H. DE RÉGNIER
Vous attendez le Prédestiné.
Et je sais toutes les paroles dont votre âme est sonore et pleine, dans cette heure comme autrefois,et autrefois comme toujours. Ces paroles, quand on les dit, nul n'en sait jamais l'amertume tant leur mensonge nous enivre. Elles ont la splendeur et l'horreur de la vie. Je les ai dites
comme vous, comme eux, comme nous tous, comme les innombrables morts, comme ceux qui viendront, sans nombre.
« Prends-moi ! Emporte-moi ! Je m'abandonne ! Je me donne ! Fais de moi ce que tu voudras 1 Je fus à toi comme je ne fus jamais à personne ! Reçois toute ma vie! Je veux toute ton âme. Garde-moi. Garde-moi toujours ! »
Ah ! l'admirable effort, le déchirant effort, le misérable effort de l'amour vers l'éternité ! les pauvres paroles humaines, ardentes et serrées, que dénoue de son doigt tranquille le beau, le patient Destin.
Mon amie... (La pitié m'emporte à vous nommer selon mon cœur. Vous sentez bien que j'y succombe, et que je suis tout près de vous, plié sous la même détresse.) Je vous sens toute seule au milieu de vos larmes. Et je ne doute pas que vos mains amoureuses, toutes les nuits, ne soient tendues vers celles du Prédestiné.
Et je ne trouve plus rien à vous dire, en ce moment. Le poids de ma tendresse et de mes souvenirs est tout à coup si lourd !
Laissez que ma raison cède sans se railler à
une tristesse si belle, et qu'elle se repose un peu dans la douceur d'être encore faible, de se sentir humaine et de pleurer.
A MADAME R
Lundi, 9 heures du soir.
Votre nom des mille et une nuits m'effraie comme la cocaïne que, pendant unmoment, je me fourrais dans le nez pour obtenir une extraordinaire transparence de cerveau. Je ne tiens pas du tout à vous le donner au courant delà plume et je m'aperçois que je ne vous connais pas plus de nom que de forme. Quant à vous incarner dans la personnalité, toute morale, de M^^® M..., j'y renonce. C'est le piquant de cette aventure... mais que j'ai donc mal à l'estomac depuis huit heures!... Vous n'auriez ^rs aussi une recette certaine pour les maux d'estomac?
Mes cantilènes vont bien. Valse lente. De la douceur! de la douceur! Je fais la roue, le paon
et les culbutes du tétrao. Que peut-on désirer de plus? Je n'oserais pas lui dire que j'ai mal à l'estomac parce que ça déshonorait mon joli style. Le vil mécanisme de la littérature se glisse même dans la vie. Tous les trois (comme chez les Jésuites) nous obéissons aux lois des rythmes, sinon des rites mondains. Et puis on ne sait jamais avec les jeunes filles!
Je dois, en efFet, vous sembler mal élevé. L'homme du monde que vous avez tellement fustigé tombe en vilaine posture sur le tapis. Ça m'est égal. Tout m'est égal quand je souffre. Je n'ai rien de stoïque. Je continue à vous parler, la nuit, de n'importe quel rat qui me passe par a tête, et cela devient automatiquement nécessaire pour que se déclanche, après la série des confidences d'homme à homme, la série descantilènes d'homme à femme. Ce qui me distingue de vous, c'est que je suis sincère dans les deux cas. Je dis toujours ce que je pense, mais je change de ton... puisque vous m'y forcez.
— Pourquoi votre amie ne se marierait-elle pas? C'est la seule liberté des femmes, le mariage, dont elles disent tant de mal, et c'est au moins
LETTRES A DEUX FEMMES lOQ
une g-arantie pour les amants à venir... Je note, pour la psycho-physiologie de VHamoiir que je compte écrire à quarante ans avec la collaboration de Laurent, le traducteur d'Ebingt, les différents cas d'affections bourgeoises qui surgissent en ce moment sous mes yeux dans une famille que je fréquente, et je me délecte. Je comprends votre guerre aux adultères du roman, mais vous auriez de l'ouvrage dans le monde non romanesque. Cette superstition du bonheur caché, ce culte de latrie rendu par toutes au Bonheur défendu, c'est-à-dire à la sensation violente, est universelle. « Le bonheur, a dit M. Tarde, qui est un génie obscur (sens de confus) — c'est d'en changer ». Il appelle ça « la rotation des désirs », et ça n'est pas joli comme définition, mais c'est exact.
— Mon Dieu, que j'ai donc mal à l'estomac! Je suis brûlé d'une soif abominable. Seulement, pour avoir de l'eau, il faut que je me dérange... Je ne vous ferai pas grâce d'une sottise, et, ne pouvant pas battre une dame, même avec des coques de ruban, je m'apprête à bien battre la campagne, ce soir! Je vous en réponds!
— A propos : est-ce que depuis que vous ne prenez plus la peine des expéditions postales, elle vous retourne mes lettres? Vous avez l'air de me dire que, maintenant, je peux cesser de vous écrire si cela doit influer sur ce que je lui écris. Vous êtes d'une bonté, d'une modestie, d'une délicatesse vraiment superflues, car je suis de poids à vous embêter toutes les deux. Ou seriez-vous plus railleuse que charitable ! J'ai horreur de la bonté, et cette horreur n'est ég^alée que par ma peur des fautes de goût. Je veux bien bercer des poupées en un langage fleuri et chaste, mais je ne veux pas perdre mon droit de tout vous exprimer en la seule langue littéraire qui ne sonne pas faux à mon oreille : celle de la vie intérieure, celle qu'on écoute avant de l'entendre. Et vous allez voir que je vous tiens par un cordon cérébral (ne lisez pas ombilical, tout de même), qui vaut fichtre bien un nœud de ruban! Si vous avez daigné m'amuser, c'est que je vous amusais peut-être en dépit de ma grincherie coutumière. Je vous sens d'un bel égoïsme animal, plus formidable que le mien parce qu'il est mieux portant; alors, si vous vous retirez en
d'élégantes pirouettes (vous qui jurez en bas latin), c'est que vous avez une inquiétude. Votre armure a un défaut, un rivet a sauté. Seriezvous inquiète de voir le masque éclipsé par le visage? (Au figuré, toujours, puisque je vous ignore l'une et l'autre !)Seriez-vous, malgré votre dignité de marraine bienveillante,yemme l'espace d'une coquetterie épistolaire, d'une coquetterie en papier? Ce factice nouveau ne serait pas pour me surprendre... ni me déplaire...
— J'ai fini par atteindre une carafe, mais l'eau que je bois a l'odeur fade, l'odeur noire de l'encre.
— Je n'ai pas encore trouvé Ma volupté. Quelquefois j'ai compris les larmes de Xercès, dont Hérodote nous apprend qu'il pleura faute d'une volupté nouvelle. Je dois à Nietzsche de vouloir, malgré tout, la vie belle. Et je n'aspire qu'à la plus intelligente, à la plus somptueuse, à la plus glorieuse folie.
La volupté ordinaire, c'est de mauvais essais de mort. Et puis ça ne dure pas... ou c'est trop long. Je ne suis pas un moraliste ni un immoraliste. Mon excessive nervosité reste en équilibre :
une femme, et pas la même, ne peut m'occuper, sous ce rapport, que trois heures. Or, il y a autre chose, j'en suis sûr. Il faut cependant qu'il y ait autre chose de plus complet, de plus grand qui n'est pas leurHamour (sentimental... comme chanson) et qui n'est pas le besoin ignoble et ridicule.
Quand je vais au Jardin des Plantes et que je regarde les singes, que je vois leurs fesses rouges, pleines de plaies saignantes et purulentes, leurs érections latentes, leur onanisme forcené, je ne peux pas éviter la pensée atroce que c'étaient eux, les anciens hommes, les premiers hommes, les chefs de toute volupté préhistorique. Cela me désespère comme une injure personnelle. Je me rêve puissant et chaste, toutuni. Je n'ai aucun vice, maisjevoudraisbien en avoir. J'imagine que cela me ferait m'oublier, oublier les voisins, les voisines surtout... mais je perds toutes mes forces physiques à me chercher inutilement dans le vice ou dans la vertu. Rien ne me grise, rien ne me délivre. La conscience affreuse des vérités vulgaires ne me quitte jamais. Je vois... et je suis, hélas ! le voyeur triste.
