‹ Lettres à deux femmesChapitre 3 sur 9 · JACQUES · texte numérisé non relu

JACQUES

Peut-être me direz-vous que cela vous est égal... Sans doute.

A MADAME R

Mantes.

Mon amie, la gentillesse de votre cœur de camarade est bien pour me plaire. Passez-moi de voir avec exactitude la petite et rude friction physiologique dénommée amour et d'en faire, de temps en temps, des descriptions d'amphithéâtre. Je ne suis plus dupe de moi-même. Et peutêtre est-ce dommage pour moi si c'est tant mieux

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pour les autres. Je ne laisse pas d'estimer le plaisir, mais j'y mets maintenant les conditions artistiques toutes spéciales qui me le rendent difficile. Non, je ne suis pas un déséquilibré. Si tous les hommes vous parlaient franchement, vous découvririez sans doute qu'ils sont tous plus déséquilibrés que moi. Croyez-vous donc, ma chère R.., que les Messieurs disent jamais tout aux dames? Ce serait enfantin de la part d'un philosophe comme vous.

— Oui, je vais mieux, merci. Je reçois des visites. On me vient voir en prenant des airs attendris.

On m'a donné un très beau petit chien ag-ile et méchant, de race suffisante, qui me distrait beaucoup. Je l'emmène promener avec mon grand setter roux et je ne pense qu'à les regarder courir. Le grand chien s'appelle Pluton et le petit Ki-ssou.

— Votre Cœur du moulin ne m'a plu que par tout ce qu'il y a de beauté physique et de puissance descriptive. Cela est plein d'art, du meilleur, car il est sobre. Mais je me détourne des

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choses tragiques. Il y a une chanson de petites filles dont le refrain est :

Il faut rire, il faut rire !

Il faut rire et s'amuser !

Je veux le mettre dans ma vie, ce refrain.

— Moi aussi j'aime les gens de silence. Je m'enferme toute la journée, j'ai horreur des paroles sur le temps, le prix des légumes ou la valeur des plats qu'on mang'e.

— J'ai lu, hier, les Mémoires et Lettres de la marquise de Courcelles (xvii"), c'est un joli épisode. Quels plus ag-réables romans que les mémoires, chère amie.

— Je suis allé au musée Guimet avec France. Il y a là une momie de femme à peau blanche et une autre avec de beaux cheveux de soie qui m'ont touché d'horreur et de désolation. Il m'a semblé que la vie me mordait en pleine face. Ces affreuses choses noires et fripées avaient été des courtisanes. Vous auriez pu penser à ce paragraphe dans votre étude pour la Revue dorée. Il y a autour d'elles de petits bijoux immortels, comme les seuls cheveux, cette soie inaltérable.

Et j'ai passé tout le lendemain aux antiques du Louvre pour me laver les yeux avec les marbres g-recs si froids et les marbres latins si voluptueux. Il j a une petite Vénus accroupie de la collection Borghèse que j'ai toujours envie de culbuter, le buste plein, les hanches longues, et d'autant plus que j'en connais une réplique un peu moins parfaite, mais vivante.

Et voilà! Madame, je me g-uéris du goût de bécasse pourrie que je trouve à cette vie quotidienne par l'odeur des vieux livres qui m'est chère. L'amitié que me témoigne France, et dont j'écarte toute flagornerie discipulaire, m'est précieuse. Il y a peu de gens avec qui l'on puisse discuter d'Homère et des leçons de Heyneetqui lisent avec poésie le dernier fragment de Sappho. Hier je me suis lu tout haut le Centaure de Guérin.

Je corrige des épreuves. Oui, chère amie, je me corrigerai... avec le temps... et les épreuves.

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A MADAME R

Mantes, Septembre.

Chère Madame,

Il passe dans la correspondance, ainsi que dans les causeries les plus vives, de ces temps de silence. On s'y repose, on s'y recueille, on s'y nettoie.

Je suis heureux de vous retrouver non crispée et presque douce. Quand vous forcez votre talent vous devenez plus gracieuse, et si ce n'est pas très sincère, ça fait toujours plaisir.

La désenchantée va, me dit-elle, beaucoup mieux. Je n'attribue qu'au changement le mieux soudain, mais que cette personne m'exaspère à me parler de vous sur ce ton d'admiration craintive! Elle n'estpourtantpas si bête qu'une femme ordinaire, alors? Elle croit donc que c'est arrivé, la gloire ?

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Je travaille beaucoup, beaucoup ces temps-ci, et trop.

Pelletan (l'éditeur) m'a chargé d'une étude sur la poésie française au xix^ « au point de vue de l'intelligence ». Je l'ai pris sur un ton des plus difficiles parce que des plus courageux. J'ai l'horreur du génie chez les poètes. Je viens de relire tout Hugo. Cet homme-là fait le tonnerre, le canon, le bon Dieu et l'idiot. Il m'a fallu un peu de Spinoza pour me laver la cervelle. Oui, Nietzsche est un poète de génie. Hugo n'a jamais eu que le délire. Mais c'est drôle ; d'habitude, les gens qui se croient le bon Dieu, on les enferme! Moi je préfère Horace à cet autre Père Eternel, le père Hugo. On vient de le réenterrer au Panthéon. Je pense que c'est pour longtemps.

— Otto a fait de moiun joli joli portrait que je vous enverrai. Les photographes ont un idéal qu'il faut leur laisser et qui ressemble à celui d'Hugo : ils mettent toujours une lyre dorée dans les fonds. C'est si commode.

J'ai fait aussi une nouvelle de 70 pages. C'est rudement long pour moi, de faire 70 pages. Je

ne sais pas du tout écrire en écrivant. Ça me donne un mal de chien... et de tête.

Cordialement, chère Madame.

J. GOULANGHEON.

Vous remarquerez, j'espère, le ton des mieux homme du monde de ma lettre. Et que courte ! Moiaussije forcemon talent. Je dois avoir l'air... de Victor Hugo, celui de Jean Moréas.

A MADEMOISELLE M

Je me rétablis, et me repose, mon amie. Voilà pourquoi je n'écris plus beaucoup. Je garde pour mon travail, avec économie, presque avec avarice, les heures qu'on m'a laissées.

Cordialement.

A MADEMOISELLE M

Mon amie, c'est à mon tour de vous demander si vous êtes malade. Je viens de l'être ànouveau ; et quinze jours de grippe me laissent tout abruti. Il fait ici un temps de brume froide. Je vis dans une fourrure, au coin du feu, et plié dans mes livres. Je relis les gens du xvi^ siècle qui furent gais. Et j'attends de partir pour la Grèce, où je passerai le plus dur de l'hiver.

Que faites-vous ? Que devenez-vous ?

La vie pourtant n'arrête pas.

Un de mes amis, ce pauvre Albert Loste, vient de tuer une femme. Cela m'est incompréhensible. J'étais écarté de lui, de toute cette facilité justement qu'il mettait dans sa vie, et de la lég-èreté de ses goûts. Nous portons en nous des instincts inconnus. Leur violence se révèle par ces tristes éclats. Mais, encore qu'on ne tue plus avec la désinvolture des belles époques, on

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assassine pour peu de chose, vraiment. C'est surtout qu'il n'y a plus de passion que chez les gens du peuple. Lescrimes des nôtres nous frappent davantage, rien de plus.

