‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 16 sur 39 · XVIII. A M. H. D. HUTTON, A DUBLIN · texte numérisé non relu

XVIII. A M. H. D. HUTTON, A DUBLIN

Paris, le dimanche^ 21 Moise, 67.

Mon cher disciple,

Votre lettre de dimanche dernier, qui ne m'est parvenue qu'avant-hier, m'a beaucoup touché par la prompte manifestation d'un digne accueil envers mes cordiales remontrances du vendredi précédent. J'espère que la réflexion viendra de plus en plus confirmer cette heureuse spontanéité, pour vous faire à temps sentir profondément l'importance de la vénération, et le besoin de la culture morale, si négligée aujourd'hui, surtout dans le milieu britannique. Le positivisme a pleinement systématisé la tendance du moyen âge à rendre le cœur responsable des chûtes comme des succès de l'esprit. Mais cette conviction n'a pas jusqu'ici pénétré suffisamment dans les habitudes de mes meilleurs disciples, qui souvent procèdent en accordant trop à l'intelligence. De frappants exemples leur montrent pourtant que les plus complètes démonstrations ne sauraient procurer une suffisante fixité, du moins envers les opinions philosophiques et sociales, si le cœur n'assiste pas l'esprit. Un des positivistes avortés dont M. Littré s'entoure s'est trouvé conduit, par de mauvais sentiments, à rejeter la loi la mieux établie de la philosophie positive, celle du classement encyclopédique. Cette chute est d'autant plus décisive que ce jeune homme se livre à l'enseignement mathématique et paraît avoir sérieusement étudié les autres sciences préliminaires.

La vénération vous permettra seule de vous approprier promptement et pleinement des notions qu'une vaine discussion rendrait obscures et douteuses. C'est réellement un reste inaperçu des habitudes contractées au moyen âge que les occidentaux doivent l'heureuse assimilation des doctrines scientifiques qui n'auraient jamais passé dans la circulation universelle si l'insubordination actuelle avait toujours existé. Vous devez d'autant plus développer à cet égard une active et constante sollicitude que votre milieu tend à susciter un empirisme sceptique, qui ne préserve nullement de la crédulité ni de l'illusion, d'après son tripk caractère habituel, le protestantisme officiel, le régime parlementaire, et Tégoïsme national.

Cette triple influence, déjà prononcée dans le milieu vénitien, mais surtout développée en Angleterre, constitue aussi la source essentielle des difficultés que vous offre encore la saine appréciation de Louis XL et du grand Frédéric, envers lesquels les documents vous manquent moins que le point de vue. La réhabilitation du premier à travers les préjugés et les rancunes de notre aristocratie, date déjà de près d'un siècle, puisqu'elle commença par l'ouvrage de Duclos. Mais c'est surtout à l'impulsion historique résultée de la révolution française que l'on doit la rectification de l'empirisme antérieur, la dictature de Danton ayant fait comprendre celle de Louis XL Sans les préjugés britanniques, vous n'éprouveriez aucun embarras à bien apprécier, d'après des sources quelconques, un type aussi pleinement caractérisé que celui de Frédéric, offrant la meilleure réalisation du vœu confus de Hobbes sur l'alliance de la dictature avec la liberté. Puisque M. Carlyle a su dignement sentir Cromwell, j'espère

Lettres d' Auguste Comte

qu'il saura se dégager assez des influences locales pour comprendre la plus parfaite personnification de la politique moderne.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieùr-le- Prince.

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