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— Une femme a voulu m'étrangler parce que, dans le temps d'une mutuelle conjugaison, je riais de sa grimace. Il n'y a de grave que la mort. Pourquoi n'aurais-je pas ri d'un mauvais essai de mort?
— Encore si j'étais ambitieux, mais je serai cocher de fiacre demain avec indifférence.
— Et je m'ennuie... je m'ennuie... à me tourner moi-même sur le cœur !
— Et c'est moi que vous chargez d'en amuser une autre?... Les femmes que j'aime un peu plus qu'ausens physiquedu mot, je me couche auprès d'elles (car c'est une merveille qu'un corps vivant qu'on oblige à demeurer statue sans parole etsans geste pour se déflorer). Je respecte leur immobilité pour ne pas me dégoûter d'elles. Je les quitte dès que je leur cause une impatience trop visible... et quelquefois c'est à des heures où les rues sont bien désagréables, l'hiver I Je ne supporte pas de ne pas dormir à ces heures-là. Puis... je vais volontiers rue Fejdeau ou rue de Londres. Là, comme dit Maeterlinck dans la J/or^ de Tîntagiles : « Je crache. » Oui, c'est tout le cas qu'il faut faire de l'amour. J'ai mis quelque
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temps à l'apprendre. Dieux bons! Que d'ambigu j'ai fabriqué pendant dix ans : romances, langueurs, revolver, aconit, et sanglots... trop de sanglots 1 Le Sahara passant n'en sécherait point la flaque 1
Quand on voit l'harmonie, on n'a pas besoin de jouer la musique. On regarde les partitions. Ce qui importe dans les cristaux ce n'est jamais que leurs axes. — Mais, je m'ennuie.
— Les gens qui ont beaucoup aimé et beaucoup souffert ne sont pas tristes. Puis, ils n'ont pas leurs souvenirs sur l'épaule comme un petit bagage. Ils les ont lâchés dans le plein océan de leur misère et sont remontés tout seuls, ahuris, et ils regardent la route... droit devant eux puisqu'il n'y a plus rien derrière... Depuis qu'ils n'aiment plus, ils trouvent qu'on doit aimer mieux. Une des formes de l'ennui est la recherche du mieux, sinon de l'absolu.
— Je voudrais écrire, travailler, accomplir une œuvre, non séduisante mais parfaite. Comment y parvenir en souffrant de cette inquiétude perpétuelle de sa chair à placer, la plus noble ou la
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plus humiliante des inquiétudes pour l'homme.
— Je m'aperçois qu'il n'y a plus d'eau dansma carafe. Je vais me coucher . Aussibien vous dormez déjà ? A votre réveil vous devez avoir l'esprit lucide, l'œil calme et les jambes nerveuses. Vous vous demandez : « Qu'est-ce que je mang-erais à mon déjeuner? » et, courageusement, vous tirez la langue sur un joli chapitre que vous faites comme une branche produirait sa pomme. Je vous envie le secret de votre sérénité animale, laquelle ne vous empêche nullement d'avoir de l'esprit « plus qu'une bête ». Quand vous m'écrivez que vous considérez votre santé comme la pire des infirmités et qu'elle vous fait peur, vous me mentez par pure charité confraternelle. Je vous en remercie avec, tout au fond de mes instincts, un mouvement de haine.
Plus jeune que vous, plus fort que vous, je suis plus vieux d'une fin anticipée, de la fin stupide qui ne me permettra pas de me voir en beauté au plus haut point de la courbe de ma vie, et je vous en veux, presque mortellement, de votre âge mu/' que vous placez, par dédain, sous mon neztranside cocaïne, telun fruit savoureux dont
l'unique devoir serait de tomber dans toutes les mains tendues...
...Puisque après il faut pourrir, n'est-ce pas?
A MADEMOISELLE M
Le 22 juillet.
Tout passe!
Ce fut le premier cri de la sagesse humaine, et les prophètes de ce temps, ceux qui nous parlent du plus haut et du plus certain de la science, l'ont poussé avant de se taire.
Le monde n'est qu'un grand élan. La courbe qu'il décrit a l'ampleur de nos rêves. Il n'est qu'un point de feu qui tourne dans la nuit. Et peut-être est-il vrai que ce monde et l'espace ne sont que les inventions de nos cerveaux hallucinés. Nous nous les transmettons, d'un âge à un autre âge, dans chaque goutte de ce sang qui traverse les corps des hommes comme un fleuve continuel son lit nécessaire et changeant.
Peut-être queleg-erme, aveugle et merveilleux, dont la hâte à créer fixe notre origine, pressent dans son premier parcours les vieilles chimères des hommes. Le lait que nous suçons augmente leur empire obscur. Et les premiers mots qu'on nous dit nous trouvent déjà prêts à l'antique esclavage dont nul, nul par la raison, ne pourra s'affranchir.
Mais tout s'écroule, et c'est en vain que nous cherchons d'artificieuses immanences. Si quelqu'une de nos idées, à l'étroit horizon des siècles dont nous embrassons la courbure, nous semble immobile et certaine, c'est peut-être qu'en avançant nous la reculons pas à pas. Ces « étoiles du ciel logique », nous les posons au loin de nous, et nous croyons qu'elles nous guident. Nous gravitons tous autour d'elles, cataractes par leur éclat, sans songer que chacun porte en son âme sa lumière et qu'il poursuit, dans des ténèbres, la torche qu'il tient à la main.
Le monde n'a peut-être pas de plus divine éternité que son éternelle inconstance.
Mais quelle goutte d'eau rêverait d'arrêter la vague qui l'entraîne, et quelle vague l'Océan, et
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quel océan notre terre, et quelle terre le soleil, et quel soleil le monde entier. Et quelle goutte d'eau rêverait d'arrêter le monde?
Et vous...
Il n'y a pas un battement de votre cœur qui n'ait, à chaque instant, la volupté complète d'un adieu.
Mon amie, apprenez le secret de votre âme. Ce qui demeure en nous, nous penche vers la mort. Ne pleurez rien de ce qui passe. Car si tout est furtif, c'est à tout qu'il faut s'attacher. Et s'attacher à tout, n'est-ce pas se dissoudre et comme ne tenir à rien ?
Quand vous aurez quitté ces puérils souhaits de garder, dans vos bras fermés, chaque minute passagère; quand vous aurez perdu le goût malencontreux de posséder ce qu'il y a en vous, et tout autour de vous, d'heureusement insaisissable; quand vous aurez nié le stupide désir de ralentir toute la vie, et de la mesurer à vos courtes croyances; lorsque vous céderez, passive et consciente, aux jeux inattendus de la nécessité ; quand vous serez enfin sensible, épanouie, et toute dépliée dans votre intelligence la plus irré-
solue et la plus attentive, la beauté de la vie se répandra sur vous, impérieuse et caressante, ainsi que se répand la mer sur une plage égalisée.
Vos désirs seront innombrables. Chaque heure en fanera, chaque heure en ouvrira la sage, la tranquille et l'odorante floraison. Vous serez comme un champ de roses sous la lumière et sous la pluie. Vous n'aurez plus qu'à vous cueillir, au gré des matins et de vous.
Vous passerez comme un automne, mélancolique et merveilleux; comme un automne, tiède et doux, plein de fruits savoureux sous qui les branches ploient affectueuses ou... trop lasses.
Puis au bord de l'hiver, vous vous réfugierez dans vos derniers parfums. Vos fruits seront cueillis. Vos feuilles chaque soir vous quitteront sous le vent calme. Et, pareille à une eau dormante, vous sourirez un peu de les voir s'envoler.
Alors, ayant connu qu'il est temps de partir, et toute riche de bons rêves, vous vous laisserez au repos. Votre vie épuisée, ainsi qu'une fontaine, diminuera tranquillement. Peut-être
que de chers et jeunes visages se pencheront sur l'eau, déjà bientôt tarie : des visages nouveaux, et pourtant reconnus, avec des yeux d'espoir, des fronts d'insouciance, et tout prêts à sourire parmi les larmes de l'adieu.