Ecrivez-moi un peu, ma fiévreuse amie. Qu'il est difficile de vous faire du bien. Dites-moi comment vous allez ? Moi, je peine. L'hiver me fait toujours mal. Un me tuera.

Cordialement,

A MADEMOISELLE M

Mon amie, si vous êtes capable d'un peu de volonté studieuse et que vous ayez le livre sous la main, je vous recommande les Formes littéraires de la pensée grecque de H. Ouvré (Alcan, Collect. in-8). J'y ai trouvé une assez belle perspective de la pensée grecque. Je prépare mon voyage en lisant Pausanias, Thucydide et les études d'art. Je passerai par Naples au

retour. Et, si je ne suis pas mieux, je prolongerai par Florence et Venise.

Je ne vous parle pas de ma santé, qui est médiocre. Je n'ai échappé à la plus fastidieuse des maladies que pour tomber dans la plus attristante: qui est le mal d'estomac.

Je lis des réconfortants : mon cher Sterne, Montaigne, Saint-Evremond, Fontenelle, Voltaire et Nietzsche.

R... m'écrit par crises. Je lui réponds de même. L'amitié est douce par fantaisie.

Je pense à vous. Ne venez pas à Paris l'hiver. Mais vers avril ou mai, ou maintenant. Un des plus jolis charmes de Paris, c'est les arbres ; et la lumière que répand le crépuscule à l'automne et au printemps.

. J'ai passé l'autre jour tout un après-midi au musée deCluny, qui est charmant par sa variété. J'ai longuement considéré les voitures.

Mon amie, je n'écris plus. La lecture dévore ma vie. Et vous savez que la vie n'y suffit pas.

Cette nuit, faute de sommeil, j'ai relu les deux premières parties de la Thaïs de France. Qu'il y a là de perfection et de simplicité ! Cet

homme me décourag-e et m'accable de stérilité.

Peut-être écrirai-jeun roman à mon retour de Grèce.

Je compte sur beaucoup de désillusions. Cordialement à vous.

Votre ami.

A MADEMOISELLE M

Mon amie, je croyais votre silence volontaire, et peut-être définitif. Je ne suis plus malade ; mais j'ai besoin de calme.

Ma pièce ne sera pas jouée cet hiver. Je n'ai de nouvelles ni de mon étude, ni de ma nouvelle. La vie est faite d'un tas de retards qui nous conduisent à mourir.

Je sens que je deviens plus égoïste que jamais. C'est une force amère qui vous vient en vieillissant et que je crois qui vous manque un peu. Cela viendra.

Je lis, je travaille à me faire une cervelle pleine. Vous seriez effrayée de ce que je peux m'assimiler. Je prépare mon voyage : études archéologiques, histoire, et les auteurs. J'y intercale des lectures du xni^ et xiv® siècle français, l'analyse d'un ouvrage sur la beauté delà femme, des courses aux musées, et les volumes sur la géologie, de Meunier.

Le dernier livre de R... m'a rendu malade à force d'interversion. Si elle écrit ces livres par passion, bien. Si froidement, c'est horrible. Mais pourquoi n'en meurt-elle pas? En tous cas, ces lectures doivent vous être néfastes.

Il n'y a rien de plus périlleux que les désirs impossibles, et j'aimerais mieux qu'une femme eût dix amants qu'un seul de ces livres. Ce sont des appareils de supplice.

Nous ne pensons tant à l'amour que depuis que nous sommes plus sûrs de manger régulièrement. — Nous traversons une crise d'hystérie nationale. Cela monte depuis cinq ans et va...

Mon amie, je suis un être sain; j'aime la volupté; mais on m'en dégoûte. Et puis, cela aussi, c'est un luxe coûteux et privilégié. La pra-

lique agréable en est si difficile qu'il vaudrait mieux n'en pas vulgariser le goût. Et pourtant, je ne suis pas un moraliste.

Mon amie, vous êtes, paraît-il, comme quelqu'un qui se noie; je vous ai donné le coup de poing qui fait remonter; mais je voudrais bien que vous preniez quelque force. Ne vous plaignez pas que la vie matérielle vous absorbe. C'est la meilleure façon de vivre.

Grojez-moi. Trop de pensée est peut-être une maladie.

Cordialement.

A MADAME R

Chère Madame,

Oui, je vous envie votre jolie sérénité animale. Vous faites des livres comme un arbre ses fruits. Vous ne pourriez pas les faire autrement, mais pourquoi y trouve-t-on, de temps en temps, un pépin de carton ?

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Moi, je souffre. Je viens de passer un mois sur les poètes du xixe siècle pour en parler « au point de vue de l'intelligence ». J'arrive à 5o pages serrées, dramatiques et lucides. Je m'empare d'une antithèse pas trop usée : les poètes des dieux, les poètes des hommes. Et... Pelletan, pour qui je travaille, me dit qu'il a changé l'harmonie de son almanach du bibliophile et qu'il lui faut dix ou douze pages au plus par mois, douze articles faisant le volume. Encore que la philosophie ne vous soucie pas, jugez de mon ennui. Je recommence donc une étude en lo pages (! !), mais cette fois-ci je m'en f..., pardon (je suis en colère), et je tartine.

Il ne faut jamais se prendre au sérieux.

— J'écris toujours en S. C'est du mauvais Obermann. Heureux les sentimentaux qui peuvent pleurer. Moi, je continue à m'ennuyer à sec. Rien ne me donne envie de pleurer; mais de casser du bois. Après on dort. C'est toujours ça de pris, de gagné sur la vie. Je voudrais que vous me disiez si Jules de Gaultier n'est pas un pseudonyme d'Henri Albert ? Ou de Gourmont ? C'est rudement clair, ces bouquins nietzschéens.

J'ai bien aimé le Bovarysme. Et vous? Comme il fait voir juste ce Nietzsche, mais quel incendie. Je vous sens pleine de foi pour les belles choses avec une pointe de malice, genre servante de Molière, qui met de gentils petits sabots à votre enthousiasme en l'empêchant de tourner au snobisme ; mais nous ne nous entendrons jamais sur Victor Hugo. Vous êtes gâtée de romantisme. Vous aimez qu'un écrivain fasse tout parce qu'on a besoin de se sentir capable du reste? Je ne saisis pas. (Encore un a mal bouclé!) C'est une phrase, mais point un argument. Le meilleur de la vie c'est l'erreur, et peut-être avez-vous raison de croire, de préférence, les gens qui en sont remplis. Moi j'ai de trop bons yeux que je dou. ble d'un binocle. Il y a une belle nouvelle de Gourmont là-dessus.

— Enfin j'ai pu trouver chez un bouquiniste Cœur double, de Schwob. Hors la prétention philosophique inacceptable du cœur double par la terreur ou la pitié, c'est du bel ouvrage, presque mieux que Villiers parfois. Je vous remercie de me l'avoir indiqué.

— Je veux bien diriger les lectures de M^^^^ M.,

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à la condition qu'elle ne lise pas vos livres. Vous êtes bonne pour amuser les blasés qui ont encore le g"OÛt des sensations vigoureuses ou vertig'ineuses,mais je vous trouve absolument nuisible pour jeunes cœurs naïfs. En réalité, vous n'êtes bonne à rien et c'est votre principale qualité, le charme d'objet de vitrine que vous a découvert Barrés. Je vous admire d'écrire sans but, d'avoir cettefoi dans la production pour le plaisir. Mais combien d'auteurs, à votre place, auraient plus de prétention. J'ai le dégoût de toutes mes lignes et je suis d'un orgueil que je sais ridicule, oui. Je comprends surtout Gide qui fait tirer à 3oo sur beau papier.

