.. sous peine d'insuffisance, même en n'y comprenant pas tous les types quotidiens. Dans rnon Appel au. conservateurs, j'ai demandé le temple spécialement voué, dès sa fondation, au culte des grands hommes, que j'ai seul systématisé. Cette demande es pleinement motivée, et nullement oppressive envers le catholicisme, qui ne se sert pas de cet édifice. Je finirai donc par l'obtenir, soit du dictateur actuel soit de son successeur quelconque, après l'avoir reproduite en toute occasion opportune. Alors je célébrerai la, comme Grand-Prêtre de l'Humanit^s les soixante-cinq apothéoses annuelles sur lesquelles repose le Calendrier Positiviste. Une fois cette opération ax^complie, le livre oue vous désire, deviendra facilement exécutable par run de mes meilleurs disciples, dont je crains qu aucun

ne fut, avant cela, vraiment capable de le bien faire, vu la difficulté de se placer et de se maintenir au point de vue convenable.

Malgré mes occupations actuelles, ma journée du Jeudi reste toujours disponible pour les entrevues et correspondances, sans me déranger nullement, vu la régulière distribution de mon temps. Ne craignez donc jamais de recourir à, moi, même dans mes sessions de travail, si vous aviez spécialement besoin de quelques éclaircissements, ces communications m'ayant toujours paru faire normalement partie de mon office, quand elles concernent une personne capable d'en profiter.

Salut et Fraternité

Auguste COMTE (10, rue Monsieur-le-Prince.)

À M. ALEn- Elws,

Edinburgh.

Paris (10, rue Monsieur-le-Prince),

Le Lundi 12 Archimède 69.

Mon cher disciple,

voici le reçu correspondant au mandat, déjà payé, que renfermait votre excellente lettre du 1er Avril, qui m'est parvenue le surlendemain. Elle m'a trouvé dans le douloureux anniversaire caractérisé par la Dédicace de ma Politique. L'absorption qui m'est habituellement

propre en ce temps a cette fois été sensiblement aggravée d'après la suspension exceptionnelle de la discordance ordinaire du calendrier chrétien entre les dates de semaine et de mois. Même le jour précis de la catastrophe revenait hier avec le Dimanche des Rameaux, pour la première fois depuis onze ans, comme pendant le fatal événement qui priva la religion positive de sa meilleure propagatrice. Sans une telle coïncidence, je vous aurais certainement répondu vingt -quatre heures plus tôt, quoique vous ne soyez nullement surpris d'un retard motivé par le recueillement spécial qu'exigeait cette célébration exceptionnelle, pendant laquelle un urgent devoir m'aurait seul fait prendre la plume.

Je vous dois d'abord de sincères félicitations du progrès vraiment merveilleux que vous avez, depuis un an, accompli dans l'art, si difficile pour un anglais, de bien écrire en français. Ce n'est pourtant pas le premier exemple que je trouve, parmi mes correspondants britanniques, d'une précieuse aptitude, qui me rend spécialement honteux de n'en pouvoir aucunement offrir l'équivalent, même envers la langue qui m'est le plus familière (l'italien). Sans aspirer à cette rare transformation, je recommande à tous les positivistes français d'apprendre au moins assez d'anglais pour être, comme moi, capables de correspondre imparfaitement avec tous mes disciples britanniques, plus attentifs que nous à cette condition

de sociabilité.