Vous n'aurez plus, ô mon amie, au seuil delà plus longue absence dont nul ne brise le secret, que ce tout petit peu de forces qu'il faut encore aux vivants pour mourir.
Et ce sera comme un dernier désir, discret, profond, silencieux, où vous aurez glissé si vite et si légèrement qu'à peine saurez-vous l'avoir réalisé.
Un merle chante, grave et court, dans les tilleuls de mon jardin. Sa voix se pare de silences. Il pleut paisiblement sur les roses. Les abricots sont jaunes; parfois, je les entends qui tombent.
Chère, votre âme n'est pas mûre. Elle se détacherait du chagrin. Mais ce n'est pas encore l'automne !
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A MADEMOISELLE M
Juillet.
Mon amie, jepars pourjusqu'à mardi. Je n'aurai pas la tranquillité de vous répondre avant ce moment. Votre âme est obscure et troublée. J'ai grand'peine à y lire. Mais je ne désespère pas de vous rendre la force et le goût de vivre .
Vous comprendrez plus tard que le mensonge et l'ironie sont de très précieuses armures.
Vous n'avez pas répondu à une sérieuse question que je vous ai posée sur vos croyances au sujet de l'amour.
Etes-vous musicienne, et très musicienne?
A MADEMOISELLE M
27 juillet 1902.
Votre àme, mon amie, est obscure et troublée. Il faut la faire claire et calme.
Savez-vous qu'il y a des êtres dont toute la vie s'est passée dans l'angoisse de se connaître, et qui n'y sont pas parvenus.
D'autres, et c'est le plus grand nombre, vivent sans inquiétude, conduits seulement par les heures, retenus par leurs préjugés et contents de brouter où le hasard les jette.
Ceux-là ne souffrent pas. Ils naissent asservis. Leurs désirs sont sans force. Ils n'ont que quelques besoins courts. Leur torpeur se complaît à toutes les contraintes. Que feraient-ils de la liberté? Nulle énergie ne les tourmente. Ils sont pauvres de sang-, de cervelle et de vie.
Nulle clarté ne les émeut. Nulle angoisse ne les visite. Nul orient ne les attire. Ils sont. Aussi bien, ils ne seraient pas. Mais ne leur portez pas envie. Ce n'est pas vivre heureux que de vivre stupide. Le Bonheur est une pensée. Ils n'ont pas de pensées. Ils mangent.
Ils se ressemblent tous. Aucun effort ne les soulève. Tout travail leur est odieux. Ils ont inventé la morale par impuissance plus encore que par égoïsme : on ne peut craindre rien de son égal en faiblesse. Incapables de dominer, ils n'ad-
mettent pas de servir. Surtout, il ne faut pas qu'aucun d'eux les dépasse. Toute différence leur est déjà suspecte. Toute suprématie fait encourir la mort. Ils n'ont qu'un vœu, et même leur est-il ardu de le vouloir : c'est de ne plus agir.
Leur avilissement se masque de vertu. Ils sont cruels et timorés. Leur état le plus spontané, c'est la bêtise. Ils n'ont pas pour guider leur vie de plus sûr instinct que leur haine. Ils se disent « l'humanité ». Mais chacun d'eux et tous ensemble sont les fils du « Catoblepas » à qui Flaubert fait avouer dans l'admirable Tentation : « Une fois je me suis dévoré les pattes sans m'en apercevoir. »
Ce sont nos ennemis.
J'ai l'horreur de Platon. Ce logicien sentimental a, pendant deux mille ans, frappé l'humanité de ténèbres et de foLie. Nous lui devons, à travers d'ignorants disciples, cette longue agonie mystique et douloureuse, dont le socialisme présent marque enfin le dernier sursaut.
L'humanité va-t-elle accepter de mourir? Vat-elle décider de ralentir sa vie à la façon de ces paysans russes qui, dormant tout l'hiver, et
serrés en troupeau, composent avec la famine?
Si le platonisme triomphe, l'intelligence et la beauté se tariront bientôt dans la pensée des hommes. La pensée à son tour se retirera d'eux. Ils n'auront d'autres lois que la faim collective : le seul de leurs besoins qu'ils seront tous à partager. La vieille humanité ne dépasserait pas la morale stérile et socialiste des abeilles.
Mais je veux croire encore aux beaux matins du monde, à la douleur et à la faim. Les hommes reviendront au goût de la santé, au culte de la force, et à la volonté de toute leur puissance. Mais il faut commencer par brûler les vieux mois qui longtemps nous ont enchaînés.
Vous parlez d'Absolu et d'Infini : l'âme n'est pas métaphysique.
J'appelle ainsi la possession la plus complète et la plus vive, prise par ma conscience, des mouvements de mes instincts.
La conscience est indéfinissable. C'est un état où se mesure la qualité de notre vie.
La raison n'est qu'un peu de notre intelligence.
Nous ne valons sur tout que par la sensibilité.
La qualité d'un être a ses sources profondes dans l'épanouissement et l'instabilité les plus achevés de ses nerfs, dans l'harmonie de leurs rapports.
La conscience de nos instincts, c'est l'ordre même de votre âme.
L'âme, c'est de se posséder.
Le bonheur, c'est de s'obéir.
Ne vous effrayez pas de tant d'aridité. Tout cela touche à vous par des retours profonds.
A MADEMOISELLE M
29 juillet 1902.
Mon amie, accueillez sans impatience ces idées rapides et rudes que je vous écris au hasard.
Je voudrais les planter en vous comme ces clous de fer qu'on plante dans le bois des portes et qui le font impénétrable.
Votre mal en effet n'est pas celui àhin être. Il a gagné les races les plus hautes, qu'il est en
chemin de ruiner, et, dans ces races mêmes, il décime âprement les nobles énergies qu'un sentiment d'orgueil, autant que leur puissance, maintient toujours dans la révolte.
Vous vous effrayez de fantômes. On vous a faussée de croyances.
Ne souffrez-vous que de votre âme ?
Vous souffrez de tout votre corps, de vos forces perdues, de vos instincts trahis, de votre conscience aveuglée.
Vous redoutez « l'abîme » où vous pensez que je vous mène. « Ne s'attacher à rien » vous pénètre d'horreur. Comme vous avez peur de vous.
Ainsi vous préférez votre vertige. Et vous trouvez moins dangereux « l'abîme » où se cherche votre âme, vos lâches idées « d'Infini », votre horizon désert où se recule « l'Absolu » .
Infini, Absolu, est-ce à cela que vous tenez ? Je sens que ces mots vous accablent. Vous les portez comme une foi.
Et maintenant, c'est moi qu'épouvante le vide où je vous sens jetée. Je suis plein de pitié pour vous, plein d'amitié, plein de tendresse, plein d'espérance aussi.
Je me suisg-uéri seul du spiritualisme, de cette plus tragique espèce de folie des grandeurs, de cette lamentable et lucide manie de vouloir être un autre Dieu.
L'humanité se meurt, ainsi que vous, des idées fixes d'un sophiste athénien. Notre conscience élaborée au prix d'admirables douleurs, et retouchée parmi nos larmes quotidiennes, un poèterhéteur l'a détachée de sa sûre origine, du contact bienfaisant de la Réalité.
C'est sous l'ordre de la souffrance que nous avions gaîment inventé le Bonheur. Puisque tout était passager, puisque le monde était mobile, nous nous remettions à sa loi.
Tout demeurait divin de demeurer possible. Rien ne pouvait surprendre : l'inattendu étant la forme de la vie. Les hommes portaient le hasard comme ils font aujourd'hui de la fatalité. Rien n'était fixe, et tout acceptait de finir.
Les accidents de leur destin semblaient aux hommes, naturels. Ils ne laissaient pas de s'en plaindre ; mais sans en accuser un ordre qu'ils savaient ne pas exister dans leschoses. Les dieux
mêmes pouvaient mourir. Ils passaient comme les saisons.
Le monde avait Tair d'une fête. Si la douleur y fréquentait, nul mortel oubliait que c'était en passant. Ceux-là mêmes qu'elle touchait la supportaient comme une amie. Parce que les jours sont chang^eantSjCt qu'on ne la méritait pas, elle apportait parmi les larmes une promesse de bonheur. Et les heures menaient leur ronde continue, tour à tour saluées de joie ou de chagrin.
