‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 15 sur 39 · XVII. À M. HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

XVII. À M. HUTTON, À DUBLIN

Paris, le vendredi, 12 Mohe, 67.

Mon cher disciple,

Je suis peu surpris de la confusion que votre lettre du 6 m'a judicieusement signalée dans les vues et les desseins de vos chefs et de votre public envers l'incident russe. Le protestantisme officiel, le régime parlementaire, et l'égoïsme national ont singulièrement troublé les âmes britanniques, au milieu desquelles les hommes éminents ne surgissent, depuis deux siècles, qu'avec beaucoup d'entraves et de profondes altérations. On sentira de plus en plus que le scepticisme et l'hypocrisie ne sauraient jamais fournir d'heureuses inspirations, et laissent flotter les événements à la merci d'une situation anarchique sans pouvoir diriger leur cours. Une prétendue opinion publique, plus factice que celle qui poussa le tzar à la guerre, vous fait dégénérer la défense en attaque, et vos lâches gouvernants n'osent résister à cet entraînement, quoiqu'ils en sentent peut-être le danger. Ici la guerre n'est aucunement populaire, on l'a seulement tolérée, et Ton attend la paix avec une impatience qui pourrait devenir hostile si la raison ne fait bientôt cesser une invasion aussi blâmable que celle qu'on a voulu réprimer, mais où notre gouvernement ne s'est lancé que sous l'impulsion du vôtre, étourdi lui même par les vaines et coupables criailleries d'une presse mensongère.

Votre appréciation spontanée de cette déviation me semble essentiellement judicieuse, sauf trop d'hésitation à blâmer l'entraînement où l'empirisme diplomatique

à Henry Dix Hutton,

s'est trouvé jeté par la routine militaire. En préférant une guerre décisive à la paix armée, vous oubliez que rien de décisif n'est possible en un temps où les principes sont flottants, et qui prescrit de n'intervenir activement que le moins possible, puisqu'on ignore les lois des phénomènes qu'on prétend modifier. Les positivistes, qui connaissent ces lois mieux que les hommes d'état, doivent aujourd'hui conseiller surtout le statu quo dans les relations inter-nationales. Puisque le tzar l'avait violé, les occidentaux ont dû protéger énergiquement l'indépendance turque. Mais il fallait se borner à la défense, et regarder l'expédition collective comme achevée quand le territoire ottoman fut évacué, sauf le blocus de la Mer Noire et l'hivernement de précaution en Bulgarie jusqu'à ce que les inquiétudes fussent assez dissipées. Par la dégénération de la défense en attaque, on a mis la raison et la morale du côté du tzar, en oubliant la loi très rassurante, qui désormais ne permet de succès qu'aux guerres purement défensives, depuis qu'il n'existe plus, sur le globe, une seule grande population restée vraiment militaire. Tel est le sens des sommaires indications de ma dernière préface envers l'incident russe, quand j'exprimai mes craintes sous forme d'espérances afin d'encourager ou de guider la sagesse diplomatique.

Il vous est ainsi facile de concevoir l'opinion spéciale que vous me demandez. Elle consiste à lever immédiatement le siège qu'on n'eut jamais dû tenter, et rentrer dans l'attitude d'observation ci-dessus indiquée, mais sans s'occuper de la Baltique, qui se trouve réellement hors de la question, à moins qu'on n'ait la folle et coupable prétention de démembrer violemment l'empire russe, qu'il

Lettres d* Auguste Comte

faut laisser à sa dislocation spontanée. Le résultat essentiel que l'on avait en vue se trouve déjà réalisé complètement ; en outre, le prestige russe est à jamais éteint, et la fraternité britanno-française irrévocablement consolidée. Ce sont là d'assez beaux fruits pour n'en pas chercher d'autres, qui pourraient les compromettre. Quant à la honte résultée d'une telle retraite, il faut savoir subir la loi générale qui, lorsqu'on a fait une faute, y rattache toujours une punition quelconque, qu'une vaine obstination aggrave sans l'éluder.