— Cela vous intéresse-t-il d'avoir ma figure? J'imagine que vous avez une riche collection de ces masques. Ça vous fera toujours un de plus. J'aime les collections à outrance. J'ai sur le mur, pêle-mêle, Renan, France, Nietzsche, Beethoven, ma sœur morte, vous, et le portrait d'une femme que je ne connais pas, que j'ai volé, il y a deux ans, chez Ogerau. Puis le petit Philippe II, Warthon, de VanDjck, l'enfant si beau, qui est à l'Hermitage.

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— Vous avez, au moins sur votre portrait, des lèvres trop minces, mais le front et les yeux d'une admirable harmonie de pensée. Aussi la ligne toute lente qui se courbe longtemps de l'oreille au menton. Sur vous rôde quelque chose d'animal et de moelleux, de souple attente et de lié. Seulement que signifie cette boucle bohémienne, marque, j'allais écrire : tare, de la race la plus bassement artiste qui puisse être, de la race qui danse et se grise à danser sans motif? Pour Dieu, enlevez-moi çal C'est ignoble! Si c'est une marque d'origine, cachez-moi bien que vous pouvez sortir d'un pays où l'on tue de superbes bêtes qui valent, malgré leurs cornes, tous les pantins pailletés, virgules d'encre. Oh ! non, non ! je n'aime pas la boucherie. Si c'est une pose, c'est encore pire. Ce gluant pommadé d'un accrochecœur me révolte l'œil comme le visqueux d'un reptile. D'ailleurs, ça ne me regarde pas. Simple conseil d'un homme de goût à une femme charmante.

— Je me fais une joie d'enfant d'aller en Grèce cet hiver. Peut-être y resterai-je.

— Madame mon ami, j'ai remarqué que vous

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étiez facile aux partis-pris voulus, et souvent sans cette indifférence qui témoigne du véritable ég-oïsme d'art. Je m'aime tellement que je finis par aimer la maladiequim'éreinte. Je me moque de tout, sauf de ma compréhension des choses. Je ne peux pas tolérer un manque de logique, pas plus qu'un manque de goût, sans oublier le respect que je me dois à moi-même, puisque je m'estime très haut.

Vous riez. J'adore mon intelligence. Je ne la veux point asservir aux préjugés de certaines intelligences, et j'ai raison.

Le ciel est tout bleu. Il passe des hirondelles. Septembre! Les dahlias fleurissent. Je suis à vous.

A MADEMOISELLE M

Mon amie, c'est votre dégoût de l'action qui vous fatigue. Il faut agir. La pensée toute seule perd tout principe de régulation. N'oubliez donc

pas tant que nous sommes des bêtes pour beaucoup.

J'en souffre d'une autre façon, et c'est de trop fatiguer ma cervelle que je me lasse. Et pourtant je ne la fais pas marcher à vide comme vous faites de la vôtre.

Qu'appelez-vous le rêve? Ce n'est qu'une impuissance. Et quels rêves plus malsains que de toujours rêver d'amour.

L'amour n'est qu'une fonction aussi humble que toutes celles de notre physiologie animale. C'est devenu l'unique forme d'activité des gens paresseux et trop bien nourris ou des dégénérés. Je refuse pour moi à m'intéresser davantage à la grande crise d'hystérie erotique où nous entrons. Que cela soit, peu m'importe. J'ai l'horreur de toute frénésie, et j'ai horreur de tout acte sans conclusion, sans but et sans résultat. Je me tiendrais pour fou de rêver l'amour pour ne pas le faire. Et quand je l'ai fait, j'en ai assez pour quelque temps.

Vous voyez bien qu'auprès des héros de R..., des héros que vous chérissez, je ne suis qu'une vile brute.

l86 LETTRES A DEUX FEMMES

Je vous ai depuis bien longtemps jugée mystique. C'est une maladie dont le seul remède est la Réalité. Au lieu de lire des auteurs excessifs, lisez donc Taine et faites de la physiologie.

Vous avez dix-huit ans. C'est un âge où il est dangereux de se tenir. Je l'ai passé. Tout amour qui n'a pas pour but, et pour limite, la possession physique et normale m'éloigne comme quelque chose de malsain.

Croyez-vous que Raoule de Vénérande soit vivante? ne croyez pas trop aux monstruosités morales ; je crois surtout à des désordres physiques : une mauvaise élimination du phosphore, un surcroît de lécithine dans le circulus organique — et voilà de grands amoureux. Il y a Messaline I Le premier médecin venu vous dira que toute ovarite ou salpyngite à ses débuts peut faire de toutes les femmes une Messaline insatiable.

Quant au rêve de M"« de Vénérande, ne voyezvous pas que ce sont des rêves de vieillard fatigué?

J'avais écrit à R..., sur ce livre, une lettre que j'ai reculé de lui envoyer... parce qu'elle

n'est enfin rien qu'une femme, et qu'on n'injurie pas une femme : on la bat.

Vous voyez que je suis fâché.

Cordialement.

A MADAME R

Mantes, 15 octobre.

Si mes lettres vous ennuyaient, vous me le diriez ? Je n'aime pas écrire à vide. Et je comprends si bien tous les cessés de plaire quedsins ce moment je laisse tomber dans l'eau une dernière amitié, celle-là entre hommes. Que voulezvous? c'est l'époque des feuilles qui se détachent.

— Temps aigre. J'ai fait de ma pelisse une robe de chambre et j'y suis à merveille. Je lis toujours, je me ruine en livres. C'est une coûteuse manie et dangereuse, car je les LIS. Mais que cela m'amuse, malgré que ma bibliothèque (5.000 âmes) soit si sévère, si lettrée, si peu de lettres. Et je ne me trouve au demeurant pas

mal de me sécher le cœur, mon cœur autrefois (c'est-à-dire hier) si fou, si jeune, si ému et peutêtre bien encore capable de folie, même d'inconscience.

Je ne sais pourquoi je vous dis cela. Il y a des heures où on est tout ouvert comme un fruit éclaté. On se raconterait aux arbres et vous êtes un arbre penché sur ma route .

— Je viens de brûler (épuration annuelle) toutes les lettres que j'ai : de S... ou d'ailleurs .. . fors les vôtres, justement. Ce sont des feuilles de l'espèce résistante qui gardent leur verdeur acide. Oh! sans doute que je les brûlerai un jour. Pas sûr. Je garde celles d'une comédienne, G., à qui je n'écris plus et qui ne m'écrit plus parce qu'à la suite d'une visite au Musée Guimet je lui ai dit que la momie de la courtisane Alexandrine, et son crâne doré, m'avaient fait penser à elle jusqu'aux larmes. Et quel joli, sinon excessif témoignage d'amour discret pour une âme délicate, malgré le romanesque de l'émotion. J'ai appelé G... ma chère morte. Elle n'a pas compris que ce n'était pas du tout macabre et s'est révoltée. Je n'aurai plus de jolies lettres tout élé-

gantes de coquetteries et de mensonges. Grenouille abandonnée, je ne me distrairai plus à voir danser le petit chiffon rouge. Et je ne porterai plus de roses et de chocolats dans une chambre Louis XVI où je trouvais le charme sûr de n'avoir jamais couché. Je ne verrai plus s'habiller d'étoffes chères la belle femme qui n'aimait pas les caresses violentes et qui se louait un prix fabuleux à des brutes. Que je fus bête, mon ami R.., ayant si peu de distractions de bon goût, de les perdre par littérature, pour faire un mot.