L'incertitude était le repos de l'esprit. Démocrite riait de sa bonne ignorance, Diogène de nier son âme, Aristippe de tout devoir, et de tout refuser au destin.
Le dangereux Platon imagina un jour de donner à l'erreur le spécieux éclat de quelques vérités éternelles.
C'est lui qui, le premier, fit se jeter les hommes hors du beau fleuve de la vie. La force du courant qu'ils ne connaissaient pas, lorsqu'il les emportait, les frappa bientôt de terreur. Les points de fixité où tendait leur folie, les eaux tumultueuses en éloignaient toujours. Et voici qu'ils se sont brisés à les atteindre . La fatigue
les presse, le doute les épuise. Leur détresse pourtant, et en vain, s'exaspère à vouloir l'impossible repos.
Ils n'osent plus s'abandonner au fleuve qui berçait leur sagesse ingénue. Le terme de sa course, la violence de sa fuite, à présent les tourmentent. Et leur angoisse se refuse, autant que leur orgueil, à cet autre repos réel et consolant qui serait de céder simplement à la vie.
Mon amie, abandonnez- vous. Ne lassez pas votre âme : elle vous lasserai Mais apprenez à lui complaire. C'est une noble volonté que de savoir plier la sienne aux jeux aventureux des jours.
Votre dernière lettre est moins impatiente. Je la comprends davantage. Votre goût de souffrir, je l'avais deviné. Mais n'est-ce pas l'ennui, aussi, qui vous abat?
Je travaille. C'est une grande part du secret de ma force. Et vraiment, je ne connais pas de joie plus chère, plus fidèle, moins monotone et plus réconfortante. Avez-vous pensé à cela?
Vous me demandez si je suis lieareux ?
— Non.
Mais je me passe du bonheur. Peut-être est-ce quejele crains? S'il venait, je l'accueillerais sans hâte. Peut-être le refuserais-je aussi? Sincèrement, je crois que je le refuserais. J'ai appris à vivre sans lui.
Oh ! non, je ne suis pas heureux. Mais je ne suis pas malheureux.
Plus tard, je vous parlerai de ma vie. Ce qu'il y demeure de trouble, à ce moment, m'aura quitté. Et de tant de tumultes odieux ou fervents il ne restera plus autour de ma pensée qu'un grand silence. Tout le bien, tout le mal, que j'aurai fait, sans le vouloir, à cause des mauvais désirs qui pourrissent en nous comme des fruits gâtés, je ne m'en souviendrai qu'avec une fatigue un peu désenchantée et beaucoup sérieuse.
L'amour n'est qu'un désir de volupté. La volupté n'est qu'un parfum. Une fois respiré, il enivre.L'ivresse est-elle plus que le premier dégoût?
Mon « amoureuse » amie, il faut me pardonner ce que je viens d'écrire. Je le crois. Je devais le taire. Je l'aurais dû pour vous, au moins en ce moment.
Il y a des vérités mauvaises.
Mais ceux qui les ont rencontrées doivent à la pitié qui est parmi les hommes de taire la raison d'un nouveau désespoir.
Oui, je vous reparlerai de l'amour !
Mais aujourd'hui, je ne veux pas vous laisser toute seule et froissée, dans la défaite de vos doutes. Je sais trop que douter n'est qu'une forme nég-ative de la foi.
Mais l'amour n'est pas tout le cœur. L'amour, ce n'est qu'un peu du cœur. Et c'est le plus pauvre du cœur.
Mon amie, ne croyez-vous pas que l'amitié serait meilleure, à la fois rare et merveilleuse, pleine d'humanité, de faiblesse et de charité (au sens latin), de fantaisie et de raison, d'intellig-ence et de bonté; une amitié^ un peu craintive, où tout serait permis, où l'on sourirait l'un de l'autre, où les pauvres gens que nous sommes réuniraient leurs lassitudes, leurs courages et leurs dédains ; une amitié, surtout, qu'il faudrait bien défendre d'être dévastée par l'amour.
Nos désirs ont l'ardeur et la stérilité des flammes. C'est leur beauté qui les épuise. Il ne
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faut pas les approclicr de ce qui nous est précieux. Où ils brûlent, rien ne renaît. Ce qu'ils brûlent, rien n'en subsiste. Ils effacent nos souvenirs plus vite que la mort, et plus fort que l'oubli.
N'est-ce pas à la volupté un prix par trop cruel et trop désespérant (|ue ce qu'elle tarit en nous de confiance et de tendresse.
La vie n'est belle cependant que sous l'éclat multiplié de nos désirs toujours nouveaux et toujours consumés. Ils illuminent notre route. Et qu'importe s'ils meurent, puisque d'autres nous accompag-nent, et que d'autres encore nous accompag-neront. C'est à les dépasser que notre âme s'efforce !
La vôtre se lasse à pleurer sur les ardeurs éteintes. Vous passez dans vos doigts la cendre de vos anciens jours. Et vous vous lamentez dans les ténèbres.
Levez-vous, mon amie, marchez sur votre route. La mort ne conclut bien qu'aux vies bien employées. A peine avez-vous entamé la vôtre? Ce qu'il faut surmonter, n'est-ce pas justement les premiers temps de lassitude ?
LETTRES A DEUX FEMMES l33
Vous n'avez pas beaucoup souffert. Vous n'avez pas beaucoup aimé. On se dégoûte de ses larmes jusqu'à en sourire. Et la douleur a son automne où mûrissent des fruits de joie.
Ahl il faut vivre vite, vite; entasser dans ses premiers ans les passions stupide.s et les chagrins si violents qu'on risque parfois d'y mourir. Il faut se jeter à la vie avec l'emportement d'en jouir sans réserve et d'en souffrir avec délice. Il faut épuiser sa folie, ainsi qu'un vin plein de dang-er.
La sagesse, c'est la fatigue, autant que l'ordre de son âme. C'est l'âge de l'esprit où la vie se nuance et frissonne et se colore de beauté. C'est l'âge où le cœur se sent riche parce qu'il sent enfin ne rien dilapider, et qu'il accueille la douceur des plus délicates minutes. Il est comme une haie de Bengale au printemps, fleurie de roses minuscules, et d'un innombrable parfum.
Je vous l'ai dit déjà. Il faut que vous quittiez l'âge des passions pour vous plaire passionnément.
Allez souffrir. Aimez encore. Pleurez.
Ou bien refermez-vous si vous êtes enfin digne
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de vous aimer, et de vous sourire à vous-même. Qu'allez-vous demander aux autres que seule vous portez en vous ?
Non, vous n'avez pas donné le bonheur^ et vous ne l'avez pas reçu. Nul être ne peut rien trouver hors de lui-même qui ne soit déjà tout en lui. Vous n'avez jamais fait que vous chercher parmi les autres. C'est vous que vous baisiez sur leurs lèvres. C'est vous que vous serriez contre vous-même, en les serrant. C'est vous que vous aimiez, en les aimant. Vous les vouliez pareils à vous, comme on adore son image.
Et vous avez quitté de les aimer, quand moins d'emportement vous eût permis de voir que leur vie et leur âme avaient d'autres lois que les vôtres, quand vous avez cessé de les masquer de vos désirs.
L'amour, c'est une image qu'on se fait d'un autre, à son image, et qui n'est jamais lui. Pourquoi lui en vouloir alors qu'on s'est si bien à soi-même menti? L'amour, ce n'est jamais que son propre pouvoir d'illusion et de bonheur. Les autres ne peuvent nous donner que ce que nous voulons leur prendre.
Ce n'est pas d'être aimé, qui importe ; c'est d'aimer, vous le savez bien.
Il faut que vous lisiez la Demeure enchantée de Vernon.
A MADEMOISELLE M
rr août 1902.
Mon amie , je vous plains de n'aimer pas la musique. Elle est un grand lieu de repos. Votre froideur à son égard m'incline à présumer que votre sensibilité n'est pas si riche que vous dites. Peut-être avez-vous plus de tête que de cœur. Je m'en doutais un peu. Et vous auriez grandi dans la foi protestante, même si aujourd'hui vous l'aviez délaissée, que je n'en serais pas surpris.
