‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 10 sur 39 · XI. À M. HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

XI. À M. HUTTON, À DUBLIN

Paris, le Jeudi, 19 Charlemagne, 66.

Monsieur,

Cette réponse concerne également la lettre que je reçus jeudi dernier et celle que la petite poste me transmit hier.

Je suis très touché des nouveaux témoignages que la première me fournit du sage zèle des positivistes irlandais pour la propagation et le perfectionnement de la religion universelle. Des observations aussi dignement présentées que conçues caractérisent la vénération qui convient au chef de l'Humanité, que les vrais croyants doivent aimer, comme on aime sa dame, afin d'améliorer son office, au lieu de prolonger ses imperfections. C'est pourquoi je prendrai toujours en sérieuse considération les objections ou remontrances d'une telle nature, quand même je ne les consacrerais point ; ce qui n'est pas le cas pour la plupart des vôtres d'aujourd'hui.

Envers celle qui concerne Bunyan je dois vous remercier spécialement d'une insistance d'après laquelle j'évite une disposition défectueuse. Quoique j'eusse d'abord senti qu'il figurait mal sous Pétrarque, j'aurais fini peut-être par l'y placer faute d'aucun autre poste d'adjoint dans la seule semaine qui pût le caser. Mais vous avez dénoué la difficulté d'après votre insuffisante appréciation des motifs qiii m'avaient, en général, prescrit l'unité d'adjonction. Car, en persistant à respecter cette règle, sans laquelle

Lettres d'Aumste Comte

à Henry Dix Hutton,

on altérerait le tableau concret faute d'une suffisante homogénéité, j'admets l'exception que vous me demandez aujourd'hui. Je viens d'inscrire Louis de Grenade et Bunyan comme adjoint d'À-Kempis. Un tel accouplement perfectionne l'idéahsation au lieu de la troubler; car il indique le prolongement du livre incomparable qui résulta du moyen âge, sous les deux formes opposées du monothéisme déchu; le dominicain et l'anabaptiste étant, en efifet, également dérivés du sublime mystique. D'après une telle explication de cette apparente anomalie, je ne crois pas qu'elle puisse comporter de reproduction, qui devrait, en tout cas, rester infiniment rare, sous peine de manquer le but d'ensemble.

Vous avez toute raison envers les dénominations des trois classes de types.^ La petite note qui s'y rapporte sera supprimée en cas d'une cinquième édition du Calmdrier Positiviste, désormais absorbé dans mon volume final que vous aurez probablement avant la fin d'Août. Je n'avais réellement fait aucun usage d'une telle nomenclature, contraire à l'esprit historique d'une institution destinée à glorifier le passé sans y pouvoir puiser des modèles de conduite, même intellectuelle.

Quant à votre insistance contre le mode pompeux du culte funèbre,^ je ne puis le ratifier, n'y voyant qu'un reflet involuntaire du milieu protestant. Mais l'ensemble de mon prochain volume vous fera, j'espère, sentir qu'une digne pompe convient autant au positivisme qu'au catho-

^ Dieux, héros, saints.

2 The passage hère referred to will be found near the end of the chapter on private worship in the ''Catéchisme Positiviste," or in the English translation by Dr. Con grève.

"Il

licisme, mal apprécié, surtout à cet égard, chez les réformés.

L'objection principale de votre première lettre mérite plus d'attention, quoique je pense aussi que la même lecture va bientôt la dissiper. Elle me déterminera peutêtre à placer une explication spéciale sur ce passage, en cas de nouvelle édition du Catéchisme Positiviste. Il importe que le positivisme relève les animaux associables du dédain inspiré par le monothéisme, surtout occidental, car l'islamisme est, à cet égard, comme à bien d'autres, beaucoup plus près de l'état normal. Mais je ne pense pas que cela puisse jamais faire craindre à personne aucune assimilation dégradante des serviteurs directs du Grand-Etre à ses auxiliaires indirects. Tous les honneurs mérités par ceux-ci restent ordinairement privés, comme leurs services. Néanmoins, ils peuvent exceptionnellement obtenir une glorification publique, en cas de dévouement très efficace envers un digne serviteur. Votre respectueuse remontrance me fait sentir le besoin de ne pas laisser implicite un tel éclaircissement, dans un opuscule destiné naturellement à des lecteurs qui, pour la plupart, ne connaîtront pas le principal traité.

A la fin de votre seconde lettre je suis heureux de trouver une confirmation décisive de mon appréciation envers la digne et malheureuse Élisa Mercœur, morte, à vingt-six ans, dans la misère avec tous les signes d'un admirable talent. Je dois vous avouer que je n'ai jamais lu ses poésies, qui me sont seulement connues par une quarantaine de vers inscrits sur sa tombe. Mais ce touchant manuscrit ne m'aurait pas déterminé probablement à l'adjoindre à Byron sans la profonde admiration

Lettres d^ Auguste Comte

que la muse virginale avait inspirée auparavant à Madame de Vaux, dont je suis heureux de voir compléter le suffrage par un juge britannique.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-le-Prince.

