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Lettres à deux femmes

De plus en plus le roman cherche à s'éloigner de la fable, car le lecteur s'intéresse de moins en moins aux tours de passe-passe d'une intrigue trop bien nouée. Lettrés et illettrés sont attirés vers le détail qui leur précisera le tout, tendent l'oreille au faible soupir qui leur révélera la profondeur de la peine humaine. On exige maintenant non pas l'histoire, mais la confidence. Le grand secret du charme des romans du xviii« siècle, c'est qu'ils ont la forme des mémoires, ou qu'ils émanent d'une correspondance privée. Aujourd'hui, las des excès romanesques des derniers romantiques que furent les naturalistes, on goûte les œuvres par le menu de l'accident prosaïque ; du haut en bas de l'échelle littéraire on dénonce et on interviewe. Les bons feuilletons sont des rapports de police, et les meilleures études de mœurs de nos psychologues nous offrent les adultères mondains photographiés dans leurs poses les plus naturelles... en abusant, d'ailleurs, du cliché. La France a donc toujours

eu le privilège du scandale, mettons de l'indiscrétion. Cependant, si elle demeure la potinière par excellence, elle est la première à blaguer ses défauts, voire ses fautes, avec une élég-ance n'ayant d'égale que sa naïve effronterie, et on ne saurait en vouloir aux enfants qui se moquent si aisément de leurs ancêtres, tout en les imitant avec une pareille maîtrise.

Dans le livre, des plus modernes, que nous publions : Lettres à deux femmes, il s'agit bien d'un roman par lettres, et s'il y a des lettres, d'authentiques lettres écrites à deux femmes d'une existence prouvée, il n'y a point de roman composé, d'intrigue voulue, de fable ou d'aventure romanesque arrangée conformément à la vie. Un jeune homme, atteint d'un mal qui doit fatalement l'emporter, écrit à l'une et à l'autre de ces femmes pour essayer de se distraire, mettre à nu son cœur et son cerveau, en leur demandant l'échange d'un peu de fantaisie :

Avant de nous séparer Il faut rire, il faut rire, Avant de nous séparer Il faut rire et s'amuser !

Le refrain de cette vieille ronde enfantine semble dominer cette situation horriblement dramatique d'un homme se sachant condamné et s'efTorçant à rire de lui-même, de ses amis, de ses ennemis, de la vie décevante et de la mort si proche, tout en flirtant avec deux inconnues,

ses deux correspondantes, qu'il désire ignorer pour mieux jouer à cache-cache. Hélas ! le roman était déjà fini qu'il songeait encore à la manière de le produire, et le dénouement tragique arrivait, le foudroyant, lui arrachant la plume des mains, alors qu'il notait son mépris du drame noir et de la littérature outrancière ! La vie se réserve toujours l'invraisemblable. Spirituel, très ironique, souvent trop mordant, érudit doublé d'un poète, ce jeune homme se préoccupe, en bon Français de vieille race, de la tenue qu'il convient d'avoir en face de la souffrance. Il met une étrange ferveur à chérir son mal, qui lui vaut comme un surcroît d'intelligence, et possède cette suprême volupté de se sentir fort devant ses propres faiblesses dans le temps que la mort chemine vers lui par des sentiers heureusement obstrués de ses fleurs préférées. Tour à tour ivre de ses lectures sur l'antiquité et de ses travaux d'écrivain moderne, de ses rêves et de ses ambitions, il dit ses hantises, parle des tourments de sa chair, de l'exaltation de sa sensibilité, de la nature, de son monde, comme un homme se livrant dans la liberté du journal intime; et, si ce n'est que ce journal n'a pas le convenu gênant d'une confession de professionnel, c'est bien pourtant le document humain saisi à sa plus pure source : le désir d'aveu qui torture tout mortel sentant que l'heure sonne de mourir en beauté.

Quelles sont les deux inconnues qui recevaient

ces lettres ? Il importe peu de le savoir. D'avance, elles se sont efFacées devant l'apparition de ce livre. L'une représente le témoin averti de la comédie littéraire que l'on va se jouer ; l'autre, plus ingénue, attend curieusement le spectacle ; ce sont deux masques de femme, voilà tout. Railleuse personne revenue de bien des choses ou jeune créature aspirant à la joie de tout entendre, elles demeureront les simples réflecteurs nécessaires au renvoi du rayon qui les frappe, et doivent rentrer dans l'ombre des coulisses lorsque le principal acteur éteint la rampe.

Avant de nous séparer Il faut rire, il faut rire...

Et celui que nous pleurons fut peut-être un sage d'abandonner la comédie de salon pour s'enfuir dans le drame de l'éternité...

J.-A. Goulangheon est mort le i4 mai 1904, au Sanatorium de Dienne (Cantal), où on l'avait transporté « en mauvais état », déclarait-il luimême. Il était né à Lille en 1875, et avait fait ses études au lycée de Versailles. Il vivait presque toujours dans sa famille, à Mantes-sur-Seine. Les soins délicats de sa mère, qu'il adorait, et dont le dévouement, hélas ! fut cruellement mis à l'épreuve, ne purent l'empêcher de se livrer jusqu'à la fatigue aux travaux littéraires les plus ardus. Mais cette âme, pleine de ces soucis imaginaires que savent si facilement se créer ceux

qui ne vivent que pour leur art, devait se morfondre davantage sous le poids de son inaction. Il rêvait de faire du théâtre, et ses premiers essais, a écrit Jules Glaretie dans le Temps, « annonçaient un observateur, des succès futurs. Beaucoup de mélancolie, une sensibilité douloureuse, des traits à la Flaubert, un pessimisme attendri caractérisaient ce jeune homme ». J.-A. Coulang-heon a pubhé en 1896 des poésies : Sur V Etang de Rêve; en 1899 : la Corniche d'Or; un peu plus tard : V Adieu, un acte en prose. Il a laissé trois autres volumes : V Inversion sentimentale, court roman qu'accompag-ne une longue nouvelle : la Sagesse pathétique; un roman : les Jeux de la Préfecture ; et un livre de nouvelles : le Béguin de Go. Ce dernier parut neuf jours avant sa mort. Il avait rapporté d'un voyage en Grèce de nombreuses notes pour des essais de reconstitutions antiques, des études d'archéologie. Helléniste distingué, épris de sculpture, de peinture, de musique, excellent critique d'art, son érudition empiétant parfois sur l'originalité de ses conceptions, il n'avait guère que le défaut de trop savoir; mais nul doute que sa personnalité, se cherchant à travers ses multiples labeurs, ne se fût enfin affranchie de toute influence et eût donné des œuvres très remarquables.

Disciple aimé de M. Anatole France, son admiration pour celui qu'il considérait comme le seul maître dont l'exemple fût digne d'être

suivi indiquait bien de quelle manière il entendait l'avenir de sa propre gloire, et à s'être trop nourri de littérature substantielle, il digérait plutôt mal ses lectures : « Il me faut du style comme à mon estomac de la bouillie d'avoine », s'écriait-il agacé par la littérature d'instinct. Le malheur, c'est que l'unique amour des langues mortes n'ajamais produitque de grands rhéteurs. (Les belles ruines inspirent le dégoût de la vie et donnent le désir d'en fabriquer d'autres !...)Mais cela passe, heureusement. Il est un âge où l'on se croit le droit d'être plus vieux et plus froid que les aînés. Plus tard, J.-A. Coulangheon aurait compris la stérilité de certaine force : « On devient jeune avec le temps ! » a découvert Aurel, ce délicieux et fantasque démon des Jeux de la flamme.

J,-A. Coulangheon a fait mieux, il est resté jeune éternellement, puisqu'il est mort avant la grande gloire.

A MADAME R

Mantes, 19 mai 1902.

Je vous réponds de nouveau, par goût d'avoir le dernier mot et parce que vous me demandez mon avis sur Claudine. D'ailleurs, vous tombez mal si vous êtes pressée, moi rien ne m'amuse comme les lettres. On y parle de soi tout à son aise. C'est transposer dans la littérature le plus touchant des intérêts de cette vie. On pose parfois, innocemment, on ne compose jamais. Cela repose. Et on a quelquefois la chance de jolies réponses. Si j'avais plus d'âge et un esprit plus averti je tenterais de refaire (on refait toujours) les Essais de Montaigne en lettres. Le roman par lettres? Oh ! Madame R.. laissez-vous y songer à vos moments perdus I Mais vous êtes

une femme pressée, une femme positive : « Ça ne se vendrait pas. » Je sens à votre rapidité de mauvaise écriture (quelle étrange manière de boucler vos a) que vous avez hâte de vous dé barrasser du masque de la politesse confraternelle,et cela me vexe. Enfin, pour si peu femme. . . de lettres que vous veuillez être, je ne me défendrai pas d'un peu d'afféterie. La danse devant le sexe 1 comme un paon qui montre ses plumes de dessous, le tétrao qui fait ses culbutes 1 II faut avoir confiance dans ces vieux instincts. Si nous ne les avions pas, conseillers invincibles et sournois, nous péririons par la sottise. Ils tiennent notre intelligence parles pieds et heureusement ! Elle est si bête.

Je ne vous connais pas. C'est délicieux. J'ai tellement entendu parler de vous et de si différentes façons que je vous ignore complètement. Ça me ravirait, cependant, de vous écrire sans aucune des galanteries d'usage parce que je suis, au fond, un homme qui s'embête à mort. Oui, je suis menacé de mort. Est-ce que cela ne vous paraît pas assez roman ? Vous n'y croyez pas ? Moi non plus.

— Madame^ je n'ai pas d'avis sur Claudine, sur toutes les Claudines. A en croire le chiffre des éditions, je déclare que c'est l'inévitable succès. Je n'ai jamais entrelu que Claudine à Paris. Gela ne m'a pas amusé. Il y a sept ans, j'aurais mieux aimé Gamiani. Aujourd'hui, je préfère les lettres d'Aristénète, Pétrone ou les scolies d'Aristophane. — Je ne suis pas sincère; tenez, j'aime mieux Don Quichotte. Je ne peux plus supporter, dans les livres, les histoires... naturelles dont s'émeut le temps présent. Toutes les érasties finissent par m'assommer. Certes, il faut mettre de l'Hamour dans les livres, comme des amandes sur un gâteau. Quelques amandes. (Les convives qui ont de mauvaises dents ne les mangent pas.) Mais la frangipane m'écœure.

— Personnellement j'aime les femmes. Et la forme supérieure de l'amour m'apparaît dans la maison close. Ce qui me plaît ensuite le plus dans les femmes, c'est leur toilette. J'aime jouer à la poupée quand c'est Doucet, Paquin ou Redfern qui arrangent les frusques. Un chapeau de Rebout m'intéresse comme une médaille de

Francesco de Laurana. Et puis il y a dans la mode un plaisir furtif qui n'est pas sans mélancolie. La manière dont les femmes s'habillent, marchent, nouent leurs cheveux, m'attache plus que la façon dont elles font l'amour... qui est toujours la même. Elles ont plus d'inconnu dans l'entre-deux d'un jupon que... (syllepse décente). Et n'en parlons plus : elles sont stupides !

— Claudine en ménagea J'imagine peu de choses. Je n'ai pas d'imagination. Je pense que des femmes s'aimeront et que Claudine sortira toujours vertueuse des ruisseaux peu profonds qu'elle parcourt. Jene crois pas aux oppositions. Monsieur Tarde a écrit sur la théorie des contraires un gros volume plus passionnant que les inquiétudes de Claudine. Il n'y a que des degrés. Les vices, c'est des vertus exagérées ; c'est des passions qui ne se fatiguent pas. Je regrette de n'en pas avoir. Ça doit donner un fier intérêt à la vie. Ce qui dégoûte des passions, c'est qu'elles finissent ! Mais un beau vice... un grand vice... quelle prodigieuse raison d'être I Sans compter la chance d'y mourir. Un vice, c'est de la meta-

physique. C'est enfin quelque chose d'illmiité. C'est la preuve de Dieu.

Je n'en ai pas. Cela me désole. Et je ne crois pas en Dieu: tout cela me fait la vie assez morne. Vous savez à quelle noblesse alteig-naient vos deux frères ennemis ? Claudine qui se croit vicieuse est une sotte. Le vice l'émeut comme une petite fille de faubourg-. Elle aime un vieux comme une héroïne deGjp. Et puis quand donc considérerat-on les sodomites et les lesbiennes sous l'angle de la nature. Je n'ai pas réussi dans la Sagesse pathétique à poser l'amour de femmes à femmes comme une simple méthode d'esthésie et d'esthétiquCj comme un mode d'exaltation. Peut-être ne le comprenais-je pas aussi bien que je fais maintenant. Quelles duperies n'éviterait-on pas ? Les femmes feraient, avant le mariage social, l'exact apprentissage de leurs réactions nerveuses; elles y trouveraient la mesure de leur sensualité. Enfin leur intelligence obscure y prendrait des raisons de s'émouvoir et de s'intéresser. Ce serait la tranquillité des familles, et, faute d'enfants, l'ordre social maintenu. Mais il y a quelque temps que je pense que la morale n'est

pas même l'intérêt social. C'est la loi des moins vivants jaloux des plus vivants. Comment peutil y avoir une morale du plaisir? Du seul fait physiolog-ique, dont l'usage comme l'intelligence reste si absolument subjectif et idéal !Et les gens moraux sont si d'accord avec moi qu'ils achètent 12.000 volumes de Claudine en trois jours. Ce n'est qu'une façon de se donner les ém otions et les plaisirs de Claudine. Pour trois francs, c'est économique et renouvelable à volonté. Alors pourquoi défendre les cartes transparentes et les photographies compliquées? La logique de nos pensées n'est pas celle de nos actes?

Madame, mon opinion sur Claudine est que ces romans abondants en éréthismes vont fatiguer la petite sensualité du public. Ces gens ne sont pas capables de spasmes prolongés. Comme ils n'ont pas l'habitude et qu'ils s'intéressent à de telles lectures, plus matériellement qu'il ne conviendrait pour leur santé... ils s'épuiseront. Et nous traverserons une période glaciaire vertueuse, qui nous sera néfaste.

Après les conteurs du xvie, le grand froid classique, les théories de la grâce, le jansénisme,

l'avènement de Pascal. Après la galanterie du XVIII®, l'austérité de Robespierre et l'hébétude de la Restauration. Je crains les périodes morales. Il y a des émotions qu'il ne faut pas rendre facile aux braves gens. Ça les éreinte. De farouche, leur vertu devient hostile.

Depuis Aphrodite y j'attends la création d'un ministère des mœurs publiques et un cabinet Bérenger. Vous verrez qu'on interpellera touchant Claudine... et qu'un socialiste déclamera sur la licence nationale. Claudine... çan'a qu'un mérite, à mes yeux, ça ne se passe pas dans l'antiquité. Du reste, il y avait en Grèce et à Rome une morale publique plus vertueuse que la nôtre au sujet de la littérature. J'ai lu assez d'auteurs pour prendre la conviction que les ouvrages licencieux ne passaient pas ceux d'aujourd'hui en nombre et en sujet.