La sensualité vous manque. Votre mysticisme en amour tient plus de l'imagination que de la volupté. Car le catholicisme accroît les fièvres
l36 LETTRES A DEUX FEMMES
du désir. Sainte Thérèse était mystique, sa tendresse pour Dieu n'avait pas d'autre ardeur que celle de sa chair. Je vous devine un peu rationaliste et peut-être g-] acée.
Vous m'avez confié qu'il suffirait d'un mensonge pour effacer de vous tout un amour. L'amour n'a rien à voir avec la vérité. Que vous avez l'esprit géométrique!
Je vous avais priée de me dire vraiment ceque vous demandiez à l'amour. Vous ne m'avez pas répondu.
C'est là que je pensais sûrement vous surprendre. Ah ! quittez donc vos théories, et vos croyances, et votre idéal. Comment voulez-vous être heureuse avec tant de défenses et de mornes contraintes ? Ne cherchez donc pas à inscrire ce que vous ignorez dans les constructions de votre intelligence.
Quivous dit de pousser les murs de la prison où vos préjugés vous enferment. — Vous répondez par des sophismes. Il faut être sincère et vous ne l'êtes pas. Une faut pas rester aveugle et vous vous complaisez à l'être.
Si vous avez envie de vivre, si vous portez en
LETTRES A DEUX FEMMES iSy
VOUS la force et le désir des possessions réelles, affrontez donc la vie ! Evadez-vous enfin de vos préventions sentimentales.
L'Infini, ce n'est rien! L'Absolu, c'est un mot de fou! Mais vous vous attachez à l'impossible et au néant comme font ceux qui sont trop faibles pour se saisir d'un peu devrai .
Je vous sens dénuée d'ivresse, d'insouciance et d'énergie .
Que vous ayez souffert, cela passe votre raison, mon amie. Quittez votre raison, elle n'esta nous que notre ombre. Pour en faire un si triste usage, laissez aussi l'intelligence dont vous jouez à vous blesser.
Il ne s'agit pas d'être heureux! Quittez vos songes de fatigue et de paresse, et de silence. Car il faut vivre, vivre, vivre . Croyez enfin qu'il n'y arien de plus amer que le repos.
Il faut vivre au hasard des jours. La douleur et la joie sont au-dessus de nous comme l'azur et les orages. Et nous les traversons toujours.
C'est l'immobilité qui nous torture. Il faut agirj — agir pour rien. Ne redoutez que l'indo-
l38 LETTRES A DEUX FEMMES
lence. Celle de votre esprit, redoutez-la bien davantage.
S'arrêter, mon amie, c'est volontairement commencer de mourir. Je ne crains pas la mort qui est inévitable; mais comment saurait-on l'aimer? Il est vrai aussi bien qu'on ne saurait pas la haïr puisqu'elle est justement votre infini, votre absolu. Comment pourrait-elle effrayer, comment pourrait-elle séduire puisqu'elle n'est n>/ic?e réel.
Il n'existe rien que la vie.
Il n'y a rien de vrai que la vie.
Rien ne nous est donné de certain que la vie.
Ah! j'ai pour la douleur un goût plus vaillant que le vôtre. Mais je ne m'y plais pas quand elle est sourde en moi et que je sens diminuer sous sa menace familière et presque caressante les forces vives démon corps. Je sais qu'on arrive à l'aimer. Elle devient d'un poids si doux, comme ces fièvres lentes dont l'insensible feu couve la perfidie! Mais son habitude est vite mortelle.
Cette tranquillité de larmes et d'ennui où vous vous étendez comme sur des coussins, ce n'est que l'agonie insidieuse et tiède où vous vous résolvez par manque de courage.
LETTRES A DEUX FEMMES 1 Sq
La douleur, je la tiens pour le prix de la vie. Je ne m'étonne plus, maintenant, du marché. Certes je ne Taipas accepté sans révolte. Mais je sais aujourd'hui que la loi en est juste, puisqu'elle est nécessaire, et que c'est le secret du monde qui l'anime.
L'intensité de nos désirs, la qualité de notre vie, et la beauté de nos instincts, c'est la douleur qui les mesure.
Ce qu'elle a pour nous de terrible vient de ce que nous n'osons pas la considérer comme aussi naturelle et aussi simple que la joie. Elle nous semble une injustice, un désordre ou un châtiment, tant nous sommes gâtés de morale, obscurcis de métaphysique, atténués d'intelligence.
Voilà que nous pesons les conditions du monde à nos balances du mérite. « La douleur doit avoir un sens ! Saurait-elle exister sans but ? Comment douterait-on de sa valeur sanctionnelle ? »
Cette prétention de jeter sur le monde les minces lois de notre esprit, et les catégories de notre propre erreur, nous rend de jour en jour beaucoup plus misérables.
l40 LETTRES A DEUX FEMMES
La vie porte sa fin et sa cause en soi-même. Peut-être bien que la douleur en représente la forme la plus haute et la plus spontanée. Pour moi, je nesuis paséloignéde le croire. Mais alors c'est la joie qu'il nous faudrait tenir pour un événement. C'est la joie qui devrait surprendre et pouvoir être justifiée.
En vérité, rien ne s'oppose! Le plaisir, la douleur sont de pareils modes dévie, des résultats de quantité. Chaque être dans la peine, ainsi que dans la joie, garde son style et ses limites.
Pour Taine, « la raison et la santé ne sont que d'heureux accidents ». Et le meilleur fruit de la science est la résignation froide qui, pacifian t et préparant l'âme, réduit la souffrance à n'êtr e rien de plus que la douleur du corps.
Je n'ai pas donné d'autre sens à la douleur dont je vous parle. Les douleurs de l'esprit, nous les imaginons. Il nous appartient donc aussi de les nier. Mais la résignation où se réfugie Taine ne convient bien qu'aux âmes faibles. Les forts auront toujours assez d'enthousiasme pour discipliner leur douleur et la faire servir aux fêtes de leur joie.
C'est la douleur qui nous exalte. Elle est la preuve de la vie. La vie n'est qu'un acted'efFort. L'efFort, c'est le mythe du monde.
Mon amie, je ne connais pas votre pays. D'ailleurs je n'en connais aucun. Je voyag-erai plus tard, s'il plaît à mon destin. Mais ce lac de Joux tel que vous me le montrez est fort beau, malgré que je redoute la montag-ne. Je vous envie tant d'air et de verdure dont vous ne goûtez pas sainement la fraîcheur. Ce pays n'est ni calme ni monotone. Il est beau. Vous ne le savez plus.
Vos lettres en ce moment me donnent beaucoup de peine. Je suis surchargé de travail. On m'a commandé un très difficile article sur « la Poésie au xix® siècle», France fait « l'histoire », Séailles « la philosophie » etGeffroy « l'art. »
C'est un voisinage écrasant pour moi. Et cela me donne beaucoup trop à faire. Mais je n'ai plus que cette passion, mon travail. Et puis de toutes façons, je ne puis m'en passer. Voilà pourquoi je l'aime tant.
Je vous parlerai du mensonge et de l'ironie dont vous ne savez pas l'admirable valeur. Je ne
mens pas qu'à mes égaux. Je mens à tous les autres. Comment serai-je indépendant ?
Mais vraiment vous êtes, par trop de côtés, une petite fille sage. Cela m'attriste.
Sur l'égoïsme aussi, vous dites de naïves choses. Mais il faudrait s'entendre sur les mots.
Avez -vous lu Goethe ? et Nietzsche ? Ne travaillez-vous pas ? ne lisez-vous pas ? quelle est votre vie ? Mondaine ? Isolée ? Libre ?
Mon amie, considérez chacune de ces questions comme facultative, et n'y répondez qu'à votre gré. Je ne sais rien de vous, et n'en saurai jamais que ce que vous m'en apprendrez vousmême. Peut-être que je me trompe tout à fait sur votre âme. Peut-être êtes-vous plus ou moins ce que je crois. Mais cela ne fait rien.
Je vous ai donné 3o ans, parce que c'est le temps de la crise que vous passez.
Paris, 2 août.
Mon amie, je pars jusqu'à mardi. Mais écrivez-moi à votre g ré. Vous ne m'écrivez d'ailleurs pas assez. Cordialement.