La profonde appréciation de votre mémorable lettre

envers l'introduction de mon récent volume, me fait naturellement espérer que vous saurez pleinement utiliser l'ensemble de ce traité, dont l'étude vous est spécialement facilitée par des habitudes mathématiques, que j'ai lieu de croire exemptes de prtjugés académiques, moins enracinés en Angleterre qu'ailleurs. Vous avez dignement senti que, si ma Philosophie manifesta la supériorité théorique du positivisme, ma Politique établit sa prééminence sociale et morale, tandis que ma Syntlwse instituera sa prépondérance poétique. Eien d'essentiel ne pourra dès lors manquer à la religion universelle pour surmonter les graves obstacles de tous genres que présente sa substitution finale aux religions locales et temporaires, qui l'ont spontanément préparée. Quelque difficile que soit une telle rénovation, elle est la conséquence nécessaire de la loi des trois états, que mes trente ans de travaux ont déjà fait admettre par tous les penseurs vraiment au niveau de ce siècle. Car la principale application de cette loi doit naturellement concerner la religion, qui, quoique immuable comme sentiment, est profondément modifiable comme conception. Après que toutes les théories spéciales sont successivement devenues positives, suivant la complication croissante de leurs domaines, il est normalement impossible que la conception générale des divers aspects humains ne soit finalement assujettie à la même régénération, jusqu'alors restée purement préparatoire, et radicalement insuffisante, sinon équivoque ou précaire. Or l'incorporation systématique du

fétichisme au positivisme, en éliminant le théologisme, doit aujourd'hui caractériser l'accomplissement direct de cette reconstruction décisive.

Pour la religion, l'état positif consiste à poursuivre, immédiatement et rationnellement, sa destination sociale, réo-ler l'ensemble de la vie humaine, tant privée que publique; but que l'état théologique ne put jamais atteindre que d'une manière empirique et détournée. La substitution des lois réelles aux causes chimériques ne devient vraiment décisive qu'envers le système général de notre existence. Elle résulte de la doctrine d'ensemble maintenant construite par le positivisme, où toutes les affaires terrestres sont synthétiquement appréciées, pour la première fois, sans aucune liaison avec les prétendues affaires célestes, dont il laisse le soin à ceux qui, les conservant, deviennent désormais incapables de participer à la gestion suprême des relations humaines, envers lesquelles leur abdication coincide avec lavénement de la religion sociale et rationnelle.

Dans cette grande rénovation, mon nouveau tome, outre sa corelation aux suivants, doit déjà remplir un office spécial, en joignant l'émancipation scientifique ù la double émancipation, d'abord théologique, puis métaphysique, aujourd'hui commune aux âmes directrices. Cette réaction spontanée de ma philosophie mathématique, indiquée par ma dernière circulaire, va, j'espère, résulter chez vous de la lecture que vous m'annoncez. Les théoriciens ont plus besoin que les praticiens de cette

préparation finale, que je recommande à tous les vrais positivistes, comme devenue désormais indispensable à leur digne ascendant au milieu de l'anarchie occidentale. Si le prestige scientifique survit au joug théologique et métaphysique, on reste encore impropre à diriger la réorganisation finale. Il faut autant s'aflTranchir de la science que de l'ontologie et de la théologie, après avoir utilisé chacun de ces préambules selon sa nature et sa destination. En tant qu'analytique et spécial, Y état scientifique ne constitue qu'un dernier passage vers l'état vraiment positif, où V utilité, nécessairement synthétique et subjective, complète la réalité, d'abord objective et même absolue tant qu'elle reste particulière, comme l'indique l'inconséquence de tous les savants actuels, aspirant à la cause à travers la loi. Tous les esprits vraiment capables de seconder l'installation décisive du positivisme doivent soigneusement atteindre cette pleine émancipation, parce que les principaux obstacles à notre ascendant vont bientôt émaner de la science, qui déjà réclame contre notre institution du veuvage éternel et du chaste préambule conjugal au nom des prétendues lois physiologiques promulguées par le matérialisme académique; symptôme très propre à montrer combien il importe que le génie d'ensemble domine l'esprit de détail, sous peine de perpétuer l'interrègne religieux, où consiste la révolution occidentale.