Je sais bien qu'il faut tenir compte des exécutions chrétiennes faites dans les couvents et dans les bibliothèques laïques et des barbares de toutes sortes. Mais dans toute la littérature latine le Satyricon reste unique. Ovide a peur d'Auguste comme Lafontaine (des Contes) a peur de

Louis XIV. Les romans grecs sont la plupart insipides comme les pastorales du xvii''. Chez les Grecs, Aristénète, Alciphron sont de petits auteurs qui ne dépassent pas la sensualité de Diderot dans Jacques le fataliste. Si Lucien écrit les Dialogues des courtisanes et s'il raconte une aventure de saphisme, la dernière phrase du dialog-ue est une fuite pudique. Lucien se dérobe avec Léaina : « Ne t'enquiers pas davantage — dit-elle — cela m'est à honte à présent. C'est pourquoi, par l'Ouranienne (la Vénus défendue), je veux me taire. »

S'il est un peu plus courageux dans l'Ane, il ne l'est que pendant dix lignes et c'est enfantin, autant que l'incident de Lycenion dans les Pastorales deLongos. Dans \es Amours, il blâme la pédérastie : et c'est plat ! Je reconnais que dans l'Anthologie la Muse de Straton ne saurait aller au collège, mais elle finit rarement des situations, elle n'exprime guère que des sentiments. Je n'ai pas encore lu les fragments des comiques grecs dont parle P. Louys.Mais Aristophane n'est pas terrible dans Lysistrata,et si le scholiastedes grenouilles renseigne sur le tribadisme, je crois me

souvenir que c'est presque à un point de vue grammairien. Dans Athénée les courtisanes sont respectables par leurs fonctions, stupides par leur esprit comme il sied. Certes, le Banquet de Platon finit par une de ces danses mimées où les amours de Bacchus et d'Ariane sont figurées avec une exactitude troublante, au dire de Xénophon, mais ce n'est pas bien grave. La morale existait. On n'eût pas admis qu'une bourgeoise, au Céramique, se montrât sous un voile de Cos « d'air tissu «.Les Thébaines de distinction sortaient aussi enveloppées que les Orientales de qualité le font à Stamboul ou au Caire. Les statues de Tanagre,d'Attique et d'Asie ne dénudent sous une mousseline que des danseurs ou des cubistes. Si les coupes gravées d'Ionie et les figures peintes sur les vases grecs du Louvre nous montrent des gazes transparentes, c'est sur le corps des servantes ou des prêtresses dans des scènes d'intérieur. Je ne crois pas à l'amoralité de l'antiquité. Le seul immoraliste grec fut Aristippe et il fut toujours bafoué. Lucien lui-même le rabaisse dans les Sectes à V Encan. Le seul philosophe dont la libéralité morale fût tolérée

fut Epicure. Epicure place le souverain bien dans la vertu.W admet que cette vertu doit être agréable. C'est ce qu'on a appelé la morale du plaisir?...

Vraiment je préfère Don Quichotte, Gulliver et Candide. Je lirai donc votre article, mais je ne lirai pas Claudine. Je l'achèterai pour l'offrir à une femme honnête qui veut bien coucher avec moi, et j'en aurai peut-être un peu d'ennui si ça lui monte à la peau. Ah ! que je la laisserais bien dandiner si le goût lui en prenait ! Une Claudine doit rester phidèle (Jean de Tinan) et vous ne sauriez croire combien ça m'est égal, hélas !

Le roman pour plaire aux masses doit être bête. On joue à se faire plaisir comme avec Maeterlink on joue à se faire peur. (Je sais, oui, que Monna Vanna est d'un genre plus robuste. Je n'irai pas non plus. Je ne regrette que Georgette Leblanc.)

Madame, j'aime les livres où l'on se f... du monde, de la vie, des gens, de Dieu et du Diable. Maeterlinck croit à Dieu. Claudine au diable. J'aime ceux qui ne croient à rien et qui ne s'en donnent pas l'air.

Je lis en ce moment les mémoires de la duchesse d'Orléans, née princesse Palatine et mère du Régent. Cette forte et laide Allemande, dont le jugement inquiétait le grand roi, possédait un mari qui s'habillait en femme, jouait de la mandore et se souciait de dentelles, c'était ce Monsieur d'Orléans-là qui...

(On m'a dérangé et j'ai perdu ma phrase. Voir Saint-Simon.) Cette Palatine crevait des chevaux, n'aimait pas les femmes et méprisait les hommes. Elle écrit que « la choucroute et les saucissons fumés lui manqueront toujours ». Elle dit avec beaucoup de raison :

— « Je n'ai jamais entendu parler de Spinoza 1 Etait-ce un Espagnol? »

M^^" de Sévigné n'est qu'une dinde auprès de cette nature. Il y a des passages d'une vérité qui charme et qui fait tordre ;

— « Une dame de Lorraine qui se nomme M'^^de Rosière alla rendre visite à une demoiselle qui habite dans le voisinage et qui se nomme M^'® de Choiseul ; elle a été fille d'honneur de la duchesse du Maine et nous la connaissons toutes. En arrivant, M^^^ de Rosière va droit à la cham-

bre de M"^ de Choiseul et, entrant sans dire gare, la trouve avec son jardinier à elle qui s'appelle grand Colas. Voilà M™^ de Rosière toute stupéfaite et qui s'écrie : Ah I mon Dieu, Mademoiselle, qu'est-ce que mon jardinier fait dans votre lit ? M^i« de Choiseul répond qu'il est son mari et qu'elle l'a épousé par un sentiment de reconnaissance. >)

Cela n'est-il pas séduisant? Malheureusement, on n'a pas gardé l'orthographe qui est la plus imprévue du monde.

— « Je n'ai plus entendu parler de la comtesse de Wurtemberg, mais on dit qu'il y a d'étranges choses entre elle et son fils ; c'est un jeune homme de quinze ans et elle ne veut pas souffrir qu'il couche ailleurs que dans son lit à elle. On lui a dit que cela faisait jaser, mais elle ne s'en soucie pas. »

— « Nous avons été hier à la chasse du cerf. Les chiens se conduisirent bien et prirent le cerf en cinq quarts d'heure. »

— « Lorsqu'on se farde beaucoup la peau, on se la gâte complètement, c'est ce qui est arrivé à ma mère. Je ne me suis jamais inquiétée

de ma peau, autrement je n'aurais pas, durant trente ans, chassé en tous les temps comme je l'ai fait. »

— « Beaucoup de Françaises, surtout celles quiont été coquettes, débauchées, aussitôt qu'elles sont devenues vieilles et qu'elles ne peuvent plus avoir d'amants, se font dévotes. »

— « On ne m'a jamais grondée pour dormir à l'ég-lise. Je m'y suis donc si fort habituée que je ne puis m'en défendre. »

— « Il s'est passé ici une chose affreuse la la semaine passée; la duchesse d'Uzac (c'est d'Uzès qu'il faut lire) est morte du mal français ; elle était fille du prince de Monaco, et une très digne et respectable dame. Son infâme mari, qu'elle adorait, l'avait ainsi g-âtée. Je ne puis comprendre comment elle aimait un tel homme, car il est horriblement laid, il pue comme un bouc, il passe tout la journée à se saouler avec ses laquais et il fait encore pis avec eux. Cependant il lui avait inspiré une telle affection qu'elle a dit qu'elle mourrait contente si elle le revoyait avant que de rendre l'âme. »

Mais tout cela est-il bien authentique ? Cette

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correspondance a une histoire difficile. L'éditeur affirme l'exactitude de la traduction. Beaucoup de ces lettres furent écrites en allemand. Les françaises ont une saveur inouïe à force d'orthographe fantaisiste. Marie-Antoinette faisait aussi mal... ou aussi bien.

Et combien je préfère ces Autrichiennes maladroites à M^^e Roland.

Madame R..., voici trois heures que je vous écris. Vous devez trouver avec moi que c'est beaucoup. Je ne sais pas et je n'aime pas faire un livre parce que je le voudrais parfait. Mais les lettres se font toutes seules. Vous m'aviez demandé ce que je pensais de Claudine... c'est un peu votre faute... si j'en suis à la duchesse d'Orléans !

Je lis aussi — non, je n'ai pas fini — les « Souvenirs entomologiques » de Fabre et « rintelligence des animaux » de Romanes. Cela me complète le darwinisme auquel je ne crois pas. Il n'y a pas de science. La nature ne comporte que des accidents. Et c'est nous, imbéciles, qui faisons de l'accident la méthode. Ce qui nous distingue surtout de l'animal, c'est la bêtise.

On peut le penser en voyant les hommes. On en devient sûr en étudiant les animaux.

Sur ce, je vous salue, Madame R...

A MADAME R

Il ne faudrait pas vous moquer de moi avec cette insistance. Si je suis bête, ça me donne assez de mal. Pour Claudine vous avez raison. Je l'ai relu. Je vous avais écrit autour sans envoyer le mot : « C'est délicieux et pas poseur. » Délicieux : sens strict de « délices »...

Il fait un orag"e extravagant en ce moment et j'ai fort mal à la tête. Je ne sais pas si vous prendrez le g"oût de m'écrire (vous n'avez pas le temps!), mais l'orientation de vos pages me déroute chaque fois. Et puis vos lettres c'est un peu du brouillard. On ne voit pas. Sans doute que, dans la brume, vous faites la grimace aux gens. Je vous trouve sans indulgence pour les contradictions des autres. Votre grand plaisir est, j'imagine, de tirer les gens par les pieds pour

l6 LETTRES A DEUX FEMMES

VOUS épanouir de la sotte fig-ure qu'ils font par terre.

Vous me reprochez d'avoir lu Baruch et ma « littérature ». Savez-vous de moi ce que je ne peux pas arriver à connaître? Je sais bien que dans le grand bois vous jouez à vous perdre. Moi je joue à me chercher. C'est un mauvais jeu puisqu'on ne se trouve jamais... que dans la folie ou la mort. Pourtant, je continue. J'abats des livres comme on abat des noix. Vous avez tort de rire. Votre rire^ particulièrement, est impie. Vous at-il paru que je voulais savoir des choses? Vous me flanquez des coups de cravache, toujours dans le brouillard, d'une cravache qui serait une fine règ-le d'acier. Et vous riez de ma mine d'écolier trop féru de ses devoirs. Cette lettre d'aujourd'hui... allons-nous nous fâcher avant même de nous connaître mieux? Mais non, vous êtes comme la poussière les jours de grand vent. Ça tourne et ça brûle les yeux... ce n'est rien!

Bien sûr, j'ai eu tort de commencer. Les parents sages disent à leurs enfants ahuris qu'il ne faut pas parler aux gens qu'on ne connaît pas. Excellente sag-esse! Etant donné qu'on ne se

connaît jamais les uns les autres, il ne faudrait jamais se parler? On est des aveugles — sourds — pas muets, malheureusement, alors on ne se comprend pas. Ce n'est pas du temps perdu, d'ailleurs, pour moi, puisque vous répondez tout de même. Voilà que vous étiez ma marraine et que vous devenez un monsieur. Je suis très malheureux d'écouter dans le désert. On se moque de moi. Que j'écoute France ou que vous m'écriviez, je ne comprends pas davantage l'ironie. J'arrive à ne plus saisir le sens des mots. Je me trouve comme un sans-pays. Ah çà, qui est-ce qui voudra parler avec moi? Et la même langue? Je ne comprends plus que les caractères d'imprimerie parce que j'y mets au moins le sens que je veux. Vous savez bien qu'on ne lit jamais les livres que leurs auteurs ont écrits. Ils ne sont jamais sincères... et tellement raturés I Je voudrais qu'un être écrivît non plus sa vie de convention ou de parade, mais sa vie de chair et de folie, ses g-oûts de crime et de beauté, sa misère et ses voluptés. Ce que je voudrais voir dans un livre : une belle et puissante bête. Il y a les mémoires de Cellini, un peu. Mais on ne peut pas

relire toujours. Je voudrais vivre, littérairement, soit, mais vivre. J'étoufFe ! Quelle blague que votre volonté! Pouvoir c'est vouloir, oui. Je crois que je crèverai, seul, dans mon coin.

Qu'est-ce que ça peut vous fiche, tout ça.

Adieu.

A MADAME R

Je serais désolé, Madame, avec beaucoup d'autres, mais autant que les plus désolés, si quelque mauvais garnement vous faisait votre affaire : — je n'ai pas peur des voleurs, éveillé et armé, seulement endormi je crains d'être prévenu. Vos distractions me stupéfient. Que vous aimiez votre villa du bord de l'eau comme vous aimeriez une personne, j'y consens, mais se féliciter d'y avoir été cambriolée deux fois en un an, cela passe mon espérance de vous savoir originale.

J'ai pour ami le sous-préfet de Corbeil, M.Fabre. C'est le Jean Madeline dont vous avez loué

les nouvelles dans le « Mercure » et un homme agréable qui fera tout ce qu'il pourra pour vous éviter d'être assassinée.

Permettez-moi de lui communiquer votre lettre ou envoyez-lui un mot. Il aiguisera l'attention des gendarmes.

Votre avant-dernière missive, qui m'a plu, n'était pas inutile. Vous y changez d'aspect et certains paragraphes s'y montrent très appliqués^ comme lorsqu'un être puéril se met à tirer la langue en écrivant. Vous avez l'âge d'une femme sérieuse, oui, mais je ne crois pas au sérieux des femmes, car elles jouent une éternelle comédie, même enprésence de leur miroir quand il n'y a plus d'étranger. Le votive ami qui la termine m'effare. Ce sont deux mots dont j'ai perdu le sens... et vous ne me répondez rien au sujet du roman par lettres, naturellement 1 Vous prenez presque la peine de boucler vos a. Merci.

Ce que j'entrevois dans vos lettres, c'est que vous avez de multiples occupations assez peu littéraires et que vous jouissez d'une santé merveilleuse. Je vous imaginais névrosée, tout au moins posant pour la névrose.

LETTRES A DEUX FEMMIÎS

Alors... cela me déroute. Si vous êtes de bonne humeur, moi je suis grinchu en diable. Pour me convaincre que vous abusez de l'incognito, je n'aurais qu'à traverser le seuil du bureau de M. V...,et à me présenter, comme les camarades, un mardi, pourquoi pas un autre jour ? Mais je n'en ferai rien. Ça me gâterait mon plaisir de jouer à cache-cache et ce que vous me diriez ne manquerait pas d'être banal. (Vous voyez que ce n'est pas la galanterie qui m'étouffe !)

A propos, comment pouvez-vous recevoir des femmes, vous, comment cela ne vous excèdet-il pas ? Je crois savoir qu'une de mes belles ennemies vous fréquente, une Juive. On vous aura dit du mal de moi, je l'espère.

— Votre père Dupré est un sot de cambrioler des maisons de campagne quand il y a tant à faire à Paris. Si je l'avais eu sous la main le 27 mars de cette année, je lui aurais fourni une excellente affaire. J'ai payé à une horrible femme 194.000 francs qu'elle nous a soustraits avec l'aide de la justice. Elle les emporta de chez l'avoué dans un petit sac en soie. Elle est millionnaire ou miglionnaire, comme dit Gide. Ce

père Dupré, chemineau de profession, n'aurait pas eu besoin de son pic à démolir les portes. Avec de bonnes jambes, il pourrait devenir un honnête homme quelque part, et sénateur. Que je m'explique : si on m'a pris, si on nous a pris plutôt (car je ne suis pas seul chez moi), 190 mille fr., c'est que nous n'avons pas pules défendre et qu'après 28 ans de procès (rien des Craw^ford) ma mère, mes sœurs et moi, qui avions besoin d'arg'ent comme tout le monde dans la vie, nous avons eu peur d'attendre encore aS ans le résultat d'un nouveau procès. — Mais qui vous obligeait, vous, à laisser dans votre maison du bord de l'eau votre argenterie et vos bas à coins mauves ? (Vous ne portez pas le coin à jours ?) L'aventure des bas à coins mauves, revendus trois sous aux paysannes des environs, me semble instructive. Vous habitez, l'été, un pays charmant! Si vous recherchez, d'autre part, les émotions inédites, c'est un luxe qui n'a pas de prix. J'écris à Fabreque les cambrioleurs abusent de votre bonne g-ràce et qu'ils y mettent peu de discrétion. Qu'on leur offre un bureau de tabac ou qu'on les introduise dans les finances. Il

convient d'utiliser les talents spontanés et d'employer le cambrioleur aux perquisitions.