LETTRES A DEUX FEMMES ll\3
A MADE3I0ISELLE M.
6 août 1902.
Non, mon amie, je n'aime pas la montag-ne, et encore moins la plaine.
J'aime la mer qui est sonore, et vive, et pathétique. J'aime la mer qui est cliang-eante avec les jours, profonde avec la vie, mystérieuse avec la vie et dangereuse avec la vie.
Mais le morne et tragique désordre de la montagne m'impose sa contrainte avec trop de rigueur. Mon goût d'espace y est par trop violenté. De la montagne je ne peux aimer que les cimes, et pour ce qu'on y voit. Mais la vie s'en est retirée. Par-dessus tout, j'aime la vie.
J'ai habité des mois dans la montagne et dans la neige. Je sais le charme éblouissant de l'hiver à le passer si haut. Ce que j'y ai toujours aimé, c'est la transparence des eaux, la qualité de la lumière, et cet air si glacé et si pur, qu'il consume.
ïl\l\ LETTHUS A DEUX FEMMES
Mais la vallée m'étouffe. Et je craignais toujours d'y redescendre.
Vous me dites que ma dernière lettre vous a brusquée. Je ne peux pas le regretter, mon amie. Et je n'écris pas pour vous plaire ! Il faut me prendre avec tout ce qui est en moi incertain et momentané, avec mes tons d'impatience et de tendresse. Je n'ai pas d'empire sur moi. Et je ne veux pas en avoir. D'ailleurs, je n'en saurais plus prendre.
Je ne vous dis de vous que ce que j'imagine. Je ne vous connais pas : il faut bien que je vous invente. On se connaît parfois qu'on ne se voit pas davantage. Et je ne suis pas bon, comme vous l'entendez.
Mais vous non plus, n'en doutez pas.
Vous êtes égoïste ; vous me l'avez écrit, en me priant de vous détacher de cet égoïsme. Je m'en garderai bien. Et puis, nous n'y parviendrons pas.
L'égoïsmeest la source profonde de notre vie, la force impérieuse, et la forme première de toute existence, la loi devotre corps, et de vos sens et de votre âme.
LETTRES A DEL'X FEMMES l45
Le devoir c'est d'être égoïste.
Ah ! c'est un autre impératif catég-orique que celui du vieux Kant. Et si une morale doit conduire les hommes, Fég-oïsme est son premier ordre. C'est un instinct dont la puissance passe bien outre à l'humanité pour embrasser toute la vie et peut-être le monde même.
C'est un instinct robuste et magnifique. Mêlé au sang des hommes, il est l'infaillible orient qui les défend contre l'intelligence, qui les sauve de leur meurtrière raison.
Et l'égoïsme seul peut fournir aux constructions sociales l'armature la plus solide et la plus légitime. Les morales rationalistes n'ont fait que le stériliser en le contrariant. L'humanité leur doit d'être privée d'enthousiasme, d'enivrement et de beauté.
Mais, sous l'apparence des mots, l'égoïsme appauvri garde tout son empire, nos sentiments ne font que masquer nos besoins. Mais il nous plaît toujours de nous tromper nous-mêmes. Et l'égoïsme aprisle tondelavertu.Onl'adépossédé de sa grandeur première, de sa noblesse, de sa fécondité. Il n'est plus maintenant qu'un appé-
l46 I.ETTI'.ES A DEUX KEKMES
tit sournois. Les cruautés n'ont plus d'ampleur. Le préjugé de la justice l'a réduit tout au plus à la méchanceté. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un esclave honteux. Mais il mène, tout aveuglé, le vulgaire troupeau des hommes, et ne les quitte qu'à leur mort. Les images de Dieu, d'Eternité ou d'Absolu, ce sont les rêves de sa force.
Il est toujours toute la vie.
Il n'y a pas une fleur du printemps, pas un petit grain de l'été, pas un fruit doré de l'automne, pas un insecte dans les champs, pas un animal de la mer, pas une bête sous le ciel, pas un génie parmi les hommes que l'égoïsme ne possède et n'épanouisse à la vie. On n'est pas encore sûr qu'il ne dirige pas les axes des cristaux dans le mystère de leurs pôles.
L'éffoïsme est toute la vie. Prétendre à le renier, c'est se proposer de mourir. Tout acte de bonté, n'est qu'un acte de perte. Cependant l'égoïsme est plus fort que la mort puisque, par son élan, la vie se continue. Il n'y a pas de bonté pure.
Confiez-vous à votre corps. La santé n'est le plus souvent qu'un égoïsme harmonieux. Et le
LETTUES A DEÎJX FEMMES li^J
bonheur dont vous rêvez n'a peut-être pas d'autre nom.
Sans doute ne sommes-nous quelquefois si malades, et attaqués aux sources mêmes de nos forces, que pour avoir nié en nous les lois mêmes de notre vie. Nos désirs ne sont pas des jeux. On nous a défendu de croire à leur valeur. Et nous obéissons à des croyances délétères. Nous ignorons ce qui nous tue.
Mon amie, nos désirs sont des ordres. Il faut les accomplir sous peinedes pires douleurs dont la plus longue et la plus haute nous accable jusqu'à mourir. Se contraindre équivaut à un vœu de suicide. Et le renoncement n'est qu'une forme d'agonie.
Si le goût de la mort^ l'amour de la souffrance vous tiennent à ce point, c'est que votre organisme est las de vaines luttes. Votre pensée lui est un tyran sans espoir. Il préfère la rejeter, au prix merveilleux de sa vie, à toujours s'insurger contre son oppression.
Vous n'avez rien en vous de plus certain que vos désirs, de plus riche que vos désirs, et de plus beau que vos désirs .
Prenez-les parla main, et laissez-vous à eux, sans volonté. Cueillez les courtes joies dont ils fleurissent votre route. N'en imaginez pas qui ne soient pas réelles. Donnez leur prix aux plus communes. Et n'oubliez jamais que leur parfum n'est que d'un jour.
Le désir de l'amour, le désir de la faim ne sont si merveilleux que de pouvoir renaître. C'est ce qui passe en nous, qui meurt et qui renaît, qu'il faut aimer passionnément.
7 août. — Le temps me manque à vous écrire aujourd'hui. Je vais dîner chez Anatole France. Le lisez-vous ■? Il faut l'aimer. C'est un sag-e.
Le seul.
A MADEBIOISELLE M.
Mantes, 10 août 1902.
Mon amie, le temps me manque à vous écrire, Je travaille du matin jusqu'à tard dans la nuit.
LETTUES A DEUX FEMMES I^Q
Je recopie une longue nouvelle que je vous enverrai. Je remanie une pièce en cinq actes qu'Antoine me demande. Et j'ai cette étude très difficile sur la poésie française, qui ne laisse pas de me tourmenter. Rien ne se fait vite. J'écris très lentement et avec beaucoup de peine.
— Oui, je connais beaucoup France. Je vous dirai (sans vanité parce que j'en suis heureux) que je l'intéresse. Moi je l'aime beaucoup sans le suivre toujours. Vous savez qu'aujourd'hui il est socialiste. Il l'est sans doute par réaction. Sûrement même. Mais c'est toujours une admirable et forte intelligence. Et la plus simple de ce temps. Il ignore la vanité.
Connaissez-vous ses quatre volumes de critique qui s'appellent « la Vie littéraire ». Il y a là des plus belles pages de son œuvre.
Je pensais bien que la Demeure enchantée vous blesserait. Votre sentimentalité s'est offusquée sans doute de tant d'irrespect pour les sentiments du cœur. Ce livre amer m'a sauvé d'une mauvaise crise. Le mépris qu'il contient pour les choses humaines est réconfortant. Je lis ce livre comme d'autres une « Imitation ». Il est
l50 LETTRES A DEUX FEMMES
noble à force d'outrages. — Et j'ai de Vernon une belle lettre. Nous ne nous connaissons pas. Je sais qu'il est juif. Je l'avais deviné à son grand pouvoir de dissocier les idées. Malgré que je sois sans croyance, je reste catholique par la tendresse de mes doutes. Mon âme est pour toujours amollie. Et je ne fais que cuirasser ma faiblesse sentimentale.
