X. À M. H. D. HUTTON, À DUBLIN
Paris, le jeudi, 12 Saint- Paul, 66.
{1 Juin, 1854.)
Monsieur,
Je vous remercie de vos nouveaux efforts pour rendre votre écriture plus hsible. Dans votre lettre du 20 Mai j'ai perdu seulement quelques mots, sans qu'aucun phrase m'ait entièrement échappé. L'essentiel me semble consister à m 'écrire plus lentement.
Vos renseignements sur Sir Perry et M. Congreve me paraissent assez expliquer leur silence aussi prolongé qu'inattendu. Ce changement notable de situation a dû les absorber depuis quelque temps, sans indiquer aucun refroidissement. Maintenant que ce motif a cessé, j'espère que ma conjecture se trouvera prochainement vérifiée par leur conduite.
La visite que vous m'annoncez pour Août ou Septembre me sera très agréable, d'après votre sérieuse incorporation au positivisme. Quoique la plupart de mes disciples doivent alors se trouver absents, par suite des vacances, j'espère que je pourrai vous en faire connaître quelques uns si votre séjour se prolonge un peu. Je sais que vous attachez une juste importance aux relations mutuelles des positivistes, surtout entre ceux de votre âge.
Quant au vœu touchant que vous exprimez si bien sur des prières domestiques, je saisis cette occasion de vous informer que vous pouvez le regarder comme essentiellement satisfait, par la publication de celles que j'annonçai dans la préface du premier volume du grand traité que je
Lettres d'* Auguste Covite
terminerai vers la mi-Juillet. L'Essai sur la prière de M. Lonchampt, publié d'abord à Lyon en 1852, eut une seconde édition en 1853, à Paris. C'est celle-là que vous devez demander, vu l'importante addition qu'elle contient, à la librairie Carilian (49, quai des Augustins), qui vend mon ouvrage actuel.
Envers la question très opportune qui remplit la majeure partie de votre dernière lettre, je puis vous indiquer déjà la solution que contiendra mon nouveau volume. Les mariages mixtes sont un des privilèges essentiels du positivisme. Incompatibles avec des religions absolues,, mutuellement exclusives entre les croyants sincères, ils conviennent à la religion relative, aboutissant normal de toutes les autres.
Un prochain avenir devra les appliquer beaucoup, afin de faciliter l'avènement universel de la foi finale. Quand les positivistes seront seulement au nombre de mille dans tout l'Occident, ils pourront déjà ne se marier qu'entr' eux, vu la nature des conditions conjugales qu'ils établissent, facilitées par l'essor général des contacts humains. Mais, même alors, ils seront souvent conduits à chercher des épouses hors de leur sein.
Dans ce cas qui maintenant prévaut, la règle consiste à demander une pleine réciprocité. Pourvu que l'épouse consente à la cérémonie positiviste, l'époux peut et doit accepter d'abord la célébration catholique, protestante, musulmane, &c. On sent d'ailleurs que personne ne doit mentir, et que, par conséquent, cette concession reste une simple condescendance, soit envers la femme, soit en signe de respect pour l'une des religions préliminaires, sans exiger aucune adhésion active. Si la future épouse
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à Hefiry Dix Hutton.
accepte un tel pacte, le mari peut raisonnablement espérer de la convertir ultérieurement, surtout d'après l'intime spectacle de la supériorité morale qui doit devenir bientôt le caractère essentiel de la religion positive. Mais un refus de la femme à cet égard rendrait l'union très hasardeuse, en indiquant ou l'insuffisante confiance dans la compétence supérieure de l'époux, ou le projet de le ramener à l'ancienne foi. Le christianisme et l'islamisme ayant prévalu par une véritable révolution, le reproche banal de renoncer à la foi de nos pères n'y saurait être sérieusement invoqué par personne, puisque c'est là ce que firent jadis ceux que les croyants respectifs vénèrent le plus. Toute prétention semblable ne sert réellement qu'à couvrir l'espoir ou le projet de ramener à la religion antérieure sans pouvoir cependant la justifier directement.
Cette règle se trouve déjà confirmée par nos antécédents, quelque restreints qu'ils soient encore. Le premier mariage que je célébrai, dans la chapelle privée de l'Humanité,^ le 13 Juillet 1848, s'accomplit entre un positiviste et une catholique très sincère, ultérieurement convertie à notre foi. Par la mort du mari, survenue le 14 Juillet 1853, la jeune dame, mère d'un seul fils, a donné jusqu'ici l'exemple de son respect pour le veuvage promis, qu'elle persistera, j'espère, à maintenir.
Avant de terminer cette réponse, je dois vous annoncer ma résolution sur les additions secondaires que je remercie les positivistes de Dublin de m'avoir proposées, pour notre calendrier, dont l'édition la plus décisive va se trouver annexée au volume que j'achève. Je viens
* A room in the résidence of Comte, 10, Rue Monsieur-le-Prince, Paris.
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Lettres d^ Auguste Comte
d'inscrire Bunyan et Eobert Burns comme adjoints respectifs de Pétrarque et La Fontaine, dans les semaines présidées par Arioste et Milton. Quant à Jenner, son invention, malgré son utilité réelle, n'a pas assez de valeur scientifique ni de mérite moral pour mériter une telle adjonction, que je refusai lors de la seconde édition (en 1850). Je ne rejette pas l'évèque Butler, qu'un
jeune positiviste de Cambridge (M ) m'avait déjà
recommandé. Mais j'aurais besoin de le juger directement, et je ne puis remplir cette condition à temps.
Recevez enfin mes intimes remerciments pour votre digne appréciation de "la noble dame," dont tous mes vrais disciples chérissent et vénèrent la mémoire." Cette touchante anticipation de Pétemelle solidarité que la postérité nous accordera constitue maintenant ma meilleure récompense. Je suis heureux et fier d'avoir obtenu déjà que des âmes d'élite sympathisent à ce point avec mon culte personnel, à travers la Manche, et même l'Atlantique.
Tout à vous.
Auguste Comte.
10, Rue Monsieur-le- Prince.
P.S. — Quand on m'enverra le subside irlandais, j'invite à marquer l'adresse du banquier correspondant.
- Madame Clotilde de Vaux.
VA
à Hefiry Dix Hutton,