Ce que je pense du gendarme ? En 1899, j'ai rédigé, dans l'Oise, sur la gendarmerie, un rapport de 60 pages que mon préfet signa et qui ne fut lu par personne. Les gendarmes figurent dans les gares de campagne au passage des trains. Leurs instructions portent qu'au départ du convoi ils ont à joindre les talons dans la position du soldat sans armes et à garder une attitude militaire... après quoi ils rentrent dans leur caserne où ils font des tas d'écritures. Leur uniforme est beau, encore qu'un peu bien archaïque. Ils sont le seul débris de la maréchaussée. Grâce à cet uniforme voyant, qu'on a soin de rehausser sur l'horizon à l'aide d'un cheval, les voleurs ont la facilité de les découvrir de loin et peuvent aisément conjecturer dans quelle direction les uns cherchent les autres. C'est la définition de la courbe qu'en géométrie on appelle « asymptote ». Ils ne se joindront jamais.

Madame, il pleut toujours. Mes abricots ne mûriront pas, et ils auront goût d'eau. Ni les roses ni les pivoines ne sont ouvertes .

Je ne sais pas comment terminer avec vous ; ami, amie, ennemi, ennemie?

L'Asymptote, quoi I

A MADAME R

Madame,

Je vous transmets la lettre de mon ami Fabre. Je rentre de Paris. J'ai revu des pièces écœurantes, samedi soir. Dimanche matin, je suis allé aux deux salons. Dimanche après-midi, deux heures de salons... littéraires : Vandérem, Prévost, Hervieu... j'en passe. Dimanche soir, la soirée des morticoles à l'Opéra Comique, salle d'assassins et vers d'Haraucourt ! Ce matin, heureusement les Toulouse-Lautrec chez Durand Ruel... mais déjeuné chez un ex-ministre 1 Je suis fourbu, f. ..., écœuré comme si j'avais mangé... (syllepse) et pardon.

Je regrette, pour moi, que vous ne puissiez pas m'écrire plus souvent. Je m'embête dans la

vie comme tous les autres ensemble. La vie à Paris est encore plus morne que la vie de province. Pour comble, et à cause de vous, j'ai lu en revenant, lu tout à fait, cette fois, la Claudine en ménage qui m'a ramené sur les boulevards. Mais, voyons, quand on a un vice on y crève, on en crève, on le crève ; on n'y renonce pas ! C'est aussi bête que l'idylle sapphique de Liane de Poug-y ! (Je crois que c'est d'elle, à cause de la fin.)

Vous allez m'en vouloir de vous avoir recommandée à un sous-préfet, à des gendarmes et à un commissaire de police. Vous aurez tort. Ne croyez pas que je veuille vous priver du ressort de la peur. Continuez à me raconter des histoires de voleur, car je suis certain que ma recommandation sera inutile, les g'endarmes sont trop beaux !

— Madame, trop de littérature amoureuse me dég-oûte. Avez-vous pensé que l'acte d'amour est en somme expulser de l'amour, donc le renier ?

Et toute cette littérature est cependant encore de la vie. Je crois que je n'aime plus la vie.

LETTRES A DEUX FEMMES sS

P. S. J'oublie de vous dire que j'ai entendu parler de vous d'une façon odieuse par des gens très bien.

Si vous êtes odieux... restez-là.

A MADAME R

Madame, Monsieur,

Comment voulez- vous qu'on vous appelle?

C'est agaçant cette sphingitude . Dans vos courriers vous parlez au masculin... Donnez-moi un nom propre ou un petit nom. Je ne sais comment vous appeler. — Je pensais bien que ma nouvelle ne vous satisferait pas. Avez-vous pensé qu'elle me satisfît ? Je suis aussi et plus difficile que vous.

— Je suis allé hier voir le portrait de la brûlante amie de Claudine. Vous devez l'avoir vu ! C'est une des plus belles toiles des salons de cette année. Mais la peinture vous touche-t-elle beaucoup ?

Comme vous écrivez mal, vous que je ne connais pas ! Vous avez une écriture et un style en tessons de bouteilles. Ça ne doit pas être, chez vous, involontaire. Seulement, comme je marche pieds nus, ça me coupe ! Ça me plaît tout de même parce que c'est vraiment épistolaire.

Si je ne vous connais pas j'ai toujours su que vous étiez une drôle de personne. Vous jouez à cache-cache le mieux du monde, vous jouez le vent dans les arbres. Ça vous coule dans le cou quand on le croit en haut des feuilles. Et j'imagine que je vous fais l'effet d'un singe occupé à capter un flocon de plume.

La pluie tombe. La pluie d'été me rend tout misérable. Ça remplit mon jardin de colimaçons accouplés. L'amour des autres me dégoûte ! Le mien me semble assez ridicule. Les colimaçons, eux, appuient leur maison dessus!... Bâtir sur l'amour? Que vous en semble? J'ai remarqué que vous demeuriez muette (ou muet) sur ce paragraphe. Généralement, quand une femme écrit à un homme (peu importe l'âge ou l'éducation), elle ne parle que de ça. Vous vous piquez d'exception? Est-ce pour vous vieillir ou vous

rajeunir? Votre ton enjoué me déjoue. Je vous ai déjà tendu quelques pièges où vous avez pris grand soin de ne pas tomber. Des gens m'ont dit que vous étiez une amuseuse de premier ordre en paroles. Au fond, pouvez-vous deviner que si je m'adresse à vous c'est que je ne sais plus à quel saint ou à quel démon me vouer. Les jeunes femmes sont bêtes et les vieilles femmes sont laides. Selon vous, peut-il exister un genre d'animal-femme qui puisse tout de même bauer de l'intelligence?

— Comment faites-vous pour ne pas vous embêter? L'envie, c'est un vice royal, et je n'ai que cela de noble pour mon compte, hélas ! Vraiment quelque chose vous fait vous oublier? Moi rien... rien... je tourne dans mon cercle vicieux et je suis malade par-dessus le marché avec toutes les apparences de la santé. Je fais un très mauvais colimaçon, ma coquille me pèse 1 Je ne suis pas, cependant, Werther pour un sou. Je fus élégiaque à mon heure, parce que le blé quand il pousse est toujours vert, mais je fus promptement las d'espérances en herbes. Non ! C'est trop toujours la même chose I J'ai mainte-

nant l'envie de compter les mouvements comme à la caserne.

Notre roman par lettres ne peut se passer de quelques vaines considérations sur la petite friction physiologique. Mais si vous ne prenez pas les perches que je vous tends, je vais être obligé de causer seul... et c'est pour le moins une raison de mévente t Je me moque volontiers de moimême, encore faudrait-il m'y aider en ayant l'air de me prendre au sérieux. Deux augures qui s'efforceraient de se voir sans trop sourire, quoi!

Sérieusement, Madame, j'ai des choses à dire (pardon, à redire) sur le Dieu. Je le trouve mal placé. Et trop haut et trop bas. De jolies choses à dire, et si je les mets dans un Toma.n publiable, ça ne vaudra rien.

Ah! Et puis, je m'ennuie... je m'ennuie sans aucune raison de vivre.

Quels sont les écrivains qui disent des choses sur VAmouT, Vff amour ? Je n'en connais pas chez les nouveaux, les jeunes. Vous n'êtes ni un nouveau ni un jeune et vous mettez, à certains discours, un lyrisme ironique un peu bien inquié-

tant. Vous devez vous moquer du public tout en flattant sa manie. Ce que vous avez du serpent de la bible, c'est le sinistre enlacement froid des phrases. Il y a peu de viande dans ce que vous écrivez si cela est quelquefois délicieux de courbe luisante. Le vulgaire doit penser (lorsqu'il pense) que le curieux du livre ce doit être l'auteur, cet a/i/ma/ d'auteur. . . et comme c'est une femme... l'animal !

— Je connais des collég-iens qui rêvent devons, les pauvres idiots. — Savez-vous que votre Monsieur Vénus est une terrible, sinon effroyable lecture? Je voudrais la défendre aux garçons comme aux filles, encore plus aux jeunes mariées. J'avoue volontiers que mon Inversion sentimentale en est la seconde partie psychologique, mais pour venir après, j'en suis certainement plus chaste et plus grec. Vous avez une redoutable aisance française qui vous permet de ne pas savoir le grec, mais ce que je ne saisis pas du tout c'est votre perpétuelle volonté d'ironie. Estce que vous blaguez comme cela dans tous les actes de votre existence ? Maintenant, quand vous vous appliquez, que vous tirez la langue

3o LETTRES A DEUX FEMMES

sur votre chapitre au lieu de la tirer aux gens, cela devient faux, archi-faux de ton, de couleur, de labeur surtout. On sent que vous n'êtes pas l'animal de traction, de travail.

Probablement la bête de luxe?

A coup sûr l'animal peu domestique.

— France a une grande admiration pour le « Surmâle )y . Vous pensez qu'il ne parle pas de Claudine.

— Aimez-vous Gide? Moi, beaucoup. C'est comme des roses un peu mortes qu'on respirerait. Mais aimez-vous la finesse ! Je n'imaginais pas que vous eussiez tant de mépris pour ce qui est féminin dans le luxe du costume. Je n'aurais pas cru ça de la tête pâle et du corps droit qui est sur le mur du bureau de Monsieur V. Cette robe de velours noir uni (une robe de la « Jongleuse ))?) est très belle de ligne et révèle une science dangereuse de l'ajustement simple.

Rassurez-moi au sujet de la dédicace que je trouve d'une insolence rare : « A Monsieur A. V., mon mari. » Que vous ayez écrit cela et sur un mur presque public, dans une salle de rédac tion...

LETTRES A DEUX FEMMES 3l

Enfin, vous n'êtes ni simple, ni bourgeoise, seulement j'aimerais à connaître votre véritable ligne de complication. Soyez tranquille. Je ne jetterai pas de fleurs sur le tapis de la Jongleuse. J'ai horreur des couteaux roug-es, n'aimant guère que les couteaux à papiers. Jean Lorrain, votre ami, me rase avec ses histoires de femmes sans tête. Je suis assez compliqué tout seul pour fuir les jeux dang'ereux,maisj'aimeassez votre EHante Donalger parce que j'aime le cirque et que ses exercices sont joliment faits. Je crois que vos histoires d'assassins à vous sont des rêves ou des pointes d'escrime. Vous me plaisez de vivre bien portante derrière la toile, s'il est exact que vous possédiez la santé. J'aime la plupart de vos livres,mais j'en déteste furieusement quelques-uns et je suis heureux de songer que vous ignorez le grec.

Madame R., je ne relis pas mes lettres malgré les notes au crayon bleu. Si vous relisiez les vôtres, vous vous apercevriez qu'elles sont d'un négligé voulu à faire frémir.

Merci.

A MADAME R

Mantes-la-Jolie. — Jeudi.

Madame ou Monsieur,

Je vous réponds aussitôt parce que je m'en vais à Paris et qu'au retour mes idées auraient chang-é.

Je vous remercie de votre petit traité de morale altruiste. Il a eu pour immédiat résultat de me mettre en colère. — Ce qui me plaît davantage dans vos lettres, c'est que je suis loin de les comprendre d'un coup! Peut-être que je suis toujours loin de vous comprendre malgré votre pose à la femme simple... qui ne boucle point ses a ! Mais qu'est-ce que cela fait? des livres ou des lettres on ne prend jamais que ce dont on est capable.

Enfin, je suis en colère parce que je ne peux pas être marié, père de famille et sans doute cocu pour éviter l'ennui... Vous êtes fort clairvoyante : je m'ennuie parce que je m'occupe trop

de moi? Cela est indubitable! Je m'occupe de moi parce que je porte mon moi sur mes épaules comme le pauvre escargot sa coquille, oui, mais je n'ai pas eu le suprême égoïsme de flanquer ce moi douloureux et pesant sur les épaules d'une femme afin de l'en accabler. Si je suis libre dans la vie, trop libre, dites-vous, c'est que j'y demeure mon prisonnier. Et je suis dégoûté de l'intérêt que je me porte, soyez-en bien assurée. C'est probablement un état que vous avez connu pour l'avoir virilement surmonté. Toutes mes félicitations ! Je ne veux point goûter à la virilité avec vous. — Donc, chère amie^ vous avez un « caractère ». C'est, pour moi, moins que rien ! Quelque chose comme une armure de chevalier, la boîte en métal où l'on s'ankylose... et qu'on ne regarde même plus dans les musées! Je sais, je sais ! Il y en a de fort belles, damasquinées, niellées, ciselées, dorées, fumées et qui ont l'air de broderies ou d'émaux. Un caractère? Mais, après tout. Madame, les langoustes aussi... Elles s'y habituent à leur carapace ! Ça n'est pas souple; mais dans l'eau ça perd de son poids. Et puis, en carapace, on n'est soumis qu'aux gros

accidents. Seulement, les langoustes se mettent à l'aise, de temps en temps. Elles mollissent! Vilain moment ! Une crevette leur mangerait les pattes. Alors, avoir un caractère, une plaque plus ou moins de métal sur la poitrine ou sur les épaules, à quoi cela peut-il servir puisque ça mollit à de certaines heures ? Vous combattez armée, telle Minerve, et moi je me promène tout nu dans ma chambre. Je n'ai aucun caractère ni TDOur le combat ni pour le repos parce que ce qui n'est pas adhérent à notre corps ou ce qui étant adhérent doit... vous me feriez dire des sottises, les pires, avec votre faux flegme de lyrique pour jeunes élèves. Allez au diable, chère ami^ aussi bien retournez-y !

Vous me reprochez — oh ! sans gestes — de trop me regarder. Ce n'est pas par admiration 1 Le miroir ne me fait pas beau. Je vaux mieux, cependant, que mon image, mais moi seul je le sais... Et pourtant mon mo/, c'est le seul lieu du monde que je sois presque sûr d'entrevoir. C'est mon seul rapport avec les autres. Si je les connais, si je les aime, si je les déteste, les autres, c'est que je cherche à me connaître, à m'aimer à

me haïr. Ne raillez donc pas si haut mon égoïsme d'écrivain qui s'analyse. Il prendra la forme du vôtre quand j'aurai le souci de jouer un jongleur quelconque dans la vie publique.

Votre lettre, remplie de solutions élégantes, contient un unique mot de bas latin (pour être poli) qui m'a fait plaisir par sa rude franchise vraiment masculine. Pour ce mot-là, je vous pardonne de me cravacher en pure perte. Non, je ne vous crois pas indifférente aux souffrances du voisin, mais vous y avez le tort de rigoler en dedans et de ne pas le mieux dissimuler. Vous n'êtes pas simple, moi non plus, et le cantonnier du kilomètre 69 pas davantage ! De Chateaubriand au myxastrum radians (j'ai ouvert un livre : c'est un protozoaire) il n'y a qu'un degré : le nombre des expériences psychologiques... et le style. La forme même de la vie, c'est l'inquiétude. Celle de la faim, celle de l'amour, celle de l'Hamour : elle est partout. La plante se sent peut-être manquer d'eau. Il est aussi peu simple de rire que de pleurer, et ne me plaisantez pas de vouloir comprendre, malgré ma certitude de n'y jamais parvenir. Oui, je suis Epicurien quand

je souhaite du repos, mais, quand je ne suis plus fatigué, je n'aspire qu'à me casser les reins quelque part.