Ecrivez-moi, mon amie. Vous ne m'êtes pas encore chère; mais j'ai déjà passé outre à l'indifïérence. Je veux croire que quand vous vous taisez, vous souffrez moins. On ne crie que sous la douleur.
A vous.
A MADEMOISELLE M
Il août 1902.
Mon amie, la nuit est froide. Ma sœur en bas joue les préludes de Bach. Quel admirable, quel intellig"ent, quel calme musicien ! Que la
simplicité de ses moyens est belle ! — Après ma longue et dure journée de travail, cela me repose un peu. Je suis parfois très las.
Vos châteaux sont quelquefois jolis. Mais pas celui de la Française.
Je vous envoie, c'est indiscret, une photographie qu'on a tirée de moi hier. Vous y verrez mon chien qui est très beau.
— France m'a envoyé trois des siennes.
Je ne peux pas tous ces temps-ci vous écrire gravement. J'use beaucoup d'attention à mes poètes du xix^ siècle. Mais je crains que Pelletan ne refuse mon étude comme trop hardie.
Je l'aurais toujours écrite. Il est bon, à certaines époques, de fixer ses idées.
— Je ne suis pas aussi fort que je veux, pas aussi fort que j'en prends l'air.
J'ai des heures de grande et de triste faiblesse. Et je doute beaucoup de moi et de l'avenir. Et je n'ai pas d'autre but que moi-même. Je ne sais pas aimer, et j'ai besoin qu'on m'aime et qu'on ait soin de moi.
Je fais souffrir quelqu'un ; mais ce n'est pas ma faute. C'est un être exclusif, enfantin et
jaloux, qui surtout veut être aimé, et ne supporte pas que ma pensée un seul moment soit distraite. Je suis un peu bon. Je ne suis pas un amoureux. Je ne suis pas à moi-même. Je ne pourrai jamais me donner tout entier.
Je n'aime pas beaucoup faire des confidences. A quoi cela sert-il?
A vous.
A MADEMOISELLE M
Mantes, 15 août 1902.
Mon amie, n'est-ce pas aujourd'hui votre fête ? Donc, bonne fête, selon l'usage. Ne vous plaignez pas de mon silence. Je suis moi-même fâché de ne pouvoir entretenir en vous, pendant ces temps-ci, la vigoureuse exaltation que je souhaite. Vous me devez de ne pas retomber. Je suis aux prises avec un très difficile travail, et surtout très périlleux. Vous comprendrez cela en le lisant, puisque vous êtes intellig^ente.
LETTRES A DEUX FEMKIES
Ne croyez pas que je me détourne de vous . Mais pour quelques jours encore je ne peux pas me détourner de moi. J'ai trop besoin de temps, de forces, de réflexions. Je n'ai pas le courage d'écrire une lettre. Quand vient minuit, une heure, je ne peux que dormir. Je vais passer pour me détendre (la santé a ses droits) trois jours en forêt, mais là je ne pourrai pas vous écrire. Beaucoup de femmes n'ont pas l'âme haute. Je vous ai déjà dit que ce n'est pas quelqu'un d'égal à qui je rends visite. Mais j'ai toujours mis mes amis beaucoup plus haut que tout.
A lundi donc. — Ecrivez-moi, je trouverai votre lettre en rentrant. La semaine prochaine, je vous enverrai deux portraits de face. Dans la vie on se voit face à face. J'ai horreur des photographies de profil.
Voilà ce que devient mon écriture quand je suis énervé. Je n'en peux plus. Je veux me mettre dans les mains, pendant 3 jours, un bâton au lieu d'un porte-plume.
Cordialement.
A MADEMOISELLE M
Le d8 août 1902.
Mon amie, je quitte mon travail repris depuis midi. J'ai trouvé votre lettre en rentrant. Il me faudrait pour y répondre un temps que je n'ai pas. Ce que vous m'écrivez sur la peine qu'on donne aux autres est enfantin. Pensez-vous qu'on en soit responsable? Quelle idée absolue avezvous de l'amour, ou du désir, et de tout ce qui enchaîne au delà de l'amour et qu'on ne sait pas bien. Ne jugez rien si vite. Et puis, ne jug-ez rien. Il est vrai que parfois je souffre. Je le trouve ordinaire.
Ce qui me fait le plus de peine, ce n'est pas de souffrir, mais les raisons qui me font souffrir, et la pitié qu'elles me donnent.
Les pires distances pour l'amour sont celles de la pensée. Imaginez quelqu'un à qui je me suis attaché,etquejemesuis attaché, voici quatre ans,
LETTRES A DEUX FEMMES l55
quand je n'étais qu'un amoureux. Songez à tout ce qu'en quatre ans, de 28 à 27, j'ai pu entasser de travail, d'idées, de recherches, de vieillesse, et voyez comme je suis loin de l'autre à présent, sans une idée commune, avec plus rien en moi qu'une tendresse apitoyée pour cet être qui pleure et qui ne comprend pas, qui ne peut pas comprendre que j'ai chang-é. Joig-nez-y en moi des chagrins, des épreuves, des deuils, tout ce qui mûrit vite, lalutte, la pensée, tout ce qui fait sérieux, un peu amer, et pas du tout libertin.
Mettez tout cela près d'une femme g"âtée, jolie et capricieuse, intellig-ente et ignorante, très sensible et très violente, et calculez ce qu'il en résulte de chag-rins, de mauvaises colères, et de reproches... et cela difficile à rompre par tout ce qu'il y survit d'ancien, d'enfantin, de stupide. Ajoutez-y mon travail jalousé, haï, entravé, mon travail à qui je suis tout entier, mon travail sérieux, âpre, consciencieux, artiste, qui a besoin d'aide, de bonté, de dévouement absolu, de silence et de calme.
Et alors...
Si vous voulez, nous n'en parlerons plus. Ce
l56 LETTRES A DEUX FEMMES
n'est pas ma faute si j'ai désormais besoin d'une femme, pas d'une maîtresse, de quelqu'un de brave et de fort, de simple et de silencieux.
Quel désastre que l'amour! — Voilà pourquoi je ne veux plus aimer. Moi, je me sacrifie à mon travail. Il m'a pris . Je ne m'appartiens plus. Ce n'est pas égoïsme, c'est une passion. Je travaille comme les autres vivent.
L'amour pour moi n'est que secondaire. Je ne peux pas trouver diffne d'nnhomme que l'amour ferme l'horizon de sa vie. Et une femme, — celles d'aujourd'hui ne se sacrifient plus. Elles font l'amour : un homme, ce n'est plus qu'un amant.
Mon amie, ma vie est sérieuse, sans autre joie que mon intelligence que j'ai le tort de surmener. J'aime le silence. J'aime l'élégance et la beauté. Vous voyez que mes désirs n'ont pas la sagesse de ma pensée. Je déleste dans la femme tout ce qu'il y a de petit, de coquet, d'étroit. Et j'aime les cheveux fins, la race et la santé. J'ai horreur des scènes. Je ne peux pas céder.
Je vous livre là de bien petits aveux. Mon amie, le bonheur et le malheur sont le plus souvent faits de bagatelles.
LETTRES A DEUX FEMiMES 167
— Je pense finir le travail de Pelletan ces jours-ci. Ça été dur, très dur.
J'ai envoyé ma nouvelle les Désirs de Monique à la Revue de Paris. En voudra-t-on ?
Rachilde m'écrit... J'aime ses lettres, moins ses livres, sauf deux.
Moi, j'aime les intelligences claires : France. Je vous confie son portrait qu'il m'a donné. Je n'ai que celui là. Reg-ardez-le bien, et recommandez-le. Pardon, mon amie, mais c'est que j'y tiens ! Il m'a donné six pages du manuscrit du Lijs rouge.
C'est un grand sage et une belle pensée. J'aime Loti... mais il est bien déprimant. Néanmoins, c'est un artiste. Et puis, ce que j'aime par-dessus tout : il est distingué.
Gardez mes portraits. Ne les mettez pas avec les siens. C'est bien gent de lettre et de goût médiocre. Dites-moi bien que vous ne me prenez pas ainsi. C'est d'une telle vulgarité que je ne le supporterai jamais.
Ce portrait me ressemble en doux. J'ai l'abord très rude, quant au visage.
Ma pièce entre en répétition en septembre.