Je veux espérer que je ne vous perdrai pas, vous, parce que vous n'êtes ni une femme ni un homme, encore moins une dame, et que le mot le plus mordant n'a pas prise sur votre « masque d'ivoire » . (Le terrible rictus des Médicis indiquait qu'ils ne pouvaient plus ni pleurer ni sourire). Tassée sur vous-même comme le félin au repos, vous vous léchez la patte où il n'y a pas (ou plus) aucune trace de sang. Je garde donc encore vos lettres. J'ai brûlé le carton, par exemple. Que vous m'adressiez un carton pour votre jour, cette année, un 5ie carton, sans doute, m'offense.

Je sais tellement qu'à vous entendre je vous prendrais en grippe. Et vous auriez de moi une si mauvaise opinion. Nous sommes si au-dessous des fantômes que nous nous prêtons. Vous ne m'en voulez pas de vous dire cela. Je le sais, je le sens parce que nous sommes frères tout de même par cette marâtre littérature que nous aimons malgré nous.

Il y a un esprit de corps chez nous comme dans l'artillerie. Nous nous moquons de nous, mais. Elle, nous la respectons chacun à notre manière.

J'ai brûlé, un peu dégoûté, le portrait du beau juif et le papier léger de L..., léger comme son ennui, comme son corps de levrette, comme son goût de fatigue.

Tout cela est bien médiocre. A feuilleter tout cela j'ai pourtant pris plaisir. J'ai songé à cette jolie peine que vous vous étiez donnée : de me montrer les marionnettes, toutes ces petites folles poupées de papier qui venaient exécuter les pointes de leur écriture menue et perfide sur mon bureau... Et vous n'avez que ça dans votre sac à malice. Marraine?

Je VOUS envie de vous complaire à ce théâtre imag-inaire, ce guignol sous lacharmille. Je vous envie de pouvoir être méchante à souhaits dans vos notes du « M. ». x4h! que je voudrais rire à mon aise de la sotte figure de mes poupées n'importe où, même chez moi.

Voyons, R...,qu'avez-vous pu dire d'Haraucourt ? Et Tavez-vous pensé ?

Est-ce moi qui m'enténèbre ? Je trouve le « M. » ennuyeux comme le temps, plus que le Temps. Léon Bloy n'exagère plus , Laurent Tailhade agonise. Et l'élégance, la passion de l'ironie demeure abandonnée. Henri de Régnier devient trop parfait, il n'a plus rien à entreprendre et va se figer dans une attitude hérédi... «taire ! Monsieur Chélard a l'air d'un expulsé de la (( Revue » des Deux Mondes. Quant au «chose » de L..., quelle misère! La première partie du « M. » sent l'église fermée. L'article sur Wagner étire Nietzsche en mauvaise guimauve. Puis il n'est pas d'un musicien.

Vous êtes musicienne par le rythme de toute votre littérature, vous, et ne sauriez-vous pas distinguer une blanche d'une noire que j'aurais

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confiance dans votre goût musical. Je sais que vous avez écrit du mal du piano, mais cela m'en donne la preuve, car le piano n'est qu'une piètre réduction de l'orchestre, en somme.

Ayez la patience de m'écouter : il faudrait dire, il fallait dire, pourquoi l'oreille française admet les cadences, les timbres, les tons, et la rythmique de Mozart et se refuse à ceux de Wagner. Il faut expliquer qu'il y a une oreille française et une oreille allemande.

Comment M. de Bréville, lui, au courant de la musique, a-t-il pu taire le nom de Chopin au sujet de Pelléas et Mélisande, de Debussy? Et pourquoi M. Caussy, qui proclame, en phrases trop lâches, la sensibilité française musicale, n'at-il pas remarqué que Wagner plaît surtout à la sensibilité juive? Que n'a-t-il parcouru la liste des abonnés de Colonne et de Chevillard?

Oublie-t-il que chaque année la Damnation de Faust fait autant de salles combles qu'on voudrait, que la Symphonie fantastique de Berlioz soulève la salle autant que la Chevauchée^ Le Phaéton de Saint-Saens joué, j'ai vu hurler des gens tranquilles . J'ai vu à l'Opéra, pour les

Maîtres Chanteurs, la salle mal remplie et froide. L'autre soir, j'étais à la reprise du Don Juan de Mozart, l'interprétation était lamentable, mais la sensibilité française marchait unanimement. A rOpéra-Comique, pour Orphée, j'ai toujours vu la salle comblée et de public français, bourgeois, et pour Carmen, et pour le Roi d' Ys. Il ne faut pas refaire la sensibilité française. Je ne préfère pas Faust à Tannhduser, non, mais Parsifal, l'Enchantement du Vendredi-saint, c'est em...

Voilà la sensibilité française : elle part, dans Wagner, sur toutes les romances... et c'est tout! A Lyon, trois soirs de suite, j'ai vu la salle vide devant Siegfried, malgré la belle symphonie du 2^ acte. A Marseille, on intronise les pires italiens, les Giordano, les Puccini, les Mascagni et les Léon Cavallo. On ne veut pas de Wagner. A Rouen j'ai vu jouer Siegfried devant des fanatiques... parisiens. Après, personne. De même pour la Valkyrie. A Bordeaux, idem. Alors, où est la sensibilité française? Il n'y a pas de théâtre de province où on ne joue Faust et Carmen i6 fois l'hiver. L'entreprise de Cortot au Châ-

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teau-d'Eau fut un four. Ils sont douze juifs mélomanes qui paient. C'est tout. Ajoutons le clan chic et snob des imbéciles et de leurs femelles.

— Tenez, je jouerai ce soir la 7® sonate de Mozart à la santé de M. Caussy. Il n'est pas loyal, devant l'intelligence, de généraliser avec autant de légèreté. M. Caussy ne prend pas garde au contenu de ses mots. Ou'appelle-t-il « l'élite des Français » ? Le public de Colonne (un juif) ou les abonnés de l'Opéra? Qu'appellet-il : « le succès de Wagner, les armes prussiennes, la défaillance de l'esprit français? » En Allemagne, hors Munich et Bayreuth, on ne Joue pas Wagner, on adore Berlioz, Auber, Gounod et Saint-Saens. Massenet a vu la première de son Werther au théâtre de la cour à Vienne. Voilà pour la musique.

— Non, je ne suis pas antisémite, peut-être un misosémite, tout au plus, et je ne prêche pas, je constate.

— Ensuite M. Merki écrit tristement, sèchement. C'est un catalogue, sa tartine sur les primitifs. (On lui aura peut-être fait le coup de la réduction des 5o pages!) 11 faut relire le beau

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livre de Tainesur la peinture des Pays-Bas, celui de Fromentin sur les Maîtres d'Autrefois. Que tout devient donc sec, terne, irapassionné, invoyant !

— Les Cagnards de UHôtel-Dieu auraient dû être traités par Schwob. C'est peut-être cependant le meilleur article.

— Quant au chose de L. . . I II a 5o.ooo fr. dans la maison. Ce n'est pas possible autrement... ou alors ?