Chère Madame, combien je vous remercie de votre sagesse de poche! J'y viendrai, sans doute, mais rien ne prouve qu'il vaut mieux finir par la raison que commencer par l'analyse. Il est des gens, très raisonnables, qui finissent par aimer leur petite fille en bon papa après avoir peloté, plus jeunes, les petites filles des rues. Ça se tient !

Il n'y a qu'une philosophie. Nous avons tous les mêmes façons d'être et d'agir, vicieux ou vertueux. Nous sommes tous capables des mêmes actes. Seulement, les circonstances ou d'autres lois, plus profondes que nos lois, font que de tant de possibilités, telles seulement se réalisent. Nous avons bien peu de part à nous-mêmes.

Il faut se coucher en rond dans son cœur ? C'est déjà prendre l'attitude de la mort. Mais le chien couché en rond veille, d'un œil, à ce qu'on ne lui dérobe point sa soupe. Nul n'est indifférent tout au fond de lui et chacun se révolte à sa manière...

(Je m'arrête, tant pis. — Je prends le train à onze heures. Cela me calmera. A ce soir...)

J'ai des roses dans un vase de Cliine au bout démon papier. C'est très doux. Je vous retrouve comme un ami silencieux. J'ai passé ma colère sur un ami qui parle trop, là-bas, dans un fiacre. Je vous reviens plus tranquille. Votre lettre m'apparaît sous un autre aspect. J'y vais songer tout à l'heure. Vous m'y offrez la seule chose que je ne pensais point à vous demander. C'est égal, vous en avez de bonnes I Et ce tour de passe-passe me semble un traquenard.

— Parlons de moi, hein? — Je suis allé acheter à Paris les deux volumes de M. de Reiset sur la toilette de Marie-Antoinette. Vous pensez bien que je n'ai pour la pauvre reine que des condoléances et de l'admiration. (Je n'ai pas de goût pour la boucherie.) Ce livre est charmant. J'y lis ceci : « Madame la Marquise d'Orient : Mantille en gaze d'Italie noire; une paire de bracelets en rubans d'étamines, 19 fr. »

Vous savez que le comte de Reiset n'a fait que le relevé du livre de M. Eloffe, fournisseur de la cour. Mais, la marquise d'Orient, n'est-ce pas joli? Par exemple, on se coiffait bêtement.

J'ai lu aussi un très beau Pausanias, de la traduction de Clavier. Tout cela vous étonne? Je m'occupe de ces petits riens intensément, tant j'ai peur du grand bout. Excusez ma futilité impérieuse.

Et je reviens à votre lettre. Je le confesse, oui, je m'attendais à l'histoire éternelle de l'amitié amoureuse entre homme et femme, mais je ne pouvais g-uère m'imaginer que vous passeriez la main. Ça, c'est le déclic du serpent ! (Pourquoi, diable, ne bouclez-vous pas vos a avec ?) Si j'ose mettre les points sur les i, aous m'offrez une incienne comme on le ferait à Condorcet, entre grands. Fichtre ! J'aurai l'occasion de placer mes jolies phrases sur le Dieu, mais à quel intérêt? Je me méfie. Vous me donnez le choix. Un comble ! Sij'accepte,jesuisonnepeut plus grossier, et si je refuse je garde l'air idiot du Monsieur qui cherche à capter le flocon de plume. Je préfère supposer que je vais écrire à la même en pas-

LETTRES A DEUX FEMMES Sq

sant par une autre adresse... et je suis capable de ne plus g^arder mes distances, cher Monsieur !

Moi, je veux bien écrire où vous me direz. Les femmes mentent moins dans leurs lettres que dans la conversation... sans doute parce qu'on ne les voit pas mentir... mais je me refuse â voir.

Ainsi les femmes inconnues écrivent à ceux qui font des livres. C'est drôle ! Les miens n'ont encore troublé personne, et, d'œil à œil, je vous jure que cela m'est égal. Les femmes anonymes sont souvent les plus... anonymes du monde, hélas !

Mais, décidément, pourquoi me traitez-vous avec cette insolence griffue? Est-ce que je vous demande une maîtresse? J'ai peine à croire que vous ne fassiez pas d'escrime tous les jours tellement vous avez de dextérité à parer les coups à venir. Mâtin ! Votre gracieuse confraternité vit sur le pied de guerre et faut-il se fier à votre feinte bonhomie? Je n'ai pas le droit de vous demander qui vous êtes, car j'ai le devoir de le savoir puisque vous êtes mon aînée (pardon.

ma marraine), mais j'ai peut-être eu le tort, moi, de vous écrire comme vous écrivent les inconnues coureuses d'aventure.

Ecoutez, cher ami (aussi bien vous devenez mon ami cher parce que vous vous occupez de moi et de me guérir de mon analyse), j'aime les femmes pour la bête, quand elle est bien dressée, et pour leurs chiffons. (Vous aimez bien les soies pour la soie, vous !) Et j'aime les livres, par-dessus les femmes. . . pour ce qu'il y a dedans, leur papier, leur impression,jusqu'à leur reliure. J'aime la cuisine simple et la musique compliquée. Je ne suis pas du tout névrosé, à part la peur de mourir presque constante. Je me possède sauf les colères. Je n'aime pas beaucoup r//«mour et pas du tout l'alcool. J'aime le lait... bouilli... ti je fume une cigarette quand je prends le café avec des hommes, pour faire comme eux. Je ne suis pas poseur. Je suis même certain que je suis timide, mais je crois être une intelligence parce que j'ai quelque mémoire et du goût. Je n'ai de haine que pour les sots. Je donne des sous aux pauvres en regrettant que mes rentes n'en augmentent pas. Je ne fais partie d'aucune

espèce de société et... signe particulier : je me promène toujours seul.

... Etc., etc., etc.. (Cela s'écrit sur les livres pour petites filles où l'on écrit en mensonges trop apparents pour que des vérités ne s'en échappent pas).

Quoi encore? Je suis malade, mais les malades sont seuls capables de vivre fort en peu de jours.

Maintenant, j'ai la terreur (et la curiosité en même temps) de la santé chez les autres.

Si je vous avoue que je commence à vous craindre pour la santé de fer... très aiguisé que je vous devine?

Au revoir. Minuit!

A MADAME R

Mantes, juin.

Coup droit, naturellement! Laissez-moi souffler, dites, ma chère amie? J'ai horreur du fait brutal. Vous m'avez battu...

— Enfin, où prenez-vous toutes ces créatures que vous avez l'air de sortir d'un petit sac absolument comme un montreur de marionnettes? Je m'aperçois que vous détenez ma personne tout autant que la leur pour peu que vous leur écriviez ce que vous venez de m'écrirc !

Quant à votre nouvelle inconnue, M''® X..., elle a eu tort de vouloir mourir. Mais peut-être qu'elle meurt en réalité. Seulement je crois, avec Goethe, qu'on meurt quand on le veut bien. Si elle est allée en Suisse pour vivre, c'est stupide. Il n'y a que les imbéciles pour en revenir vivants et enthousiasmés. La montagne est mortelle. Le cœur y éclate. On n'y tient que lorsqu'on a de la poix dans le sang-. Je m'y connais J'y ai passé, j'ai vécu dans la neige des mois. C'est trop pur. Nous ne sommes pas des oiseaux. A peine sortons-nous des mers boueuses où nous mangeaient à l'aise les plésiosaures de grand calibre. Il n'y a que la mer qui vivifie. La montagne, c'est trop haut. D'ailleurs les femmes, qui savent souffrir, ne savent pas être malades. La coquetterie lesacliève. J'ai vu mourir ma sœur,..

Et puis quelle idée d'habiter un sanatorium.

Il faut aller l'hiver àCeylan et se coucher nu dans le sable. Ce qui tue les phtisiques, c'est l'ennui.

S'il faut sauver quelqu'un d'intelligent je veux bien vous aider. Mais à la condition qu'on ne se connaisse pas. Je veux bien m'emballer à vide. \J Eternelle aventure., non, c'est trop serin.

Et puis, vous m'inventez un joujou sur mesure, vous me mentez l Et puis j'ai autre chose à faire. Et puis je n'y tiens pas... Des fois qu'elle serait y M /ye? Leur intelligence est sur leur peau. Les nerfs n'y sont pas. C'est tout en écailles de nacre. Le soleil parti, c'est noir.

Que de mystères ! Pasdenom, pas de silhouette. « Elle souffre et, comme vous, elle s'ennuie. » Vous me parlez bas comme une tireuse de cartes. Et le plus drôle c'est que vous n'avez pas l'air de rire en dedans. Vous êtes entrée dans la pelisse du montreur de jeunes ourses. Sacrebleu! Je reg^rette vraiment que vous passiez la main. Vous devenez élégiaque. Et, au fond, vous êtes d'une si imperturbable canaillerie que vous me ravissez. Merci. Les jeux les plus enfantins sont ceux qui amusent le plus les hommes toujours prêts à retomber en enfance, les malheureux!

— Mais non, Madame M... n'est pas belle. Possible qu'elle ait de belles bagues. (A sa place je n'en mettrais pas à cause de ses grosses mains rouges). Je comprends qu'elle adore son mari, un rude lapin. Et puis, je sais qu'il la bat. (Pourquoi n'iriez-vous pas la défendre?) Je lui ai entendu dire un sonnet sur Pascal qu'elle avait fait « comme ça «.Il y avait: « assomption abstruse », et : « poursuivant l'infini dans la mathématique », plus : « un vol d'anges apocalyptique )>, Elle avait l'air de mal jongler avec une de ces boules en celluloïd (quel sale mot!) où il y a un grelot. Ajoutez au portrait: /es yeux de Junon !...

— Je pense que vous oubliez de telles et si petites confidences ? Vous dites, par pure courtoisie, des choses ineptes. Vous savez très bien ce que j'entends par le talent ou le tempérament. De même vous défendez des gens que je n'aime pas pour le plaisir de m' agacer. Votre M"i« Soleil ou M°^^ Banville est certainement belle, je vous l'accorde, et ses cheveux doivent « faire l'effet d'une torche dans le clair-obscur de votre salon », mais j'ai des raisons pour la croire de dent

cruelle, car elle sait mordre, à l'occasion, de pauvres diables inofFensifs. Si je vais chez vous, j'aimerais mieux ne pas avoir à m'y défendre contre de pareilles férocités éblouissantes.

— Monsieur Hébrard, du Temps, m'a demandé des nouvelles. Je me sens idiot à ne pas tracer une ligne convenable.

— Marraine, la fée Carabosse a passé après vous ! Gela fait que je lis Hérodote et « l'Automatisme psychologique » de Janet et les « Etudes sociales » de M. Tarde avec plaisir.

Je me crois f . . .

Pouvez-vous me donner du courage ?

Ecrire quoi?

A qui faut-il s'adresser pour parvenir à votre demoiselle X. ?

Me répondra-t-elle?

Parbleu? Vous me répondrez.

A MADAME R

Mantes, 10 juin Votre lettre, votre livre sont à mon retour de

46 LETTRES A DEUX FEMMFS

Paris. J'ai lu, en revenant, la bonne traduction que Tailhade vient de faire du Satyricon de Pétrone. Vous figurez dans la préface : « les toiles d'araignée de Madame R. » C'est bien ça ! Mais quel rapport avec le Satyricon ? Ça m'est égal et à vous aussi ?

La peine que vous prenez de panser mon amour-propre est bien inutile. Je suis battu mais intrigué, donc très content. Je me fails mouche sur la toile sans daigner me plaindre.

J'imagine que vous voulez me marier ou que vous me mystifiez pour votre propre plaisir. Vous m'amusez d'ailleurs si réellement que j'en suis à attendre vos lettres. Quant à vos livres, ils ne m'intéressent pas du tout. Je ne vais même pas ouvrir celui-là dont on m'a déjà dit trop de choses.

Je suis las de lire des histoires d'amour convenu. Quand vous voudrez bien écrire votre histoire (j'ai idée qu'elle est multiple) et l'écrire sans aucune pose, sans boucler vos a, peut-être que je me précipiterai dessus... encore trouverez-vous le moyen dépasser la main au moment psychologique.

Tout ce que je sais de vous je l'ai appris par les petits camarades. C'est un pot-pourri de légendes et d'anecdotes empruntées tantôt à Brantôme tantôt à la « Morale en actions ». Tout est d'une absurdité révoltante. Vous devez, je crois, certaine réputation de femme étrange à ce que vous n'allez point dans le monde dit de lettres. Des femmes (je peux vous les nommer) prétendent qu'on ne peut pas vous écouter à cause de la crudité de votre langue. « C'est une charmante créature qui raconte des horreurs d'une voix très douce... Et puis, une amie, la seule amie de Jean Lorrain ! » Devinez-vous le nom de la dame ?

— J'ai dîné avenue Hoche en habit noir. Je suis du monde — oh ! combien ! — je vais chercher pâture d'esprit chez des gens de lettres. Plaignez- moi. Je ne suis pourtant pas bête. Je vais dîner en habit, comme je vous écris en ce moment^ nu, dans une blouse d'épicier et les pieds sur des sandales de corde. Il faut considérer l'habit comme une des plus nécessaires formules de notre pensée. En croque-mort dans le monde me semble la tenue de rigueur pour ce

que l'on y débite. La blouse du roulier, le maillot d'un fort de la halle, le costume du scaphandrier, la peau du nègre conviendraient peut-être mieux. Je m'amuse dans le monde parce que je n'y parle pas. J'y écoute enterrer les autres... Le monde ! Quel monde ? Le vrai, le faux, le demi, rentier, ou celui de lettres ? Quelle misère, la visite mondaine !

— J'ai dîné entre M. P..., sculpteur, et M. F. G..., poète, je crois. (Je vais bien voir les otaries du Jardin d'Acclimation.) Puis, j'ai eu le tort d'ouvrir la bouche. J'ai raconté le « Surmâle » de Jarry, parlé de Gide et défendu Oscar Wilde contre des injures idiotes. J'ai même lâché ceci : « Dieu sait, cependant, si je suis uraniste pour un sou ! » On m'a fait le sale œil ! Je n'ai eu pour moi, dans le grand froid établi, qu'une femme peintre, vierge, diton, une demoiselle, muette, d'air inintelligible. M. G... a dit des vers. M. G... croit à son génie avec l'étonnementdu bébé qui contemple au fond du pot sa crotte la plus récente. Je l'ai entendu dire à sa voisine des aphorismes voisins de ceuxci : « Les gens intelligents peuvent tout faire.

On n'écrit que pour la gloire. Fasquelle a vendu ii5o exemplaires de mon dernier volume. J'ai inventéune coupe nouvelle. Pelléas et Mélisande m'a donné la solution d'une crise d'art. »

Et puis Hervieu, Prévost, Vandérem... hochaient la tête.

— Vous pensez si votre lettre aujourd'hui me désaltère? Quel vieux et cynique çamin que votre style décousu, en tessons de bouteilles et si mal ponctué. — Vous me donnez la recette du bleu pour le poisson de Seine. Merci. Oui, je vais dans le monde une fois par quinzaine, comme on se purgerait, chère amie. Il y a quelquefois la toilette des femmes, les chiffons... et le plaisir certain de ne pas vous y rencontrer, car je vous garde pour mon intime satisfaction de causer sans habit noir.