P. S. — Je serai fort satisfait de vous voir, en Septembre. Mais je crains de ne pouvoir pas vous procurer, à cette époque, autant de contacts que je le désirerais avec les dignes positivistes qui m'entourent habituellement, puisque la plupart se trouveront alors absents, comme vous, d'après les vacances. Néanmoins, il en résultera, j'espère, quelques-uns, qui pourront vous donner une idée des autres, quoique je doive renoncer à vous faire aussi connaître un ménage modèle, où de jeunes époux et leurs charmants enfants sont tous incorporés à la religion positive, dont le foyer en est actuellement privé par leur séjour en Provence pour le rétablissement d'une santé compromise.

2"* P. S. — Au moment de sceller cette réponse, je m'aperçois qu'elle omet une de vos meilleures remarques, quant à la réaction des mariages mixtes sur l'éducation des enfants. Quoique mon opinion confirme pleinement la vôtre, j'ai, sans doute, été détourné de vous le dire par la certitude que vous allez bientôt la connaître d'après un passage spécial de mon nouveau volume. Cependant, je ne dois pas néghger ici de vous féliciter d'avoir spontanément senti que la surintendance féminine de l'éducation des enfants quelconques prévaudra malgré l'insuffisance de conversion, ou même l'opposition irrévocable ; vu la supériorité morale du sexe aimant, toujours efficace à

à Henry Dix Hutton,

travers ses plus grandes imperfections mentales, dont la réaction envers les enfants sera bientôt compensée d'après les influences contraires du père ou du milieu.

Xn. A M. H. HUTTON, A DUBLIN.

Paris, le jeudi, 5 Dante j 66.

Monsieur,

Les nouvelles réflexions que me soumet votre lettre du 24 Charlemagne (qui m'est parvenue samedi) confirment mon estime pour le zèle et la sagesse du foyer irlandais envers le perfectionnement du culte de l'Humanité. Mais j'espère que mon prochain volume dissipera toute inquiétude sur le jugement posthume.* Outre que l'arrêt ne sera proclamé que sept ans après la mort, il sera précédé, dans la quatrième année qui suivra le décès, d'une décision provisoire, susceptible de réformation, suivant les impressions résultées du contrôle public. Toutefois, la meilleure garantie doit consister en ce que nul ne sera soumis au jugement posthume sans son assentiment formel, ultérieurement confirmé par sa famille. Cette condition est nécessaire pour maintenir la pleine liberté qu'exigent tous nos sacrements, et qui convient davantage à celui-là, des lors préservé de la plupart des cas embarrassants, et toujours capable de surmonter ou de prévenir les réclamations.

Quant à vos remarques sur la glorification féminine,

^ This refers to the Sacrament of Incorporation, explained in the ** Catéchisme Positiviste," and in the ** Système de Politique Positive," tome iv., p. 130; English translation, vol. iv., p. 115.

Lettres cf Auguste Comte

à Henry Dix Hutton.

elles trouveront aussi leur suffisante satisfaction dans mon volume final. Mais elles me décideraient à quelques explications spéciales en cas de seconde édition de mon Catéchisme. Destinées à former des hommes, les femmes doivent être, comme tous les auteurs, jugées d'après leurs ouvrages. Cependant il serait injuste de les rendre responsables des avortements, et même de ne pas honorer l'arbre indépendamment du fruit, si sa propre vertu peut se constater assez sans cela. Le culte public pourra donc glorifier des femmes dont les époux ou les fils ne mériteraient aucun éloge, quand elles auront certainement développé de grandes qualités pour une culture qui pourtant n'aura pas réussi, quoique le cas présente de graves ' difficultés pour l'appréciation de tels titres, toujours exceptionnelles.

J'ai récemment remis à l'imprimerie le manuscrit de mon chapitre final, en sorte qu'il me reste seulement les Conclusions et la Préface, de manière à me trouver entièrement libre à la fin de Juillet, mon volume devant paraître vers le milieu d'Août. D'après cette disponibilité, je pourrai bientôt faire une exception à mon abstinence habituelle de toutes lectures, en faveur des deux envois poétiques, l'un italien, l'autre anglais, que vous m'avez annoncés. Mais je dois vous avertir que mon régime quotidien me rend très difficile à cet égard, puisque je hs chaque matin un chapitre de Vlmitation, et chaque soir un chant de la Divi7ia Commedia, cela depuis plus de sept ans, sans m'en jamais lasser.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-le-Prince.

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