Remy de Gourmont, oui (et bien qu'il mette volontiers son pardessus à l'envers pour ne pas se donner trop de peine), a de la gaîté vraiment xviii^. Il est à la fois l'abbé de cour et le savant en bonne fortune. Il faut admirer sa méthode toute française, qui est de n'en pas avoir ou de faire semblant.

Quant à vous, il y a des jours où ça vous embête ferme... et comme je conçois ça.

— Ah! chère, cher ami, si nous ne rions pas un peu de la vie, et vite, vite, quels lugubres jours nous nous préparons ! Vous aussi vous êtes sérieuse. Vous avez des préjugés, des admirations sur commande parce que vous vous les

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commandez. Il faut faire des bulles avec la vie, mon cher vieux gosse, des bulles de sang ! Vous savez bien que la vie est une mauvaise plaisanterie. La mort seule est grave.

— Ah! je me console de vous, de moi, et des autresen relisant Lucien, Montaigne, Machiavel, Saint-Evremond, Sterne, Voltaire, France, et la Demeure enchantée, et la Rue amoureuse. Je suis une bibliothèque tournante.

— Souvenez-vous de ma plus chère chanson depuis que je l'ai entendue aux lèvres des petites filles, qui elles aussi tournent en tenant le génie par la main :

Avant de nous séparer, Il faut rire, il faut rire, Avant de nous séparer, Il faut rire et s'amuser !

A MADAME R

Mantes, mardi.

Chère Madame et ami.

Je n'aime pas le roman de L... parce qu'il

LETTRES A DEUX FE^fMES I97

n'est pas écrit et aussi parce qu'il y a eu Jean de Tinan.

Il me faut du style comme à mon estomac de la bouillie d'avoine. Mais si cela vous fait plaisir, je dirai du bien de ce roman dans certains milieux. Que c'est drôle, vos parti-pris 1

Moi je relis Flaubert et La Rochefoucauld I C'est du français. Je ne veux plus lire aucun « M. » si je ne peux pas vous exprimer mes dégoûts et mes joies. Vos courtoisies me paraissent très ridicules, voilà!

Ça ne va pas, moi. Neurasthénie, estomac délabré même par la bouillie d'avoine. Maigri de 10 kilog"s en deux mois.

Et cela continue.

Cher ami et Madame, si je viens à claquer et que vous vous charg-iezde la notice, dites que je n'ai rien compris à la vie et que les médecins n'avaient rien compris à ma mort.

Qu'il fait pourtant beau, tout à l'heure î

A MADAME R

Mantes, 23 ou 24 octobre 1902.

Chère Madame, je viens d'avoir un grand plaisir qui est de trouver dans le nouvel ouvrage de Nietzsche un bel éloge de Laurence Sterne, qui est depuis longtemps un de mes familiers.

Ajoutez que j'ai reçu du libraire le Tacite en trois volumes de Barbou et le Sarasin qu'Octave Uzanne édita chez Jouaust, en plus que votre lettre est longue, sans cette hâte des phrases qui fait le charme trop incisif de votre style épistolaire.

Voici donc le joli lever d'une j ournée pluvieuse, car je vous écris aujourd'hui de bonne heure, devant l'Hérodiade deLuini posée sur ma table. C'est ma dernière fantaisie que ce cadre à pression où de jour en jour je glisse une photographie nouvelle des merveilleux Italiens.

Vous aimez les images? Si vous voulez voir la plus émouvante figure de femme que je connaisse.

allez chez Vasse qui me vend mes photographies, 19, quai Malaquais. Demandez à voir les têtes de modèles, à 2 fr. l'épreuve i3 X 18. Vous trouverez, sous le numéro i3, une tête de femme de face^ les cheveux tombant de chaque côté du visage, de grands yeux amers et doux, le nez ouvert, la bouche arquée. L'épreuve coupe la poitrine juste sous les fleurs des seins. Et puisque je suis à ce sujet, il vient de paraître chez Gautier- Magnier un ouvrage sur la « Beauté de la femme » qui est des plus intéressants. Il y a, page 121, la photographie d'une Viennoise de quinze ans, d'une jeunesse bêtement adorable.

Mais sur près de 3. 000 de ces épreuves de nu aristique et honnête dont j'ai près de 200, il n'y en a pas 20 que je puisse admirer sans fatigue. Ce sont surtoutles mouvements qui sont odieux. Cependant, proposez-vous de voir ma tête de femme chez Vasse. L'ovale, l'harmonie vous en étonneront. Je n'en sais pas de plus belle dans l'art, sauf une tête de CorenzodiCredi à Florence, ou la Laura de Dianti qui est au Louvre.

Que si vous passez sous l'Odéon, feuilletez l'ouvrage de l'Allemand Stratz. Il y a deux ou trois

canons dont la construction ne laisse pas d'être curieuse, et je vous sais amateur d'armes, surtout d'armes peu féminines.

— Mais ce n'est pas tout cela que je voulais vous dire. Et que voulais-je vous dire au juste? La dernière phrase de votre lettre m'a rempli d'effroi. Vous voulez que je prenne votre amie de S., au sérieux, tant que cela, et que j'aille la voir? Je suis très tourmenté du moindre effort. Je garde avec vous un ton de liberté qui est le seul qui puisse me donner le goût de soutenir une correspondance. Je ne peux pas me passer de liberté, au moins de cette liberté-là. Ne me l'enlevez pas par des conseils de droit d'aînesse. J'aimerais mieux manger des lentilles ! N'y a-t-il de bon, vraiment, que la solitude? J'y rentrerai, oui. Celui qui s'ennuie — dit un proverbe de mon pays de Gorrèze — qu'il parle à son chien. Celui qui a peine, qu'il parle à son bâton. Vous me communiquez, par moment, l'envie de causer avec mon bâton, qui est une trique de meneur de bœufs que j'ai achetée en Normandie, mais pour une autre raison que celle de la promenade. Je veux bien faire la connaissance de

cette demoiselle, d'ailleurs, car ça ne nous engagera pas beaucoup.

Connaissez- vous les Reliques de Jules Tellier? J'ai trouvé ce volume, autrefois non mis dans le commerce. Il y a là de très fines, de très délicates pensées. L'élégance nous quitte-t-elle pas chaque jour davantage? N'ai-je pas trouvé dans un article de M... (Eugène) sur Zola, en tête de cette pauvre Revue d'Art dramatique : « Nous avons à lutter contre l'élégance : N'est-elle pas une forme de la ou des distinctions? »

— Les moines d'Alexandrie tuèrent Hypatie, brûlèrent le Serapeum par haine de l'élégance. Les Barbares recommencent. C'est la montée des vachers qui reprend. Je croyais à M... une autre noblesse d'esprit. Ah 1 les cochons ! Les cochons! Les cochons! Tel article de M... est lourd de sottise et de méchanceté. Où y a-t-il, maintenant, des esprits clairs, profonds, légers? Où donc quelqu'un qu'on puisse aimer? Quel reniement de tout l'art français, de la plus sûre, de la plus simple de nos traditions? Est-ce donc vraiment Zola qui va être le héros de notre âme, en attendant le bruyant, le tumultueux

LETTRES A DEUX FBHMES

Paul Adam? Je relis Fontenelle et Voltaire comme on boirait, après de mauvais alcools, un verre d'eau glacée et pure... pure infiniment.

« Nous avons — proclame M..., jeune Celte rué — àlulter contre Félégance... » contre Montaigne, contre Racine, contre La Rochefoucauld, contre le Vinci, contre Luini, contre Boucher, contre Lawrence, contre Van Dyck, contre les Grecs aussi.