— Non. Je ne peux pas souffrir les juifs. J'ai eu une maîtresse juive — voyez Baudelaire, vers. — Je n'admets pas qu'on les assomme parce qu'ils sont juifs, bien qu'ils soient de force. C'est à mon dégoût que je les prends en horreur. Oh 1 non... je suis latin, latin et plus vraiment : auvergnat. Je n'ai pas de haine parce

que ça tient trop de place dans une existence, mais je crains les juifs malgré que leur race intellig^ente me retienne. Ils sont beaucoup. Ils sont partout. Comme il y en a dans les livres!

— Je vous écris pour le plaisir. Je suis tellement à l'aise avec vous et nous nous connaissons si peu! Fatalement, j'irai vous voir puisque vous recevez des visites, mondaines ou non, si vous n'en faites pas, mais je redoute de plus en plus la banalité de la séance convenue. Vous ne devez pas être coquette, je le sens. Vous allez rire et me dire n'importe quoi que vous aurez déjà dit à n'importe qui. Ma case, dans votre personnelle toile d'araignée, ne sera plus qu'un trou. Vole! vole!...

Je me permets de vous faire observer. Madame, que puisque j'ai commencé le roman un peu malgré vous, j'ai aussi le droit de le finir malgré vous. Aurai-je le temps de finir autre chose que moi-même, dites?

— Ma santé ? Ne m'en parlez pas sur ce ton maternel. Vous me donnez des nerfs. Ne me parlez jamais de moi. Est-ce que je n'en parle point assez ?

LETTRES A DEUX FEMMES 5l

— Je vais passer à Lille la semaine prochaine pour un mariage... chez des militaires. Je ne peux pas faire autrement. Il y a un musée à Lille et peut-être pousserai-je jusqu'à Bruxelles et Brug-es. Mais il fait chaud, brusquement.

— Non, je ne vous ferai jamais toute la morale que vous me faites. Vous récitez ça comme une leçon. Quel masque importun 1 Vous prenez des précautions pour qui? Vous ou moi? Vous feriez croire à un troisième lisant par-dessus votre épaule. Pas votre mari, hein? Il n'a jamais le temps et n'a pas lu 1' « Inversion sentimentale »; cela, j'en suis très sûr.

— Je trouve M. V... d'un calme olympien des plus surprenants au milieu des orages littéraires qui l'environnent. Il vous parle d'un ton absent. Son regard, un peu fixe, est toujours sorti, bien qu'il représente le seul éditeur qu'on puisse rencontrer au rendez- vous. Son regard, en dehors, brille subitement sur un mot comme celui d'un très gros chien ( — le dogue d'Ulm — ) se fixant sur un très petit insecte : il le happe, l'air bon enfant, le mâche pour en mieux connaître le goût, puis fait la joviale grimace du : Ça n'était

que ça ? Pas la peine !... Ou il me représente une vigoureuse machine sous pression, et alors il me fait beaucoup plus peur que le dogue d'Ulm. Etant un bon chien, de mon côté, je ne crains pas les coups de crocs, mais les locomotives lâchées sur moi me réduisent immédiatement.

— Je serais curieux de savoir ce que vous pensez de M. V.? (Si je vous semble insolent, mettons que je n'ai rien dit.)

— Je vous écrirai encore une fois avant de partir.

Madame R... j'ai des roses, des roses... et la chaleur me fait croire que je suis en pleine santé, en pleine quiétude. Il y a autour de moi comme des chairs épanouies pour moi seul...

Il j a peut-être un Dieu puisqu'// n'a pas donné la parole aux fleurs !

A MADAME R

Mantes, H h. 1/2 du soir.

Je viens de terminer quelques pages dont je

suis à peu près content. J'ai frappé, sur les doig-ts de mes phrases, à grands coups de règ-les... mais, demain matin, ce sera le dég^oûtjle vomissement; de nouveau, la férule. Et je m'en irai, vers Lille, abandonnant la petite classe à son désordre coutumier... rien de fini !

Causons. C'est mieux dire : laissez-moi bavarder sans ma férule.

Vous m'avez répondu des choses désespérément quelconques. J'en dois conclure que vous aimez votre mari. Conclusion anormale, au moins par le temps qui court. Et si cela vous plaît, chère amie^ ne vous gênez pas. Votre simplicité de complication passe mon intelligence, décidément.

— Que délicieuse la lettre de Liane ! Voulezvous me la donner? Je n'ai jamais reçu de lettres comme ça. Je ne plais pas aux femmes, au contraire. (Les hommes ne m'ont jamais écrit non plusl) Je passe, où je vais, tout à fait pas remarqué.

Marraine, oserais-je vous avouer que je n*ai jamais eu d'aventures que celles que j'ai péniblement cherchées...

— Une, pourtant, que je VOUS raconte : c'était voici deux ans, j'allais à Montmartre avec d'Esparhès et Chambige. Un soir, à la Vache enragée, deux femmes qui dînaient avec nous me témoignèrent, toutes les deux (et pour la première fois de ma vie) quelque attention... et des intentions. (J'étais entre elles. Je ne suis pas timide quand il m'est permis d'être grossier et en cela vous devez convenir que je ressemble à tous les hommes.) Dans la soirée, elles me jouèrent avec des cartes. Mais la partie finie qui devait les fixer, elles en commencèrent une autre pour passer le temps.

Elles s'y passionnèrent. Après un nombre suffisant de cigarettes, moi, je m'ennuyai et je partis disant adieu à mes conquêtes sans les tirer de leur jeu. « On vous reverra? » me dit l'une. « Cœur, je coupe! » dit l'autre, sans me regarder .

Voilà, chère amie, la seule aventure sentimentale qui me fut imprévue.

Alors, vous comprenez, la demoiselle X... n'est pas sans m'inquiéter. Si c'est vrai, ce dont je doute, ça ne mordra pas. La série des aventures

épistolaires me paraît cependant meilleure... surtout si on ne se rencontre pas, car le piment du masque est une merveilleuse sauce. Les vieux instincts, toujours! — Oui.

— Quel agrément voulez-vous que j'offre à des femmes avec mon sale esprit d'analyse. Elles flairent ça, de loin, les chiennes de vilaine chasse ! Il n'y en a pas une qui ne m'ait approché pour me prendre aussitôt en grippe. Et je ne sais pas pourquoi. Et pourtant si ! Je ne sais pas leur parler. Il faudrait faire la roue. Ah! je suis trop fatig-ué, avant. Après, peut-être... Il y a peu d'hommes aussi sensibles que moi, aussi disposés à l'affection jolie, à la douceur et au commerce sentimental, et il n'y en a pas beaucoup de plus seuls que je suis. « J'écarte. » Je pourrais en faire une devise et prendre comme emblème le chardon, la châtaigne ou l'ortie.

La solitude morale ou réelle m'est devenue chère à force d'habitude. Je ne suis plus sociable. Je ne parle plus : je tousse. Et je ne suis pas laid, je vous assure. J'ai une figure à' homme du monde, comme vous diriez en rigolant en dedans. Les femmes me prennent en défiance et

me laissent en colère. Et toutes^ les du monde ou d'ailleurs. Je n'ai rien qui les attire. Je les retiens quelquefois et alors c'est très assommant. Je suis l'homme de nulles bonnes fortunes, hélas !

Marraine, dites-moi la ou les raisons? Bien plus, quand il m'arrive de prier une fille à coucher avec moi, huit fois sur dix, j'ai un refus. Cela m'est arrivé même au... Parfaitement. Et notez, cher Monsieur, que je suis loin de l'impuissance, que j'ai i m. 76 c, aucune tare extérieure (ni interne, je pense); mon certificat de l'Ecole coloniale porte : « robuste et de belle constitution. » (Monsieur, toujours n'est-ce pas?) J'ai des yeux qu'on dit beaux, la bouche très dessinée et rouge, une moustache élég^ante, tous mes cheveux et toutes mes dents, la peau blanche, les pieds et les mains racés, l'haleine pure... enfin, je suis comme tout le monde... et du monde, oui, puisque vous y tenez.

— Et j'ai 27 ans ! — Avez-vous une théorie? Moi pas! je m'habille comme les voisins. J'ai un air très raisonnable. (Demandez àM.V.). Pourtant je me rappelle qu'une femme avec laquelle

j'avais dîné me quitta au dessert en m'assurant que « ça ne lui disait rien parce que j'avais l'air fou ».

Je ne suis pas brutal, non. J'ai coutume de faire l'amour comme un imbécile, ce qui est, je pense, la plus excellente des méthodes, mais avec plus d'attentions ou de fioritures.

Vous vous tordez? Il n'y a pas de quoi, vous savez. Ce qui plane sur moi est extraordinairement décourageant... et point juste.

— France racontait l'autre jour que Pranzini avait l'habitude de fourrer simplement sa carte dans la main des femmes. Il réussissait dans les proportions de 60 0/0. L'expérience recommencée dans ces conditions par un jeune ami de France a donné, à peu de chose près, les mêmes résultats.

Ce n'est pas là une confidence que je vous fais en confidence. Cataloguez la N. B. 1612, par exemple ! Quel sujet de roman un peu douloureux mais curieux, dites?...

— La nuit est exquise. Quiconque me verrait en train de vous écrire sous le globe pâle de la lune qui m'éclaire tout autant que ma lampe

jurerait que je parle, en ce moment, la lang^ue de Roméo, n'est-ce pas? Et j'écris à une femme qui fut adulée ou redoutée entre toutes pour lui confier des plaintes de jeune commis épicier en mal de trottin. Si vous êtes vraiment aussi rosse qu'on le déclare, je vais payer cher mes vagissements. Attendez, le roman n'est pas fini; j'aurai ma belle revanche, car je sais mon métier aussi bien, mieux que a^ous. L'homme est toujours le maître, en art. Vous le confessez vous-même puisque... vous écrivez comme un garçon.

Allons plus loin, voulez-vous? La nuit est si belle, si pure, si pleine de senteurs... Ne vaudrait-il pas mieux ne pas changer l'ordre des choses? Que je demeure l'indifférent au sens objectif, passif du mot. Suis-je encore capable de m'intéresser à un essai, surtout à une cure? Vous pensez qu'à m'attendrir sur le sort d'une femme douloureuse, incomprise, une hantée de la mort, je m'oublierai? Mais au moindre mot maladroit, je vais m'emballer. Je suis capable de tuer quelqu'un pour une faute de goût dans l'ordre sentimental.

Tenez, un peu de franchise à l'heure du cri-

LETTRES A DEUX FEMMES Sg

me : pourquoi un second masque ? Quelle est la femme (serait-elle vieille comme les rues, laide comme le Pont-Neuf) qui consent, de g-aietë de cœur, à lâcher une aventure où elle n'a rien à perdre ? Je vous rendrai vos lettres et vous aurez le loisir de les mettre au point, si vous les regrettez telles quelles.

< — Je vous préviens que je ne rends pas les armes deux fois. — Oui, chère amie lointaine et trouble, j'ai fait très gentiment ma cour à des femmes : promenades insipides, bottes de lilas, voitures fermées, cadeaux délicats et livres rares (jamais les miens), et je ne les ai jamais revues. Elles me fuyaient tristement avec le geste de « mille regrets ». Un geste tout pareil au geste... cérébral que vous êtes en train d'esquisser, ô ma drôle de marraine t

— De sorte que les maîtresses que j'ai eues me gardent, je le sais, plus par circonstance que par tendresse. Sans celles-là (je les mets au pluriel parce qu'il n'y en a qu'une), je serais réduit, et pleinde désirs animaux, à ma particulière assistance, une facilité qui m'a quitté depuis le collège.

6o LETTRES A D LUX FEMMES

Voilà, mon cher Monsieur, un cas : est-il psychologique, physiologique, pathologique, je n'en sais rien. — Il est.

— Les lépreuses de Bergen, trouées d'ulcères, trouvaient encore le moyen de se faire enceinter!

Moi, je glacerais une hystérique.

— Le « Surmâle » de Jarry, comme c'est plus drôle ! Et quelle puissance d'illusion il faut pour être un homme ordinaire !

Je suis un impuissant de l'illusion.

Adieu, Madame, je me sens froid au cœur. Je vais lire 1' « Utopie » de Thomas Morus, t< idée ingénieuse pour remédier au malheur des hommes et pour leur procurer une félicité complète. »

(A Leyde, chez René Vauder, MDGGXV).

— Peut-être comprendrez-vous mon amertume dépitée touchant l'amour. Vous êtes capable de tout comprendre, vous, et de tout pardonner parce que vous êtes heureuse.

LETTRES A DEUX FEMMES 6l

A MADAME R

Bajfet-Hôtel Terminus.

Gare de Lille, 2 juillet 1Q02.

Chère Madame et amie,

Monsieur Prudhomme est un sage. Voilà pourquoi on rit de lui. Mais je partage son penchant à s'étonner de tout, et Monsieur Perrichon ne m'a jamais fait rire.

J'ai fait soixante Heues en 3 heures, dîné avec tout un état-major, bu du faro à une heure du matin dans un estaminet de cochers, passé audessus d'une gare une nuit coupée du fracas des trains et des cris des machines, et aujourd'hui j'irai à une messe « en musique », à un repas de noces, doublé d'un dîner, d'une soirée et d'une migraine ! Demain, je visiterai le musée flamand. Et je rentrerai, crevé de fatigue. A moins que je ne rentre pas, que j'aille à Bruxelles, à Boulogne ou au diable.

Croyez- vous à la volonté?

Je crois bien que je n'ai fait tout cela que

62 LETTHES A DEUX FEMMES

pour trouver dans la bibiothèque d'un général d'artillerie un merveilleux petit livre de modes du xviii" et qui est le catalogue des derniers bonnets de M'i^ Berlin ; ceux dont la vogue précéda sa faillite : deux millions s. v. p., un de moins qu'à la banqueroute du prince de Guéménée. Et nous sommes loin des HumbertI

C'était après le dîner. Les militaires, dans le fumoir, se renseignaient avec anxiété sur la tenue prescrite pour le lendemain par le général de place... pour le mariage de la fille d'un autre général. Ils accueillirent avec satisfaction le bruit qu'on porterait la grande tenue « de service », épaulettes, plumet et hausse-col (il y en a donc encore?) Leur plaisir était visible, des gens à plumes blanches, aux sous-lieutenants à long col et à taille en pot de fleurs, de se faire très beaux pour une exhibition publique. Ils s'entretenaient avec respect du général G... qui a 27 médailles : « Je l'ai eu comme brigadier w... « Mon cher, en 72, à Valenciennes... » — « Gapoul? Jamais de la vie »... — « Je vous parle de 69... » — « J'ai entendu Gapoul dans Un jour de bonheur » — Un lieutenant de chasseurs à

LETTUES A DEUX FEMMES

pied a chanté le « Testament de Pierrot » de Xavier Privas. Un capitaine a sifflé et fort joliment, ma foi, la Berceuse de Jocelyn, monologues, etc., etc.. Pensez-vous, il y avait là 80 militaires — et leurs femmes... et quelles femmes! Madame mon ami, j'aurais pleuré de stupidité, sans ma sœur, jolie toilette de mousseline de soie et drap perle brodé, qui m'a joué pour moi, et comme je lui ai appris, la 3® valse de Chopin, et sans mon petit livre de modes. — Il traînait sur une table. Je l'ai pris et suis allé dans le jardin. Il faisait frais, et, bien qu'on eût coupé toutes les roses, les géraniums et les héliotropes sentaient assez bon. Avec des allumettes bougies, une à une, j'ai regardé les petites planches de mon livre : « Chapeau anglo-américain, chapeau à la voluptueuse, chapeau de chasse garni de plumes et les cheveux noués en queue de flambeau (!) d'amour (!), bonnet rond du matin mis en laitière. »

Et ce matin, je vous écris. Ma fenêtre ouvre sur

la gare : sifflets, cloches, bagages, fumées et cris.