Je pense aller avec ma mère et ma sœur en Grèce, pour voir naître mon premier neveu, en novembre. Peut-être ferai-je le crochet pour aller vous connaître à Genève, peut-être. Mais, vous savez — peut-être resterai-je ici et seul tout l'hiver.
France doit me parler d'un travail — qu'il ne m'a pas encore dit.
— On m'a rapporté ce matin du relieur un délicieux Marol de 1700. J'aime les livres, vous le pensez.
Aimez-vous Sterne? moi, j'en raffole autant que de Voltaire.
Mais comme je vous ai parlé de moi, aujourd'hui ! R... m'écrit de ne pas être dangereux. J'espère bien que ce mot n'aura jamais de sens entre nous. Je me sauverais au diable, si, à vous voir et à vous connaître, je pensais jamais pouvoir vous aimer. — Quel deuil !
Adieu, mon amie, on se dit peu et mal dans les lettres.
Ecrivez-moi donc.
LETTRES A DEUX FEMMES I Sq
A MADEMOISELLE M
Merci de votre lettre, mon amie. — Mais je ne peux pas vous répondre. Ma sœur d'Athènes arrive demain, nous ne l'attendions pas.
Ce travail dépasse mes forces, je n'aurais pas dû l'accepter. Songez que je suis à ma table de 7 h. du matin à 2 h. de la nuit depuis 20 jours. Et que cela n'a été coupé que par des chag-rins.
Votre lettre est confiante. Je reviendraiàvous. Je ne peux pas pour le moment; je n'ai ni l'esprit calme, ni le temps nécessaire.
Ai-jeeu tort de prendre envers vous une tâche que je remplis si mal? Non, n'est-ce pas? Le temps est là.
Je vous serre les mains.
Pouvez-vous me lire?
l60 LETTRES A DEUX FEMMES
A MADEMOISELLE M
Mon amie, je suis ici entre deux trains, auprès de quelqu'un de malade et qui m'est cher. Enfin.
Cela me détend un peu de mon travail qui d'ailleurs touche à sa fin. Encore une semaine. — Je suis bien fatigué. Je ne sais pas comment je vous ferai lire cette étude, — je vous enverrai une épreuve en communication.
A MADEMOISELLE M
30 août.
Mon amie, j'ai fini ce matin cette longue étude. — J'ai peur, maintenant, de l'avoir chargée de trop de philosophie et de lui avoir donné une forme trop intérieure.
Je suis pour le moment un peu fatigué, avec
mon mauvais mal de tête, celui qui précède quelquefois les moments où je dois renoncer à tout travail, à toute pensée, à toute lecture.
Je ne sais plus si j'ai répondu à votre dernière carte. Comment allez-vous moralement? La grande affaire, voyez-vous, c'est d'aimer une besogne et de s'y donner tout entier. Gela ne sert pas à grand'chose ; mais on se distrait de soi, et c'est l'essentiel.
Je vais relire Nietzsche. Cela me fera du bien. Puis je veux avaler Sainte-Beuve et les poètes français du xvi^ siècle.
Donnez-moi de vos nouvelles et recausons. J'aurai toujours de ces temps de silence ; sous la pression d'un travail, je ne peux plus penser à autre chose. Cela m'énerve à un point stupide. Cordialement.
A MADEMOISELLE M
Mon amie, je croyais avoir fini ce lourd mois de travail. Pelietan trouve mon étude trophar-
l62 LETTRES A DEUX FEMMES
die et trop long-ue. Il m'en demande une autre plus courte, et j'ai recommencé aujourd'hui : d'où crise de fali;çue, de chagrin et de décourag-ement. D'autre part, je souffre un peu du cœur en ce moment : ah ! la misère humaine .
Il n'y a de bon dans l'effort que la victoire. Quand elle me manque, je tombe à plat. Je n'ai de courag-e que pour les buts certains.
Ajoutez àcela qu'ici, depuis deux mois, il pleut. Je crois que vous n'avez g-uère plus beau en Suisse. Ma sœur a passé à Lucerne deux jours dans la brume. Elle repart le 26 sept. J'irai làbas en décembre, et j'y resterai le plus longtemps possible. — Je compte sur un grand repos.
J'aurais voulu commencer ma Maison du Bonheur. Je n'ai pas de réponse encore pour ma nouvelle.
France est à Bruges, d'où il m'écrit son admiration pourMemling.
Allons, mon amie, un peu de bravoure. Je vous serre les mains, et je recommence.
LETTRES A DEUX FEMMES l63
A MADEMOISELLE M
Mantes, 8 sept. 1902.
Mon amie, la vie est faite de retours. L'éditeur qui m'a commandé ce travail et pour qui je viens de le refaire me télégraphie que la première étude est décidément très remarquable et qu'il la publie. J'attends les épreuves. Ce travail est à peine payé ; mais il me tenait à cœur surtout par les idées qu'on trouve hardies (?) et qui me sont chères. J'aurai donné ces quarante pages pour rien . Je ne sais pas du tout faire de l'argent avec mes idées et ma prose... pas du tout. Et cela est malheureux.
Mon amie, je n'ai pas du tout, par ces temps de fatigue, le goût de vous écrire des lettres aussi sérieuses que mes premières. D'ailleurs, à ce moment-là, je l'ai fait parce qu'on m'avait dit qu'il fallaitvous sauver de vous-même. Et vous savez qu'on donne quelquefois des coups de poing aux
l64 LETTRES A DEUX FEMMES
noyés pour les mieux sauver. Mais ne vous rejetez pas à l'eau.
Et causons. Sans doute vous verrai-je à votre voyage à Paris. Je suis sûr que c'est la plus belle ville de la terre. Depuis qu'Athènes est en ruines, j'imagine qu'il n'y a rien de plus beau que la place de la Concorde à 6 heures du soir, en automne ; l'esplanade des Invalides aussi est bien belle. Tout cela est bien pour toucher des cœurs méditatifs comme est le vôtre.
— Oui, mon amie, je suis fatigué. Et je lis Nietzsche qui me remonte. C'est un merveilleux consolateur. Je lis avec cela le grec Lucien qui me fait sourire, et un manuscrit sur la dynamique et la statique de la chimie, qui est une œuvre fort originale.
Avant-hier, j'ai écrit àR... une longue lettre de méchancetés. Peut-être s'en fâchera-l-elle . Mais j'étais de fort méchante humeur. Elle me plaît et elle m'agace tout ensemble. Vous savez que je ne la connais pas. Nous nous écrivons entre de longs silences quand cela nous amuse l'un ou l'autre. Je n'aime guère d'elle que certaines pages de la Tour d'Amour, et
toute VHeure sexuelle (malgré le titre tapageur). Son mari est charmant.
Au revoir, mon amie.
A MADEMOISELLE M
Mon amie, votre ami vient d'être très mal. J'ai eu mardi de midi à 2 heures une crise d'asystolie, atroce. Deux médecins, des injections d'éther et des inhalations d'oxygène et de nitrite d'anyle (ceci extraordinaire comme remède diastique) m'ont tiré d'affaire. Mais je suis brisé. — Cause : surmenage, estomac, cœur.
Je respire avec volupté. La vie a un goût merveilleux . Je prends du repos.
Amicalement.
A MADEMOISELLE M
Mon amie, cela va mieux. On m'a défendu de lire et d'écrire pour un moment. Et je suis resté quelques jours sans voir vos lettres. Je suis assez secoué. Ne vous inquiétez pas.
Cordialement.
A MADAME R. (Billet au crayon.)
Au lit et mieux.
Il faut oublier vad^ méchante lettre. Je souffrais trop quand je l'ai écrite. Cela m'a fait méchant. Pardonnez-la moi, j'ai manqué mourir mardi, à midi, dans une angoisse atroce. La crise cardiaque qui me faisait souffrir s'est exaspérée en asystolie et on vous dira que cela est horrible. Je me suis senti passer pendant deux heures ;
malgré l'éther, la morphine, les injections de toutes sortes et le merveilleux nitrite d'anyle, j'étais froid. Deux médecins affolés. J'ai le corps cousu de pointes de feu, de ventouses et de sinapismes. Je suis propre ! Et je souffre!... Restez femme, avec un bon mouvement.
A vous.