— Ah ! les cochons, les cochons, les cochons !

La solitude, je vous dis. La plus grande solitude. N'est-ce pas Léon Bloy qui a trouvé ce titre parfait : Christophe Colomb deuant les cochons ?

— Pelletan me demande de préparer une traduction den Bucoliques de Virgile. Ceci me plaît. Que je voudrais des besognes qui me puissent dispenser des romans, du roman, de ce triste chocolat Potin à 26 sous, de ces nouilles Rivoire et Carret de la littérature.

Je ne suis pas loin de croire que je vais manquer ma vie. Il n'y a de fier, aujourd'hui, que les besognes scientifiques. Et je me sens l'envie de poursuivre mon doctorat de sciences ou une

LETTRES A DEUX FEMMES 2o3

licence de philolog-ie à l'Université de Berne. La littérature proprement dite sent trop le pantalon de femme sale et les parfums des Galeries Saint-Martin.

Pour jamais ! Ah ! seigneur ! Songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous, Que le jour recommence et que le jour finisse Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice?

Faites-vous dire ces vers-là par Moreno. Elle seule peut les dire à présent. Et pleurez sur la grâce française qui est ruinée sans retour. Il nous reste Brieux, Rostand, et M. Mirbeau !

— Le soleil glisse lentement dans le brouillard. Il fait froid. Il fait toujours froid ici ! Je vais partir en Grèce avec une âme pleine de fatigue et un esprit tourmenté, inquiet, ardent. Si je ne trouve pas là-bas l'ordre de ma raison, la règle de mon cœur, et la mesure de ma passion et de mon intelligence : je serai f... Sinon je recommencerai peut-être une belle vie...

Gœthe s'est trouvé en Italie, à Naples et à Rome. Je ne suis pasGœtlie, mais la Grèce man-

quera-t-elle à me donner la paix lucide de mon âme essentiellement laborieuse? Alors, je ne pourrai plus faire qu'un quelconque journaliste?

Voilà mes pensées d'aujourd'hui. Elles sont molles et froides comme le brouillard. Et je ne sais trop pourquoi je vous les envoie. Mais je n'ai pas, plus d'amis. Et j'ennuierais ma ou mes maîtresses à me montrer à elles celui que je suis vraiment. Pour vous, peut-on ennuyer un arbre à s'asseoir à son ombre fraîche pendant qu'il balance là-haut sa toute fantaisie ?

— Ce que vous m'écrivez des animaux qui rient et jouent sérieusement me prouve que vous aimez les bêtes avec une gravité de camarade. Aimez-moi un peu mieux. Je suis une bête assez taciturne.

A MADAME R

Mantes, 17 novembre 4902.

Cher ami et chère amie, Votre lettre me plaît autant que ma visite

d'hier. Non, il n'y a rien de cassé. Merci de me le demander de ce ton gentil que vous savez prendre, surtout de vive voix. Certes, il règne chez vous la sociale, la sainte hypocrisie qu'on trouve dans tous les salons, mais je vous confesse qu'on s'y sent plus à l'aise. On n'y dit pas de vers et vous riez avec de jolies dents. (Le contraste est curieux entre la vieillesse de votre regard et la jeunesse inattendue de vos dents qui ne sont fichtre pas fausses).

— Au fond nous nous haïssons tous les uns les autres, dans les lettres, je pense, mais quelquefois nous nele savonspas ou nous l'oublions, et c'est l'amitié.

— Que la vie est incompréhensible, horrible et amusante! La volte de Madame M. devant la glace fut d'une signification. . .j'aurais 3oo pages à vous écrire sur cette heure passée chez vous hier, 3oo pages dont il ne resterait de charmant que dix lignes : vous et votre mari, penchés sur Minouflette, la petite chatte récalcitrante.

— Si c'est l'accent qui vous fixe sur la réalité des ombres qui s'agitent dans votre vie, j'ai des guides plus sûrs. L'accent est plein de mas-

ques. Tout y est relatif. Deux choses m'enseignent mieux la qualité de l'étranger : les yeux et la main, le regard et le contact banal de la poignée de mains surtout qui est fait d'inconscientes nuances. Il n'y a guère que les curés qui sachent ne pas donner la main. Leur poigne est en coton, gantés qu'ils sont de leur très vulgaire défiance.

Madame, mon « masque d'ivoire » ou de poudre, ne chinez pas. Je n'ai pas besoin de musique comme d'éther. J'aime trop mon intelligence pour y renoncer un seul instant. Je ne suis pas du tout, mais du tout un névrosé. Or, j'ai remarqué qu'il en existe chez vous une jolie collection. Vous qui êtes si vivante, si sainement cruelle de mots et de pensée, vous êtes entourée de jeunes gens bien plus dangereux que moi pour vous et pour tout le monde. En revanche, vous possédez la plus belle collection de poètes... j'allais dire d'orchidées... et de jolies femmes bruyantes, qui rient d'un rire malade, — jolies ô combien ! — que l'on puisse rêver.

— Ah ! je voulais vous dire que je vous connaissais depuis longtemps. J'ai unemémoire par-

faite. Je vous avais déjà vue, voici des années, un soir, au Nouveau Théâtre, où l'on jouait le Cloître de Verhaeren. Je ne savais pas que ce fût vous. Mais vérifiez par vos propres souvenirs. Il y avait en face de vous, blonde éclatante dans sa robe couleur de thé, Georgette Leblanc, et à côté de vous une fleur élancée. Madame Marguerite Herold, je crois. Vous aviez une robe noire, toute noire, un chapeau dit capeline d'Italie tout noir aussi, où vous aviez passé trois tulipes rouges (\\xï,je sais, étaient naturelles. Ce chapeau me faisait loucher parce qu'il semblait sortir d'une excellente maison, et quand j'eus mis le nez sur les tulipes naturelles je fus un peu interloqué. Vous aviez fait ce chapeau-là vous-même, hein ?

— Je ne suis pas mondain pour un centime. Constatez-le de bon cœur. Au lieu de m'éperdre en révérences snobiques, je suis occupé par le chapeau qui m'a révélé tout un art qui n'a, du reste, rien à emprunter au vôtre. C'est grotesque, avouez-le, mais je ne peux pas changer mon tempérament un peu paysan.

Mon grand'père fut un meunier de la Corrèze qui ne savait pas lire. Il mesurait i m. 90, et

quand il péchait en fraude, les nuits, sous la glace cassée des barrages, poursuivi par des gendarmes dans les côtes du Chavanon, il se sauvait tout nu et leur roulait dessus des quartiers de pierre.

Comme on dégénère, tout de même î Moi qui admire les gendarmes.

— Si je vais en Grèce, je vous enverrai des vues du pays des dieux, mais je n'irai peut-être pas. Tout fiche le camp de mes projets. Je subis des fluctuations des plus énervantes.

Et puis, quoi ? Voyager c'est se fuir soi-même, seulement on se retrouve chaque soir quand on baisse les paupières sur les sites entrevus par le plus éblouissant des soleils, et alors on s'aperçoit tout noir, comme un objet funèbre terriblement importun.

Non, Madame, je n'use ni de l'éther, ni de la morphine, encore moins des musiques déprimantes, mais j'ai l'idée, vraiment païenne, que la volupté a été donnée à l'homme intelligent pour devenir plus fort, et je cherche toujours ma volupté en tout et partout.