Le grand vitrage et les fermes rouges du hall.

Et ce qu'ils sont laids par ici ! Les femmes ont

des pieds, des mains, des chapeaux, des robes de vachères. Les pavés vous mordent. Trop de pierres noires. Les voix traînent, les Français parlent belge. Un coiffeur m'a dit : « Voulezvous un schampoing- pour aller avec ? »

Et quand je pense qu'il faut retourner chez ces militaires ! Par exemple, ils ne font pas de politique. Hier au soir ils se sont montés sur Napoléon qui. .. Mais je crois qu'ils le g-obent surtout parce que de son temps l'avancement ne traînait pas. Nous sommes trois civils, un architecte, un docteur et moi. Le docteur, un peu perdu, m'a croche pendant deux heures pour me parler des maladies urinaires, dont il a pris la spécialité. Un de ses camarades d'internat vient d'inventer un instrument merveilleux. C'est un diviseur qui permet de recueillir séparément, dans la vessie même, l'urine de chaque rein : « Un ressort d'acier doux qu'on introduit dans la vessie par l'urèlhre, à l'aide d'un béniquet à deux yeux, développe dans lavessieunemembrane de caoutchouc, la capacité vésicale détermine, par une traction portée sur la tige..., le plan diviseur..., etc., etc.. »

Le marié est un petit lieutenant de chasseurs à pied, laid à plaisir, blême, louchon, étriqué, et décoré de je ne sais quel sous-ordre russe. Il y a des modèles de petits obusiers de cuivre sur la cheminée du salon. Les ordonnances sont louchantes.

Le général L..., le grand maître de l'artillerie moderne, ancien directeur de l'Ecole de guerre, et dont la renommée passe celle de Brialmont, m'a dit : « Vous avez fait des bouquins sur les Préfectures.^ C'est tapé, nom d'un chien ! Ah ! c'est tapé ! Je l'ai pas lu, mais ma femme m'a dit... non, c'est pas ma femme... mais c'est très bien, c'est très bien ! »

Avec l'admirable accent des cafés concerts, un de mes cousins a chanté une romance : « Je t'adore ! »

Et je ne pouvais pas ne pas venir parce que...

Heureusement qu'une jolie idée fixe me soutient à travers tout cela. C'est d'acheter en repassant par Paris, chez Cornuault, boulevard Haussmann, qui a les plus beaux livres reliés de France, un Virgile in-4, 1780, relié de maroquin vert, grains long, dentelle intérieure et garde

de tabis rose de chine, et aussi le petit Horace de Barbou, 1778, « carmina nitori suo restituta», et j'y aurai le chagrin de ne pouvoir acheter un merveilleux Rabelais elzévir, relié par Thouvenin. Mais i5o francs 3 volumes gros comme trois jeux de cartes...

— Madame de Noailles m'a envoyé ses vers . Je lui trouve un autre talent qu'à la dame de la rue Mardrus (Lucile ou Lucie).

— J'ai lu la Sanglante ironie. Je n'y ai pas pris beaucoup de plaisir. Si, le grand sentiment de la vie, les vraies sensations physiques qu'on y trouve m'ont touché, les personnages m'exaspèrent tous, sauf Grangille... que devient le corbeau ?

Quant à la préface de Lemonnier, il abuse du mot satanisme qui est bête. « Satanique )),il faut laisser cela aux bourgeois imbéciles que Huysmans impressionne. — C'est une fumisterie ! Je ne vois rien de satanique à Lautréamont, encore moins à vous.

Madame, les deux œuvres de vous que j'ai trouvées belles « et que je peux relire », c'est la Tour d'amour et l'Heure sexuelle.

LF.TTnES A DEUX FEMBIES 67

Mais vous n'êtes pas le diable, encore que vous y prétendiez. Le diable, c'est M. Anatole France !

— Madame, mon ami, il faut faire quelque chose pour moi. Vous voyez bien quejem'embête à crever. Mettez donc dans ma vie « quelqu'un d'égal ». Ce n'est rien d'extraordinaire. Les femmes sont si furieusement bêtes ! Il n'y a rien d'imprévu que leurs colères ou leurs grimaces.

Cordialement.

A MADAME R

Manies, 7 juillet 1902.

Merci, puisque les rubans sont noués. Faut-il vous renvoyer les réponses? Son histoire, que vous me dites à mots si couverts, est d'une banalité désolante. Sa famille, c'est nos familles, c'est les familles, c'est LA FAMILLE! Je lui compose une belle berceuse qu'elle ne méritera certainement pas. Toutes les femmes sentimen-

taies sont, au fond, des créatures qui beuglent à l'amour faute de tempérament. Elle se porte probablement mieux que moi... et puis vous me certifiez son honnêteté... vous me faites peur! Vous voulez donc que je l'épouse ? Quelle dot, s. V. p. ? Tâchez de faire au moins votre métier convenablement, vous oubliez le principal, mon cher!

— Je pense des femmes trop de mal pour ne pas demeurer leur éternelle victime. Je cherche une personnalité inédite dans le genre puissant. Mais quoi, on ne peut pas leur dire comme ça tout ce qu'on pense d'elles, d'un coup. Elles sont gentilles, pitoyables, et idiotes, ou féroces, encombrantes et lourdes. La grande Amour. Toute la vie ! Elles ne vivent que pour ça. Et elles ne comprennent jamais que si ça rate c'est parce qu'elles ne vivent que pour ça. Mais la vie ce n'est pas de l'amour avec un peu d'embêtement autour, c'est beaucoup d'embêtement, de travail, avec un peu d'amour au milieu : les trois truffes d'un perdreau. Mais le parfum? Je t'en fiche!

Une vieille grue, pas bête, que j'ai connue à une saison de la Bourboule m'a dit un mot pro-

fond : « Les femmes n'ont jamais compris le travail, ni le sommeil » ; c'est d'ailleurs du La Rochefoucauld.

Connaissez-vous un supplice plus atroce que de rester une nuit et un jour avec une femme dans un lit? Si on les écoutait, on y resterait un mois, moins trois jours, et encore !

Moi, j'ai besoin d'air, de marcher, d'un cigare... et de les quitter... pour les revoir avec plaisir... ou sans ennui.

Pourquoi est-ce que je vous dis le fond de ma pensée? Je n'en sais rien, mais si je sentais que je vous déplais en parlant ainsi je vous prendrais en grippe. Je ne vais pas vous voir à cause de cette terreur de vous entendre dire des choses convenues eifemmes.

Vos lettres sont loin de me satisfaire entièrement, car je les devine factices et orientées selon le vent de mon caprice ou de ma ffrincherie, mais pour si habiles que vous les fassiez, elles me donnent une distraction réelle et puisque vous avouez ne pas les écrire pour un public, elles me sont le verre d'eau fraîche dont j'ai soif. (La glace en est certainement fabriquée avec un pro-

duit chimique des plus traîtres.) Tant pis. Le g-ouvernement devrait tolérer, inventer une sorte de courtisane cérébrale qui serait élevée à grands frais dans des collèges spéciaux, douée de tous les brevets et de tous les arts à la seule fin de tirer du marasme quelques rares nigauds de ma trempe. Excusez du peu. Et puis? Et puis ça ne nous suffirait pas, c'est probablement parce que vous l'avez merveilleusement compris que vous passez la main.

Voulez- vous m'envojer sa photographie? je ne vous demande pas votre portrait parce qu'on peut l'acheter, absolumentcomme celui des grandes courtisanes — oui — et que de plus j'ai eu tout le loisir de vous contempler, en corrigeant des épreuves, sur le mur de mon éditeur. Ce que je pense de vous ne vous intéresse pas ? J'ai dans un coin de carton une photographie cataloguée qui vous étonnerait, à moins qu'elle ne vous scandalise... je ne vous propose pas de vous la vendre carvous n'y mettriez jamais le prix. Je suis le collectionneur enragé de livres et d'objets de vitrines. Ne faut-il passe ruiner à quelque chose dans cette morne existence ?

— Moi aussi je suis tout seul dans ma maison et j'aime rudement ça. On n'est bien qu'avec soi-même. On est à l'aise, on ne se ment pas, on s'amuse, en se tait, on se parle, on s' engueule, on s'aime, on travaille et on perd son temps.

— J'ai acheté à Lille pour 200 fr. de vieux bouquins. Ils sont là sur ma table. Ça ne méfait plus aucun plaisir. Ils sont lus. Je ne comprends pas comment j'ai pu les acheter. Faut-il que je sois bête I Je suis l'homme du plaisir du moment et tout m'assomme à y trop penser. J'ai une consolation : j'aurais acheté des chaussettes, une pièce de vin, ou de la guimauve, ça ne m'amuserait pas davantage.

Mais c'est vous qui avez raison. Je l'aurais donné à ma sœur, cet argent, que ça lui eût fait longtemps plaisir et à moi de le lui avoir causé. L'altruisme n'est peut-être qu'une façon de se débarrasser.

— Elles sont drôles, vos lettres. Vous y mettez tout, vous, la Seine, les gens qui passent, M. V. qui ne passe pas, l'herbe et ma personnelle stupidité. Gomme vous me traitez, mon Dieu.

Non, je ne dis pas de mal des femmes, pas plus

que vous n'en dites des hommes. Je dis qu'elles sont bêtes! Il fait bon coucher avec, voilà tout. Une âme, ça coûte trop cher et il faut du courage pour s'offrir ce bibelot... Dites-moi, R...,en est-il une qui ne louchera pas sur le chapeau de la voisine ? Elles en vivent, elles en crèvent, de la jalousie. C'est leur élément, leur seule raison d'exister. Jalousie pour le mâle, jalousie pour la femelle, et parlez-moi de la jalousie de la maternité, de toutes les maternités, même des plus admirables !

J'en voudrais une qui soit elle-même, sans pudeur^ et qui ait avec moi, pour moi seul, la sensualité et les goûts intellectuels d'un homme.

Tout ça c'est des histoires! Envoyez, si vous le voulez, le ci-joint morceau de rhétorique à votre jeune Elvire. Dites comme ça que vous m'avez parlé de son chagrin et que je vous prie de lui transmettre le laius. Qu'elle réponde par vous si elle a envie de me répondre. A mon avis, elle ne répondra pas. Le goût des larmes est incurable.

Cordialement,

LETTAES A DEUX FEMMES 78

Est-ce que le secret de votre fameuse santé ne seraitpasdans votre parfaite indifférence pour tout et pour tous? Méditez alors que vous seriez une infirme : celle qui mange quand on pleure... et pourtant vous êtes bonne. J'en suis certain.

A MADEMOISELLE M

7 juillet 1902.

N'accusez pas la destinée. Vous ne souffrez que de vous-même. L'ennui qui vous accable est la pire douleur : les âmes relevées n'en connaissent pas d'autre.

Je ne suis pas un moraliste. Je ne vous juge pas, jevous plains. N'allez pas croire à une sorte de pitié. Imaginez plutôt que je me veux pareil à ces médecins qui guérissent, de préférence, la maladie même dont ils ont manqué mourir.

Je ne vous connais pas. On m'a parlé de vous.

Personne ne vous a nommée. Je ne souhaite rien de plus que vos lettres, si toutefois vous vous sentez la confiance de me répondre.

Vous vous rappellerez, au long- de cette lettre, que la pensée ne m'a pas un moment quitté du respect que je dois à un esprit sincère et de la qualité du vôtre. Il n'y a rien de léger dans ma résolution de vous écrire.

Au peu qu'on m'en a dit, je sais que vous n'avez pas vécu très différemment de beaucoup d'autres femmes, avec l'intellig-ence en plus.

Etes-vous si désenchantée ?

La courte vie que nous menons ne laisse pas d'être sérieuse puisque nous doutons tous si la mort la termine. Et puis, même certains de mourir tout entiers, pourrions-nous faire un jeu du petit souffle ardent que nous mêlons à la probable éternité du monde ?

— Il n'y a pas là de quoi pleurer.

Sur quoi pleurez-vous, ou bien plutôt sur qui? — Je sais que c'est sur vous-même. Vous vous désolez de n'être pas heureuse. Pourquoi voulez-vous l'être? Il ne faut pas que vous le soyez. Gomment pourriez-vous l'être ?

LETTRES A DliUX FEMMES ']5

Vous sentez bien que je ne peux pas vous écrire avec indifférence, puisque je crois à voire peine. Ceux qui souffrent le plus sont ceux qu'il faut aimer davantage, non par compassion, mais par reconnaissance. Leurs larmes sont le prix de la beauté du monde.

Ne vous plaignez pas de souffrir. Si vous avez appris parmi tant de chagrin que le Bonheur n'existe pas, ne vous lamentez plus. Consolezvous. Si le bonheur n'est pas, c'est que chacun de nous ne sait pas l'inventer. Car le bonheur s'apprend comme on fait du solfège ou de la gymnastique. Il y faut moins d'effort et plus d'intelligence ; mais tout autant de volonté. Cette tâche n'est pas au-dessus des forces humaines. Nous y sommes aidés par le goût de la vie qui circule en nous-mêmes au flux de notre sang. Un goût si emporté que vous, qui sanglotez chaque matin à la pensée de vivre encore, vous n'avez pas osé vous jeter de la vie, comme les petites ouvrières qui enjambent un soir le garde-fou d'un pont.

— Le suicide n'est qu'une erreur. Les familiers de la souffrance sont les derniers à se tuer.

Vertige, excès, folie, le suicide est un moment de nous d'où la conscience a disparu. Il n'est pas démontré que la mort soit le but suffisant de la vie. Elle n'est peut-être qu'un terme néceS' saire. Et cela vaut bien qu'on y pense; le suicide n'est plus un choix.

Si vous ne pouvez pas mourir, c'est que vous ne l'avez pas voulu. C'est que vous n'êtes pas totalement désespérée. Votre vie garde encore son but. Il ne faut pas vous perdre.

Un espoir demeure en vous, tout un espoir. C'est votre vraie raison de vivre, c'est votre seul devoir de vivre, puisque vous en vivez.

— Mais vous ne savez pas quel espoir. Il reste en vous, secret et sûr. Il vous afflige d'être inconnu. Il vous sauve d'être inconnu. Peut-être l'épuiseriez-vous !

Vous ne savez pas quel espoir? Peut-être le dernier : celui qiii soutient l'élan du monde et la foi des hommes. C'est le plus merveilleux puisque vous l'ignorez, et rien de plus peut-être que l'espoir d'espérer encore. Cette ombre heureuse vous fait vivre.

Mais quel espoir ?

Vous ne l'avez pas su. Vainement, vous priez pour qu'on vous le dise. Nul ne peut le savoir, que vous. C'est le secret de votre corps autant que de votre pensée. Car chacun porte en soi le mol de son énigme et ne l'apprend, s'il peut l'apprendre, que de sa mort, Votre espoir, c'est en vous qu'il faut le chercher; c'est en vous qu'il faut le CRÉER peut-être aussi.