Il faut maintenant vous témoigner ma reconnaissance spiKîiale pour votre communication des deux extraits du

malheureux Shelley, dont j ai déjà porté le même jugement que vous, quoique ses poésies me fussent entièrement inconnues jusqu'ici. Cette précieuse lecture m'a fait spontanément projetter d'accorder à cet infortuné génie une commémoration secondaire quand je réimprimerai le Calendrier positiviste. Quoique Byron y soit déjà pourvu d'un digne adjoint, il peut encore admettre celui-là, d'après une exception motivée, dont la môme semaine fournit un premier exemple en faveur de Bunyan, en adoptant une réclamation britannique. Le couple exceptionnel serait spontanément harmonique, vu l'analogie de malheur et de précocité, comme de génie, qui rapproche Shelley de notre éminente Élisa Mercœur, morte à 26 ans en 1835. Ses poésies ne me sont pareillement connues que d'après les extraits que j'en ai lus publiquement gravés sur sa tombe, toujours entourée encore d'admirateurs des deux sexes. Je n'ai pas eu besoin, pour oser l'inscrire à notre calendrier, de rien examiner au delà de cette soixantaine de vers, tant ils sont pleinement caractéristiques. Vous en jugerez par le suivant, écrit à l'âge de 17 ans, qui manifeste, chez la jeune fille du Grand-Être, une émancipation plus complète que celle de Byron, et plus nette que celle de Shelley : "L'oubli, c'est le néant; la gloire est l'autre vie." Ces diverses anticipations poétiques sont irrévocablement systématisées par la religion positive, qui les purifie de toute tendance anarchique, involontairement inhérente au scepticisme quelconque. 11 est donc impossible que

ces éminents précurseurs ne fassent bientôt surgir, chez les deux sexes, des successeurs décisifs, qui placeront le mouvement poétique, non seulement au niveau, mais même au dessus, du mouvement philosophique, pour l'élaboration occidentale de la régénération sociale. Déjà ma dernière circulaire signale, à cet égard, les espérances que me suscite un éminent positiviste français, maintenant en Italie, où s'élabore son noviciat poétique, succédant à de fortes préparations scientifiques, d'après la base mathématique.

Puisque vous allez prochainement à Londres, je vous recommande d'y fraterniser avec l'un de mes meilleurs disciples théoriques, M. Eichard Congreve, qui demeure, en famille, à AVandsworth. Il est l'éminent auteur de l'admirable opuscule récemment publié sous le titre Gibraltar et justement glorifié par ma dernière circulaire. Combinée avec son précédent travail historique sur l'empire d'Occident, cette épreuve me garantit sa pleine aptitude au volume capital que je lui proposai l'an dernier, et qu'il a noblement accepté maintenant, envers l'histoire positiviste de la vraie révolution anglaise, pour établir la connexité sociologique entre les deux grandes explosions républicaines que personnifient Cromvvell et Danton. Non mohis efficace en France qu'en Angleterre, cet ouvrage doit spécialement lier les deux prolétariats dont l'union importe le plus à la solution occidentale. Une telle coalition est déjà développable, sous l'impulsion positiviste, entre les âmes d'élite des deux pays, aussi

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bien, sinon davantage, chez les natures poétiques que parmi les esprits philosophiques.

Tout à vous

Auguste COMTE

P.S. — J'accepte volontiers la commission anticipée que vous m'avez cordialement proposée envers mes nouveaux écrits quelconques, que j'aurai désormais soin de vous faire directement parvenir à l'adresse indiquée, d'après l'heureux perfectionnement des relations postales entre nos deux pays. Mais je dois aujourd'hui déclarer que je ne publierai rien cette année, qui sera totalement employée à la forte préparation méditative qu'exigent les tomes 2nie et 3nie de ma St/nthcse subjective, consécutivement publiés dans les deux années suivantes. J'écrirai l'un en 1858, pour instituer sous le titre de Morale théorique, la Connaissance de la nature humaine; l'autre, en 1859, instituera la Morale pratique, ou le Perfectionnement de la nature humaine,

[Note by Mr. Ellis. — As Comte died 5th September, 1857, neither of thèse works was commenced on paper.]

[The following are the two extracts from Shelley alluded to above.]

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