JACQUES c.

P. S. — Au Nouveau-Théâtre, vous aviez cette boucle bohémienne, cette virg-ule espagnole qui me choque et ces jeux, trop continûment railleurs, si graves quand vous ne regardez plus. Vous avez conservé tout cela, moins la virgule. Voilà qu'elle me manque ! Pourquoi ou pour qui cette suppression ?

A MADAME R

Mantes, 19 nov.

Chère amie et Madame, Je souffre à crier de mon estomac, j'ai une faim de loup et je n'ose pas manger. Vilain supplice. Votre lettre est amusante. Je ne suis pas prophète. Si vous pouviez me voir en ce moment, vous croiriez à ma simplicité fondamentale si souvent trop et mal déguisée. Je suis entre mon poêle et deux chiens, plus 3.ooo bouquins que je range, en pelisse de chat, les pieds en pantoufles, avec un gilet de chasse et un bonnet de coton à houppe.

Dehors, la neige.

Merci de vos lettres, si courtes soient-elles. J'y sens poindre un peu de compassion réelle. C'est encore avec vous, la grande factice, que je me sens le plus dans la réalité. Non, je ne vous crois pas trop d'hypocrisie.

— J'achève de traduire mon admirable et court roman du xiii® ;^ siècle. Lâché, repris et remanié. C'est l'histoire d'une femme violée. Ne riez pas! Je veux essayer de rééditer (pas le viol, non, je n'aime pas la boucherie), mais ce petit volijime exquis, viol à part.

— J'ai vu hier G... Il m'a dit : « En somme, votre nouvelle, c'est l'histoire d'un vieux qui vient à Paris pour... »

Madame, les abonnés de certaines revues n'admettent pas qu'une chose telle soit possible. On peut venir à Paris pour aller à la Chambre, au Salon, au bain, au cercle, au théâtre, au café, au restaurant, mais pas pour... non!

Notez que mon vieil homme, qui n'a que 62 ans, ne... Peu importe! G... Ta dit. L'abonné n'admettra pas ça.

Pourtant mon vieux monsieur ne peut pas venir à Paris pour remplacer Claudine?

J'espère, je n'en suis pas sûr, que le « M. » ne me refusera pas cette nouvelle, morale, bien écrite et pleine de poésie humaine.

Oui, c'est un vieux qui vient à Paris pour tirer son chapeau. Mais il le garde sur la tête, tas de brutes, il ne l'ôte pas, cochons, idiots, saligauds, et c'est ça qui est justement délicieux, littéraire !

Vous savez, ça me rend fou, c'est écœurant de bêtise, à la fin.

Pourquoi les cochons ont-ils le droit de tout vomir?

Pourquoi les gens propres ne peuvent-ils rien dire?

Comprenez-vous ?

A MADAME R

Je ne vais qu'à demi. Madame mon amie. Je ravale du chagrin, de l'ennui, de l'amertume. Cela vous est indifférent, bien sûr. Je trouve à

l'existence un g-oût de bécasse pourrie; vous savez, cette pourriture aigre dont on se lave la bouche à coups de Bourgog^ne ?

Cordialement à vous.

A MADAME R

Mantes, vendredi.

Je compte que vous m'enverrez toujours vos livres et avec un mot de votre cœur.

Vous êtes quelqu'un que je neveux pas perdre.

Le silence n'est rien. On dort. On souffre. On

se tait et je me tais.

Je lis, j'apprends. J'ai passé des jours à ne pouvoir lire, tellement je souffrais.

Et puis j'aimai à l'estomac. C'est un mal sournois et maussade. Ig-norez-le. Il n'y en a pas qui nuise davantage à l'intelligence.

— Vous avez parlé du volume de France avec une toute droite exactitude. Je vous en remercie au nom du culte que j'ai pour lui.

Croyez que je vous garde le plus vrai des sentiments, R., croyez-le bien et écrivez-moi.

A MADAME R

Mantes, 2 janvier 1903.

Chère Madame et amie,

Ce mal d'estomac me rend fou. Je vous souhaite

Et je suis votre ami, n'est-ce pas? et vraiment.

J. COULANGHEON.

On me demande d'écrire votre biog-raphie. Je trouve ça idiot. Et j'ai envie d'en inventer une à ma g"uise, moi qui ne sais rien de vous.

Aimez-vous les chocolats ?

2l4 LETTRES A DEUX FEMMES

A MADEMOISELLE M

Mantes-sur-Seine, vendredi 26 décembre.

Je ne tous oublie pas. Je me remets lentement d'une violente crise de neurasthénie qui m'a mis très mal.

J'ai renoncé à toutes correspondances; R... ne m'a plus donné de vos nouvelles. Elle ne m'écrit plus. Mais, vous savez, on se quitte et on se reprend.

Je vais vous envoyer en communication mon a Discours » sur la poésie. Ma nouvelle ne paraîtra dans la Revue de Paris qu'en novembre. Je ne puis pas aller en Grèce. Ma mère et ma sœur y sont parties seules.

J'habite une maison démeublée, vide et silencieuse. Deux chiens et une vieille bonne en font tout l'ag-rément. J'oubliais 5.ooo volumes.

Redonnez-moi de vos nouvelles.

Viendrez-vous à Paris ? Verrez-vous R . . . ?

LETTRES A DEUX FEMMES 2l5

Nous sommes tous des aveugles.

J'ai commencé la Maison du Bonheur. Mais j'ai pris deux graves défauts : je ne sais plus écrire court, et je vois la vie bien amère. Cela tient à la maladie .

Ma pauvre amie,/^ sais que je vous ai paru brutal. Mais il le fallait. Je connais votre mal. Il est celui de toutes les femmes un peu ardentes.

Comprenez-donc que je suis un homme, quelqu'un de mâle et de maître de so i, qui ne veut plus ni souffrir, ni faire souffrir; au reste, le plus doux du monde.

Mettons que je vous ai traitée un mois « aux pointes de feu » . On m'en a fait, c'est un remèd e héroïque.

Ecrivez-moi.

Je suis votre ami.

A MADEMOISELLE M

Mais je suis très fâché. Je vous ai adressé mon

2l6 LETTRES A DEUX FEMMES

étude sur épreuves, voici près de huit jours, au reçu de votre lettre au crayon.

Mon amie, j'en viens de plus en plus au silence tant je trouve ridicules toutes les paroles humaines. Ma tête brûle depuis deux ans. Cela a fait une belle flamme. Il reste des cendres, quelque chose de doux, de tiède, de léger et d'amer.

Schopenhauer et Nietzsche sont bouffons. Le silence, le silence! Je prends plus de plaisir aujourd'hui à quatre vers de l'Anthologie qu'à Zarathoustra tout entier. C'est aussi que je vieillis, sans doute.

J'ai commencé sans âme un nouveau roman... sans âme, comprenez-vous?

Je vais relire les Entretiens de Gœthe et d'Eckermann.hes Mille et une Nuits me distraient beaucoup.

Votre venue à Paris n'est-elle qu'ajournée?

Je vous ai dit, je crois, que j'étais seul ici avec une vieille bonne et deux chiens? Je ne m'ennuie pas. Mais que je suis fatigué.

A vous bien cordialement, mon amie.