Une âme vraiment haute, une âme vraiment forte ne veut jamais tenirque de soi-même toute la volonté, et toute Iharmonie, de sa propre existence. Vous souffrez avant tout du grand désordre de votre âme.

L'inutilité vous épuise.

Une machine, dont toute l'énerg-ie n'est pas employée, tend à l'affolement d'une marche certaine. Il n'en est pas autrement de vous. Vous vivez trop à vide. A des natures comme la vôtre, impuissantes à se dominer, il faudrait des événements qui passent l'ordinaire. Vos actes, forcément médiocres, ne dépensent qu'un peu à.' une. admirable activité nerveuse. Et dans un tel foyer de vie, les sensations les plus intenses n'ont que

78 i.ilTtues a deux femmes

l'éclat de leur passage : le même instant qui les accueille, les éteint.

Votre impatience d'être émue, votre avidité de bonheur n'ont pas de source plus dangereuse et moins profonde. Vous souhaitez d'être ravie par une force inattendue pour la même raison qu'on aime à se briser les muscles au galop d'un cheval emporté, qu'on maîtrise.

Vous ne savez quoi surmonter, puisque rien ne s'oppose à vous-même. Alors, comme il n'est plus de tâches difficiles et qu'on ne force plus la gloire, que sur des tables de bureau, vous avez marché à l'amour de l'allure éblouie dont vous seriez entrée dans la mer pour la prendre toute en vos bras.

Il n'y a plus de sirènes.

La première vague a ous a roulée comme une pauvre petite fille ivre que vous étiez. Vous avez craché l'eau amère, le sel vous brûlait les yeux, vos genoux s'étaient déchirés sur les galets. Alors, à cause de vos cheveux trempés, pour un peu de boue à vos bras, et pour une algue autour de vos chevilles, vous vous êtes trouvée salie.

Et vous avez haï la mer.

Quand on ne sait pas bien nag-er, il ne faut pas quitter son lub.

La mer est caressante à qui joue avec elle. La \ie est favorable à qui sait V enchanter.

Le plaisir est quelque chose de sérieux comme la vie, et d'enfantin comme la vie.

Cette parole est grave, et sage : ne la dédaig^nez pas.

Je vous la développerai plus tard, très doucement, avec mélancolie, si vous devez jamais m'en témoig"ner le vœu.

Pour aujourd'hui, je ne voudrais que vous donner un peu de calme, vous apaiser d'un entretien comme on berce d'une chanson. Il faut vivre ! il faut vivre !

Lorsqu'il eut écrit Werther, Gœthe mît une très longue vie à mourir. Ambassadeur à Londres, Monsieur de Chateaubriand se souvenaitil de René? — Senancourt se met en volume, Amiel en journal, Henri Heine en sonnets. Les hommes sont des comédiens dans leur mépris delà vie. Ils s'admirent bien trop pour jamais se fatiguer d'eux.

Les femmes quelquefois meurent d'ennui sans

rien dire. Voilà pourquoi je crains pour vous... N'ayez plus la pauvre arrière-pensée d'un accident. La destinée a ses caprices. Peut-être que vous seriez lâche, si elle vous prenait au moment d'un regret, ou d'un espoir sans cause, comme il en vient parfois.

Puis ne vous croyez pas un être d'exception. Les sujets de nos douleurs sont toujours communs. Nous avons tous les mêmes.

Comme je vous trouverais plus belle de dominer vos souvenirs et vos chag^rins. Pourquoi n'avez-vous pas d'orgueil? La révolte est un plus grand sentiment que le désespoir. Le mépris est plus noble que la révolte. Je vous devine abattue comme une chrétienne.

Qu'y a-t-il de blessé en vous; plus que votre pensée? On n'a pas dit si vous étiez malade. Cela expliquerait tant de choses et ferait place à tant d'espoir.

Si je pouvais vous partager le goût que Je me suis rendu pour la lumière, pour la santé, pour la joie et pour la sagesse, je vous aurais bientôt guérie.

J'ai peur que vous soyez mystique. Aimez-

VOUS les fleurs, la couleur de l'eau, les étoffes heureuses et les fruits glacés? Quelle beauté savez-vous mettre à ce que regardent vos yeux? Il y a du bonheur dans les petites choses qui touchent à la vie sensuelle.

Qu'est-ce que vous aimez ? qu'est-ce que vous aimez? Avez-vous faim parfois jusqu'à savourer du pain sec ? Savez-vous le goût merveilleux et froid qu'ont les sources de la montagne? Trouvez-vous autant de douceur au parfum d'une rose oubliée qu'à baiser des lèvres nouvelles? Qu'est-ce que votre amour, s'il n'est pas universel ?

Couchez-vous dans l'herbe chaude. Il n'y a pas un charançon qui ne soit aussi miraculeux qu'une étoile.

Qu'est-ce que ça peut faire que Dieu ne soit pas là !

Vous n'aimez pas la vie, j'en ai peur.

Comment pouvez-vous pleurer dans l'été? — Une robe de mousseline sur un corps souple et plein, des yeux clairs sous un chapeau fleuri, la marche d'un homme, trois roses au-dessus d'un mur, mon grand chien roux, un bel arbre

82 LETTRES A DEUX FEMMliS

dans le soleil me pénètrent de joies pareilles.

Et rien que la fuite du vent sur mon cou et dans mes doigts pendant que je vous écris.

Apprenez à aimer la vie, à aimer l'air, à aimer l'eau, — à vous aimer.

A MADEMOISELLE M

12 juillet 1902.

Je vous parlerai de l'amour.

Admirable et pauvre sujet d'exaltation inférieure dont on me dit que vous mourez. Je ne veux pas le croire . Mais il serait encore plus difficile d'en A'ivre. Et c'est là, j'imagine, la détestable raison de votre faiblesse; avoir fait de l'amour le seul orient de votre ennui.

Mais quel amour?

Je vous parle d'une âme jeune, assez éprouvée, pleine de sa puissance et volontaire à se poursuivre. J'ai plus de sensibilité qu'une femme sentimentale, avec la clairvoyance exacte et

passionnée d'un cerveau des plus avertis. Votre amour, c'est donc mon amour, c'est l'amour de toutes les femmes, et c'est l'amour.

— Si I

Est-il le seul but de la vie, même de votre vie?

Gomment notre vie aurait-elle un autre butqae mourir. L'amour n'est rien qu'un accident : le plus Irag-ique de nos gestes parce qu'il est le plus aveugle et peut-être le moins nécessaire. Mais il a la beauté mystérieuse du sommeil. La conscience s'y abolit d'un plus long-, d'un plus poignant vertige que dans notre accablement de chaque soir.

Je doute tout à fait du génie de l'espèce. Les grands travaux de ceux qui l'ont institué dans la pensée contemporaine ne m'ont rien moins que convaincu. Mais je n'insulte pas à la suprématie de l'amour. Si je ne crois pas avec le vieux poète, avec tous les poètes, que l'amour transporte le monde, je révère, dans son secret, l'intarissable source de passions et de larmes dont tous nos jours sont embellis.

Désormais, c'est le plus haut vœu de votre âme qui devient le plus impossible. Si la route

est déserte où, seule, vous marchez : c'est qu'il faut la peupler de vos rêves. C'est maintenant que vous pouvez recevoir en vous la beauté de la vie et la clarté du monde. Vous êtes pleine de douleur, répandez-la autour de vous, dispersezla comme un mirage, à l'infini. Votre douleur, c'est tout ce qu'il peut battre en vous d'éternel. Et si votre amour garde un peu de noblesse, ce n'est qu'au prix de tant de peines qu'il a pu jusqu'ici vous coûter.

Vous ne me comprendrez pas tout d'abord. Vous croirez que je suis si loin que nous ne pourrons pas nous joindre.

Voyez, je suis un homme, plus chargé de tourment que les autres. Je passe près de vous. Je ne vous connais pas. Et je ne chercherai pas à vous connaître. Mais je veux vous donner le désir de la vie. Je sais quelques claires fontaines de patience et de joie. Je vous y conduirai. Peutêtre voudrez-vous y boire! Elles ont le bon goût du calme et de l'oubli. Peut-être saurez-vous y boire. Il faut souhaiter leur douceur. Soyez donc sage. Donnez-moi la main.

Je pourrai tout vous dire.

LETTRES A DELX FEMMES 85

Je ne vous connais pas.

Mais il faut tâcher à me croire. J'ai vécu plus que vous. Les élans, les regrets, les volontés, les défaillances, les chères imaginations, les mauvais crimes qui ag-itent le cœur des hommes : j'en ai connu beaucoup.

Il faut lire en soi-même. Sans orgueil, autant que sans honte, je me suis possédé. Pour les surprendre mieux, j'ai rendu mes pensées peu à peu étrangères. Et tellement, — que je les vois enfin comme celles d'un autre qui ne pourrait m'ètre secret.

Je ne saurai jamais quelle force m'habite. Mais long-temps elle fut en moi si souveraine que je ne me sentais pas la suivre. A présent, je sais bien que je lui obéis. Je ne peux pas être autrement qu'elle veut. Elle est invincible, incertaine, obscure. Je l'appelais ma volonté. Mais elle n'est que mon destin. Je ne puis exister sans elle, qui ne me connaîtra jamais. Elle vient du monde. Elle me traverse un moment. Elle retourne au monde. Elle est la force du monde. Et c'est ma vie.

Cest la vôtre.

Nous ne différons pas, en effet, par nos actes ; mais seulement par les motifs que nous présumons qui les causent.

Les g-estes des hommes ne sont pas nombreux. Et nous répétons tous les mêmes, d'un bout à l'autre de nos jours. C'est peut-être par vanité que nous nous refusons à tenir pour commun le plus réel de nous. En fait, nous nous classons au plus ou moins de sens que nous imag"inons à une vie automatique. Notre caractère à chacun, c'est la forme de notre erreur.

Il faut chercher 5a vérité.

Et je ne pense pas que vous ayez trouvé la vôtre. Rien ne vous autorise à vous formuler, ainsi que vous le faites. Vous croyez vivre pour l'amour. Vous croyez ne vivre que pour l'amour.

Pourquel amour? Qu'est-ce que l'amour?

A MADEMOISELLE M

15 juillet.

Vous croyez vivre pour l'amour. — Vous

LETTHES A DEUX FEMMES 87

croyez ne vivre que pour l'amour. Et vous vous enfermez dans cette loi morale, comme un fou dans un cabanon. Vous voulez ne plus vivre que pour l'amour. Gardez que votre erreur ne vous tue ! Tant il est vrai qu'on peut mourir de ses croyances et qu'on ne vit jamais que de ses désirs, quand on les connaît bien et qu'on les développe avec ensemble.

Pour quel amour voulez-vous vivre aussi absolument? et qu'est-ce donc que votre amour?

Car nul être ne vient au monde pour l'amour. Le moins perceptible des infusoires ne vit, avant tout, que pour vivre. L'amour n'est qu'un acte de vie. Il ne peut expliquer la vie. Mais la vie tout entière est merveilleusement riche en actes sans nombre. Si l'amour est le plus poignant, il semble bien aussi qu'il est le plus enclin à se tarir en joie quand nos illusions ne le déguisent plus.

L'amour n'est qu'un des mille jeux où s'épanouit l'existence : le plus fervent peut-être et le plus douloureux; mais il ne suffit pas à justifier la vie, du moment qu'il ne l'épuisé pas tout entière. Etd'ailleurs, d'où la vie pourrait-elle tenir

une raison plus haute qu'elle-même? Comme la force, elle est en soi. L'amour ne peut être sa cause ; il n'est qu'un accident de sa continuité, le foyer spécieux de son origine, l'éternel lieu de son retour et de sa fuite. L'ordre infaillible de la vie : c'est qu'il faut uiure pour vivre.

Nos croyances et nos désirs se recomposent dansnos actes, comme les notes d'un accord dont la loi nous reste ignorée, et que notre instinct seul éprouve.

L'accord juste : c'est le bonheur.

L'accord brisé : c'est la douleur.

Et notre destinée semble bien ainsi faite de dissonance et d'harmonie, selon que nous laissons s'opposer ou sejoindre nos croyances à nos désirs.

Sans doute que votre cœur est déjà fatigué d'aussi froides paroles. Je sens que ma pensée, toute de confiance et d'amitié, se contracte dans l'appareil des mots précis et de la logique.

Peut-être est-ce que j'oublie trop que je m'adresse à une femme, la plus privée en ce moment de raison et d'empire, la plus abandonnée à sa

fièvre anxieuse, à la passion de sentiment dont elle se veut consumée.

Je suis tellement sûr que vous adorez votre peine. Le goût des larmes est délicieux : les souvenirs et les désirs s'avivent d'y être mêlés. Je vous devine inclinée sur vous-même, et brûlante de compassion.

Pourtant, il n'y a pas, dans le trouble où vous êtes, une plus dangereuse altitude que celle de vous attendrir avec soin sur vous-même. N'accueillez donc pas la langueur où se complaît votre âme ardente...

Ne soufFrez-vous vraiment que du désordre de votre âme? Peut-être enfermez-vous une source plus âpre et plus profonde de tourment ?

Mais faut-il vous parler ainsi ? Etes-vous une enfant, mal éveillée d'un premier rêve, et qui sanglote d'être lasse...

La nuit est descendue. J'entends rire dans les jardins. Je suis seul dans ma maison de province. Je n'attends pas de grandes joies. Je ne crains pas de grandes peines. Je cueille un jour parfois, comme on fait d'un fruit qu'on choisit. Ma

9f LETTRES A DEUX FEMMES

tristesse est tranquille et sage. Rien ne me laisse indifférent. C'est de tout qu'il faut s'étonner. Je voudrais vous guérir.

A MADAME R

Madame et chère,

Je regrette bien que mes lettres pour aller à la désenchantée ne passent plus par vous. Les nœuds de rubans sont fragiles.

Je fais en ce moment de la jolie littérature. Pourtant c'est plus que le guignol avec mes sentiments. Je passe un peu outre et je me trompe en attendant qu'on me trompe, car c'est la vie, la marche ordinaire de toute idylle. Pensez- vous qu'elle ait eu des amants? Suis-je indiscret? Vous ne savez pas ? Allons donc ! Il y a cinq ans qu'elle doit vous écrire toutes ces choses que j'ignore. Enfin je lui écris tout plein de belles autres choses (que je pense) sur le monde et la vie et l'amour et la mort.

LETTKES A DEUX FEMMES

Que ça fera un joli volume, dites ? Moi tout nu, vous très habillée, elle se découvrant peu à peu. Je m'amuse.

Faudra-t-il que je lui dise que je l'aime ? Fautil que je l'aime ? Je ne crois pas à l'amour par correspondance. Faut que je voie... alors le sentiment f... le camp. C'est la règle d'ailleurs. Elle est très bonne, car on n'en finirait plus.

— N'ayez pas peur. Je me donne des airs de brutal, de loin, vous voyez et... ce n'est que la g-rimace d'un timide. Je bercerai votre petite amie jusqu'à tâcher d'eng-ourdir sa sentimentalité, mais je ne ferai pas l'amour avec elle. V..., c'est trop loin pour passer trois heures. Si elle veut, si vous voulez, je l'épouserai, je lui ferai un petit cœur tout sec et tout fleuri comme un bouquet de papier de soie. Nous finirons à la campag-ne avec des enfants. Joue-t-elle du piano? Moi j'ai besoin de musique. Je lui ferai de la littérature. Me fera-t-elle de la musique?

Surtout, vous, n'allez pas lui dire que je ne marche plus que dans les maisons closes. Les femmes n'entendent rien à ces détails...

... Et que je préfère trois lig-nes de vos lettres

à des pages soignées de poésie brumeuse, quoique féminine.

Vous n'êtes pas poète, — oh ! non — et vous avez cependant fait là un joli poème, un tour de force ou de passe-passe qui semble en dehors de toute psychologie féminine. J'en suis humilié. Je pensais que vous étiez simplement derrière le masque pour écouter mes cantilènes. Le domino vulgaire. Une aventure de bal d'opéra. Je vous reconnais plus forte. La poupée, beaucoup plus blonde que vous n'êtes brune, m'a l'air d'exister très véritablement et nous voici trois, comme chez les Jésuites.

Vous ne connaissez pas cette femme ? C'est encore possible. Tout est possible, maintenant, même que vous ne mentiez pas. En tous les cas, je lui devine une sincère affection pour vous, un peu froide, un peu comme il faut, mais jolie : un bouquet de papier de soie que je n'ai pas frisé moi-même, celui-là.

Une chose me déplaît, j'allais dire me dégoûte, c'est l'arrangement administratif de notre roman. Vous me paraissez avoir oublié que nous ne sommes pas que des pantins. Il va arriver

LETTRES A DEUX FEMMES gS

certainement quelque chose que vous ne pouvez pas prévoir. Et cela est odieux. (A moins que vous l'ajez prévu.) J'ai écrit à votre mari que vous m'étonniez par ce que vous conteniez d'humain et d'inhumain. Est-ce que M. V. vous a communiqué cette lettre? (Il est vrai que sans humanité on peut épouser un vapeur ou un ciiirassé.) Enfin, j'ai tort de me plaindre, d'abord parce qu'il n'arrivera rien et ensuite parce que j'ai été chercher un régisseur hors ligne. Mâtin I j'ai toujours admiré Catherine de Médicis, mais je ne songeais pas, vu l'âge de la dame, que je rencontrerais dans les sentiers de la littérature sa petite-fille, la parente la plus proche du « masque d'ivoire ».

— Et que si vous voulez le tréfond de mon sac : vous avez bien de la chance que je ne vous aime pas, car, sans goût pour la boucherie, je peux toujours trouver le droit de battre une femme à mon heure. Pour sortir avec élégance de la situation que je me suis faite, maintenant, je ne vois plus que ma canne ! Si je m'amuse? Vous parlez... Comme une petite folle !

94 l.KTTRES A UEUX FfcMMKS

— Ah! Lugné Poe m'a parlé de G... en des termes significatifs. Eh bien, zut, chère amie, ces gens-là sont trop. Ça devient abominablement ordinaire. Et puis, non, travailler dans la piscine Rochechouart, c'est du mauvais Pétrone. Je ne redoute en tout que le nombre. Ils nous embêtent, à la fin. Ils ont les fiacres, les p..., le « Scarabée » et les maisons de bains, qu'ils nous laissent les livres ! Moi, ça me fait tordre, car je suis l'être le plus nature du monde et j'imagine des attitudes plus comiques encore que dans l'amour des deux sexes. Je ne suis pas romain pour un sou. Il paraît, maintenant, qu'on arrive par les hommes comme aux temps de la décadence latine. Moi, ça me laisse froid, mais je défends Wilde parce que ce jeu ne vaut pas tout de même la corde qui l'a pendu. Mes réactions sont mécaniques : je défends parce qu'on attaque. C'est plus fort que moi et que mon indifférence mondaine.

J'aime les femmes (ou la volupté) plus que l'amour, V Flamour ; ces braves gens aiment la volupté plus que les femmes, ça les regarde. Mais, ma chère, quelle cuisine que le bonheur!

C'est décidémeat très difficile d'être heureux, sinon trop sale.

— Votre anecdote sur Pranzini m'a régalé. J'avais entendu conter sur le salon de Léonide Leblanc des choses exquises et des plus xviii^, mais ce de visu m'enchante. Que tous avez le regard calme ! Alors qu'avait-il donc pour tourner la tète à ces dames, duchesses ou autres, puisque vous l'avez trouvé si vulgaire. J'y pense: sa propre vulgarité. Vous devriez faire un recueil de ces histoires-là en retranchant ou en ajoutant au gré de votre plume, ce serait votre livre, certainement. Je ne vous crois pas capable de mentir sans une méthode. Or, mentir avec logique, c'est presque dire toute la vérité.

— L'écriture de votre amie de V... est d'une régularité de copiste, d'une ligne irréprochable. Elle a son brevet supérieur, hein ! Vous aurez choisi, dans Vescadron volant, celle qui bouclait le mieux ses a. Merci !

Je vous contemple, de loin, dénouant, renouant les faveurs de nuances tendres, comparant et triant ; mon portrait (celui de M'^^ M...) d'une main, de l'autre, la photographie sur fond de

gÔ LETTHES A DEUX FEMMES

neige, d'Alpes homicides. Vous assortissez les soies, les rubans, les cheveux... quoi encore? Ne savez-vous pas tout, y compris ce que vous ne savez pas ?

Savcz-vous aussi ceci : que je pèse 94 kilogr., que je porte 3o4 à bout de bras, que je mange avec plaisir la moitié d'un gigot quand j'ai faim et... que l'on me déclare poitrinaire?

Marraine, si je n'étais qu'un tout petit enfant, plus petit que mes jouets?

Je me souviens d'avoir vu un gamin de cinq ans frémir d'une horreur presque superstitieuse en face d'une très grande poupée somptueusement vêtue. Cette reine de carton, assise sur un fauteuil, imitait une personne en visite, souriait et portait une perruque i83o, un réticule, des mitaines. Ses pieds pointus posaient sur un tabouret trop bas augmenté d'un gros livre de prix à tranches dorées. Le gamin n'atteignait pas aux genoux de la bonne femme et elle le dominait de son sourire d'émail éclatant.

Tous les parents (des idiots) s'extasiaient autour de la scène en répétant des inepties : « Ah ! Ah ! mon gaillard ! Voici ta femme. Elle est plus

grande que toi, ta femme ! » Et le petit malheureux, qui devait savoir, même à cinq ans, que papa et maman couchent ensemble, se sentait envahi par la plus effroyable des peurs : la terreur de la belle chose inerte qui n'a pas de chaleur à partager avec vous.

Ce petit g-arçon ce n'était pas moi {littérairement ce devrait être moi), mais nous ne sommes pas en littérature ici... et j'ai fort envie de flanquer la poupée, toutes les poupées par la fenêtre, ou de les éventrer une bonne fois pour savoir ce qu'il y a dedans.

A MADEMOISELLE M

18 juillet 1902.

Le beau mérite de l'amour, c'est qu'il exalte notre vie quelquefois jusqu'à son sommet. Et peut-être est-ce là le secret merveilleux du goût que nous avons pour lui?

11 passe en nous, comme ces fièvres dont

FexcitaLion d'abord est délicieuse avant de devenir mortelle. Il nous soulève d'une activité puissante, nous comble de conscience et de forces. Il nous porte d'un grave élan à notre plus souple énergie. Il nous met dans l'état où tout de notre vie est excessif et abondant. 11 nous enivre de nous-mêmes au point que nous consentirions à mourir avec joie, plutôt que d'éprouver, avec tant d'amertume, que notre beauté diminue. Mais on se fatigue. On meurt.

La vie a ses lois. Rien n'y est incessant. Tout s'y berce comme la mer. Le rythme : c'est l'ordre du monde. Notre cœur bat comme les jours. Rien ne finit, tout recommence. Et c'est d'une âme allègre et haute qu'il faut écouter battre en nous le passage de nos désirs.

Pourquoi nous affliger de ce qu'ils sont furtifs? La source en est en nous intarissable et jaillissante. Pourquoi souhaiter leur durée puisque leur nombre est infini?

Nous n'aurons pas le temps de les épuiser tous : désirs de volupté, désirs d'intelligence, désirs de force ou de repos, désirs de faim, désirs de soif, désirs de nuit ou de luTuière, désirs

LETTRES A DEUX FEMMLS 99

du bien, désirs du mal, désirs de joie, désirs de peine, désirs d'aimer ou d'être aimés : c'est le monde qui passe en nous!

Comment nos doigts l'arrêteraient-ils ?

Ouvrons les mains, ouvrons nos âmes! Il faut se donner au bonheur. C'est quand on lui résiste qu'il nous tue.

p.-s. — Au moment de fermer votre lettre, je reçois celle-ci du seul ami que j'aie. Sa jolie situation ne le garantit pas de uoire chagrin. Lisez cette lettre et détruisez-la si vous n'acceptez pas de me la renvoyer.

Je so!g"ne aussi mon ami. Et je connais cent, mille cas pareils. J'ai soulig-né ce que, de cette lettre, vous auriez pu avoir écrit.

A MADEMOISELLE M

19 juillet.

J'écoute qu'on me joue la partition de Pelléas et Mélisande. Cette musique instable et dénouée me pénètre de son chag-rin. Je n'en sais pas de

Univers ifaj^ BIBLIOTHECA

plus tristement expressive de noblesse et de destinée.

Le beau vent de l'été balance les arbres. Il y a un grand calme autour de moi. Je ne vois plus ceux qui m'avaient parlé de vous.

J'étais sûr de votre silence. Votre orgueil s'est ému. Ou vous avez eu peur de vous confier. Comment ne pas vous comprendre? Si je vous ai parlé trop haut, comme à quelqu'un d'égal, il faut m'en donner le pardon.

Et je vous dis adieu, mon amie.

A MADEMOISELLE M. (l)

21 juillet 1902.

Il fait froid. La pluie me contracte. Je reviens de Paris.

Yoire première lettre est là.

Malgré l'aridité de mon cœur et tous les doutes qui le ferment, je n'ai pas sans une intense

(i) Première lettre signée, de celles adressées à M'i» M.

inquiétude ouvert cette enveloppe où mon nom ne fut pas écrit par vous.

Mon premier mouvement a été le regret des brèves lignes d'adieu que j'ai fait partir l'autre soir. Mais pouvais-je me laisser l'air de forcer votre retenue? Il m'était déjà délicat d'avoir affronté ce secret. Et mon silence ne dépendait que du vôtre. Vous ne l'avez pas compris autrement, j'imagine. Comment me serais-je permis les deux derniers mots de ma lettre si je n'avais cru, sans retour, à votre parti de vous taire ?

Aujourd'hui, je dois les reprendre, si je vous écris de nouveau. Ma pensée n'était libre, alors, d'ainsi s'avouer fraternelle, que sous la condition de votre silence.

Vous êtes loin de moi, vous êtes si loin de moi que, par moments, je peux douter de jamais vous conduire où je suis. Je sens si sûrement que votre passion s'écarte de ce qu'elle redoute en moi d'ironie ou d'indifférence.

Cette glace qui m'enveloppe, mon esprit tout brûlant ne parvient plus à la fondre. Je m'y suis réfugié comme vous avez fait sur les montagnes. Mais où l'air est si pur et si froid, la vie âpre-

LETTRES A DEUX FEMjlhS

ment se consume. Ma fatig-ue d'ailleurs n'est pas tellement opposée à votre exaltation.

Ne vous y trompez pas. La joie que Je veux prendre à vivre, elle est en moi comme une ivresse. Et elle est tout ensemble l'ivresse du dég-oût, l'ivresse du chagrin^ l'ivresse de l'ennui. Je n'en connais pas de plus haute ; je n'en connais pas de plus forte. Et peut-être n'y en a-t-il pas de plus amère.

Maisye veux être heureux quand même. Je veux détruire ma douleur. Je l'ai déjà rendue plus calme, et quelquefois si indolente.

Mais c'est à vous maintenant qu'il faut que je songe.

J'ai lu patiemment, et relu votre lettre. Tout le tumulte de votre âme enfantine, ardente et trop prompte, j'en tiens de votre main le dessin familier.

Vous êtes toute fraîche de vie.

Je présume votre passé, maintenant que je sais votre âge. Vous n'avez pas beaucoup vécu ; seriez-vous à ce point avide ? Vous n'auriez pas gardé à l'endroit de l'amour le beau feu d'une foi si grande. Et loin de lui tendre les bras d'un

LETTRES A DEUX FEMMES I o3

geste aussi abandonné, vous en auriez comme une crainte hostile, à cause de ses yeux cruels et de ses déchirants retours.

Mais vous ne souhaitez que de souffrir encore !

Ceux-là seuls ont trop enduré du destin qu'on voit négliger de s'en plaindre. La douleur ne les touche plus. Ils vivent avec elle indifférents et doux. Elle n'est à leurs yeux qu'une vieille habitude dont ils méprisent les g-rimaces.

Maintenant, j'ai besoin que vous me disiez, avec une franchise entière, ce que c'est, pour vous, que l'amour. Il faut vous définir. Ouvrezmoi votre cœur. Je ne puis vous servir qu'au prix d'une sincérité que je sais des plus difficiles. Mais ces lettres, dont nous commençons l'échange, qu'auraient-elles de rare sans le souci discret de ne pas nous mentir ?

Vous n'avez pas craint de me dire combien vous désirez l'amour. Pourquoi me tairiez-vous Aos croyances sur lui ? Dites, que demandez-vous que l'amour vous donne ?

Je crois que votre âme est aveugle, et que vous acceptez de vous tromper sur vous. Comment arriverai-je à vous donner enfin conscience

lO-'l LETTUES A DEUX FEMMES

de vous-même; à vous apprendre enfin la vérité de vos désirs et que s'ils sont nombreux, ils ne sont pas confus.

Vous êtes une enfant perdue. Il faut vous consoler puisque vous êtes lasse. Mais je ne peux pas m'abuser sur les vœux profonds de votre âme, sur vos désirs inavoués, et qui peut-être vous sont inconnus.

Vous êtes, vous aussi, dans la forêt obscure, et au milieu de votre vie. Nul chemin ne vous est marqué ; la forêt en est toute pleine, et vous avez long-temps battu vos mêmes pas. La route chaque fois joyeusement choisie vous a chaque fois ramenée au même carrefour désert.

Des hommes ont passé qui suivaient leur chemin. Vous n'avez pas douté que ce fut là aussi le vôtre. Ils vous ont prise par la main. Et déjà vous la leur tendiez. Mais bientôt, ils se sont lassés de vous conduire. Ou peut-être est-ce vous qui les avez quittés. On ne sait jamais bien quel est celui qui se sépare. Chacun se plaint de l'abandon. C'est simplement qu'on s'est perdu.

Maintenant vous pleurez. La forêt presse autour de vous sa solitude et son silence. Vous

LETTRES A DEUX FEMMES I o5

êtes lasse de marcher depuis le jour, à l'aventure. Vous avez soif, vous avez faim, vous avez peur. Et vous criez de votre chagrin.

Princesse, c'est le bois qui dort! Il n'y a plus de chevaliers, plus de châteaux, plus d'escarboucles.

Et il y a longtemps que « nous perdons nos cris » :

Qu'il vienne à nos exils, et vers nos seins, et vers nos lèvres

Le Bienvenu d'espoir, sûr d'être Celui-là,

Qu'il vienne à notre exil

Le Bienvenu d'Amour, sûr d'être Celui-là

Vers l'offre de nos seins et l'ardeur de nos lèvres.

0 notre roi, pour les délices

De fa vie et de ton chemin,

Prends entre tes mains nos pâles mains...

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