A MADEMOISELLE M

Sans que ma santé soit beaucoup meilleure, je travaille avec acharnement. Imaginez-vous que je suis en train d'écrire pour la Renaissance latine une nouvelle en prose, dont l'action se place auprès d'Athènes, en 4i5, et que je veux n'y pas mettre un détail d'imagination. Mais ce travail de recherches portant au hasard sur tout un monde, et sur toute une vie passée, est des plus divertissants. Et puis je suis noyé dans mes chers auteurs grecs. Et vous n'avez pas idée de ce qu'il m'a fallu apprendre de choses universelles pour écrire soixante pages. Mais c'est charmant.

Songez que je vais jusqu'à lire des traités d'herborisation du iii^ siècle avant notre ère. Je m'amuse dans ce fatras comme un fou. Riez-en et enviez-moi. Ces moments trop rares de fièvre et de labeur sont les meilleurs que je connaisse.

LETTRES A DELX FEMMES

Faire réciter à une danseuse de mœurs et de corps obligeants des descriptions de Strabon et de Diodore de Sicile est comique et passionnant.

Et puis, mon amie, quelles leçons de sagesse ! Rien n'a changé. On trouve des épingles de nourrice dans le tombeau d'Agamemnon ! soit 800 ans, peut-être 1200, avant la petite aventure chrétienne. Kirby-Beard n'en vend pas de meilleures. Et des tuniques grecques feraient aux femmes d'aujourd'hui de jolies chemises de nuit, tout au plus un peu amples.

Je souffre encore, chose commune. Mais quand je m'emballe, je me fiche du reste.

Cordialement à vous.

A MADEMOISELLE M

Mon amie,

On n'oublie jamais. Je ne vais pas, à mon tour. Pas du tout. Je suis atteint de la pire maladie qui soit pour un homme de mon métier.

C'est le sentiment dcV inutilité de soi, de toute pensée, et de tout. Et je vis parmi cette mort. Alors, plus cela va, plus je descends dans mon silence, et dans le silence. A quoi bon ?

Je devais aller partout. Et je n'ai pas quitté d'ici, où j'ai passé un lamentable hiver. Enfin!

Non, je n'ai plus de force.

Que cela soit votre revanche. La vie n'est qu'un jeu. Encore faut-il pouvoir la jouer ! et je suis de ceux qui ont à travailler pour vivre, avant de vivre pour jouer.

Au revoir, mon amie, et cordialement.

A MADEMOISELLE M

Samedi, 24 avril.

Mon amie, votre lettre est pleine de santé. Et je vois bien que la clarté de l'esprit est toute physique.

Sur le point de partir, je me suis trouvé si

malade que ma mère a dû revenir de Grèce afin de me soigner. J'ai, paraît-il, beaucoup vieilli. Mais à 28 ans ce n'est qu'un effet de la maladie, je le pense.

Votre lettre est bonne. Si j'ai contribué un peu à vous g-uérir, tant mieux. Mais les médecins, eux aussi, ont leurs époques de souffrance. Et ma sagesse m'a quitté. Puis j'ai trop vu le monde depuis deux ans. Cela rend tout amer.

Je devine, à travers votre lettre, que, tout au moins, vous avez changé votre façon d'aimer.

Mon amie, lisez le Gorgias de Platon, et surtout la partie où Calliclès et Socrate se répondent.

La Revue de Paris a publié dans son numéro du i5 avril une nouvelle, les Désirs de Monique, qui est de moi, et que je voudrais que vous lussiez. Et la Renaissance latine une autre nouvelle, les Jardins d'Adonis. Je crois qu'elles ne vous déplairont point. J'en ai beaucoup travaillé la forme. Et vous y trouverez le secret de mon chagrin et les lignes de sagesse par quoi je pense me consoler.

Je lis toujours beaucoup; et maintenant que

ma sœur est revenue, je vais jouer avec elle les sonates de Mozart qui sont calmantes.

Adieu, amicalement à vous.

Je vous loue de ne pasm'oublier, malgré mon silence.

A MADEMOISELLE M

20 août 1903.

Mon amie,

Votre photographie serait bien si vous n'aviez pas bougé. Mais on vous distingue assez mal. Je suis touché de la fidélité de votre souvenir. Et moi non plus je n'oublie pas mon inconnue. Mais la connaîtrai-je jamais?

Je pars de Marseille pour Athènes par le bateau du 3 septembre. Je quitterai Paris le 3o août à 9 heures. J'ai affaire à Lyon, Avignon, Arles et Marseille.

Si vous pouviez de votre côté venir à Lyon, j'y passerais un jour, tout un jour avec vous. Mais je doute bien que vous le puissiez. Moins à court

de temps et de fatigue, j'aurais poussé jusqu'à Genève. Faut-il.... Mais vous ne pourrez pas venir. Lyon est déjà loin, très loin, trop loin!

Je vais rester deux mois là-bas. Peut-être partirai-je avec un compagnon de route. Que n'êtesvous ce camarade !

J'aime les femmes grandes. J'ai été content de vous découvrir à mon goût, mais c'est votre vrai visage que je n'ai pas encore vu.

Imaginez que je ne peux voir les affiches du chocolat Suchard sans un peu d'émotion. Cela est enfantin.

Je suis parmi les Grecs depuis deux mois . Avezvous lu « l'Anthologie » ? Il y a là des pièces d'une grâce charmante. Je n'ai pas de meilleurejoie que l'étude, et pas d'amis plus chers que mes livres.

Ici, il pleut, il pleut, il pleut!

Je ne vous oublie pas ; mais vous n'avez plus besoin de moi.

Adieu et affectueusement.

Si vous pouviez venir à Lyon, dimanche 3o au soir, nous y passerions le lundi et repartirions vous pour Genève, et moi pour Avignon.

Mais je suis si sûr que vous ne pourrez pas...

A MADEMOISELLE M

Vendredi.

Mon amie,

J'ai attendu, pour vous répondre, la solution d'une affaire en cours. Une réunion qui aura lieu mardi remet mon départ de Paris au mercredi matin,et jen'ai que le temps d'aller au paquebot. Je vous écris à la hâte, pris entre du travail et mes préparatifs.

Votre photographie m'a beaucoup plu.

Je vous écrirai de là-^bas.

A MADEMOISELLE M

Mon amie,

Je ne suis pas parti encore. Mes affaires ont fait que j'ai dû remettre mon départ au bateau du 12 septembre.

Je suis exténué de toutes sortes de soucis; et je ne me reposerai pas là-bas.

Affectueusement .

Ecrivez-moi à dater du i5 sept, à l'hôtel Minerve — Athènes.

A MADEMOISELLE M

Athènes.

Mon amie, pas le temps d'écrire vraiment. Mes notes de voyag-e me prennent beaucoup de temps. Et chaque soir, je suis fourbu. C'est très beau. Cordialement.

A MADEMOISELLE M

Mantes, 12 janvier 1904.

Mon amie.

Rien ne pouvait me satisfaire plus que la let-

tre pleine de force que vous m'envoyez. Je veux la croire sincère.

Ou'auriez-vous à savoir de moi ?

Je vis comme les autres. « Tous nos jours sont tissés de douleur et de joie. »

Vous saurez mes livres. C'est là ma vraie vie. Je travaille à écrire avec clarté mon voyage en Grèce.

Et les jours passent. Croyez qu'on n'oublie jamais rien. Il faut parvenir à ce que Carlyle appelle le « centre d'indifférence ».

Ce n'est pas le petit égoïsme qu'on peut croire.

Votre ami.

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