La seconde partie de votre longue lettre est loin de me satisfaire autant que la première. Votre persistance aggrave la tendance à l'indiscipline que je me bornais à vous signaler indirectement. Je dois donc réprimer directement une disposition qui compromet tout votre avenir, tant mental que moral.

Mon aptitude à profiter des dignes remontrances est assez constatée pour que je ne craigne jamais d'être taxé d'oppressif quand j'empêche le progrès d'altérer l'ordre. C'est à moi qu'il appartient, comme chef spirituel, de juger si la discussion doit être fermée, et si je dois attendre l'essor de mes disciples de leurs propres méditations sans leur fournir de nouvelles explications. L'influence que je vous ai laissé prendre envers la Fête des réprouvés vous a, je crois, suscité de vicieuses espérances, parce que vous l'avez mal appréciée. Vous n'avez réellement fait qu'éveiller mon attention là dessus un peu plus tôt que je ne l'eusse fait de moi-même. Aucune des indications par lesquelles j'ai motivé ma résolution n'offre de ressemblance avec les vôtres, toutes tirées d'une théorie métaphysique de V inculpabilité, trop commune chez les

à Henry Dix Hutton.

avocats actuels, auxquels elle fournit des moyens de tout excuser.

Dans l'intérêt de votre régénération, je dois vous signaler deux graves inconvénients qui tendent spécialement â vous empêcher de devenir, en fait, si non en projet, assez disciplinable. Vous manquez d'habitudes scientifiques, seules propres à faire bien sentir que la vérité résulte de la méditation solitaire, sans que la controverse y serve jamais même envers les plus simples questions. En second lieu, le barreau vous dispose à délibérer au lieu de conclure, et surtout à vous révolter au lieu de vous soumettre. Si vous n'êtes pas suôisamment en garde contre ces dangers, vous risquez de rester pratiquement révolutionnaire quoique étant devenu théoriquement positiviste. Je pourrais ajouter le milieu britannique, où l'inconséquence protestante dispose à sympathiser avec des révolutionnaires dont les anglais seraient les premiers à déplorer le triomphe si jamais il redevenait possible momentanément. On ne comprend plus la France chez vous depuis que nous sommes délivrés du régime parlementaire. Parmi les cinq dictateurs qui jusqu'ici nous ont régis après Danton l'admiration britannique est tombée sur le plus inférieur et le plus nuisible de tous, le méprisable Louis- Philippe.

En revenant à ce qui vous concerne, je vous invite à sentir que si l'état révolutionnaire consiste, chez les praticiens, en ce que tout le monde prétend commander tandis que personne ne veut obéir, il prend, chez les théoriciens, une autre forme non moins désastreuse et plus universelle, où chacun prétend enseigner et personne

Lettres d' Auguste Comte

à Henry Dix Huit on.

ne veut apprendre. Le désir d'atteindre à des convictions fixes par la seule puissance de l'esprit sans aucune participation du cœur, constitue une pure chimère de l'orgueil métaphysique. Si vous faisiez une lecture journalière de Vlmitation, vous reconaîtriez cela, qui vous servirait mieux que les résultats, intellectuels ou moraux, d'une avide lecture des journaux, revues, ou pamphlets. On ne peut, sans la vénération, ni rien apprendre, ni même rien goûter, ni surtout obtenir aucun état fixe de l'esprit comme du cœur, non seulement en morale ou sociologie, mais aussi dans la géométrie ou l'arithmétique.

On dirait que vous vous croyez assez discipliné quand vous avez admis une notion d'après une démonstration comprise. Mais vous n'avez pas là le moindre mérite de soumission, puisque vous ne pourriez vous en abstenir, d'après les lois intellectuelles qui vous dominent. La foi ne commence qu'envers les notions qui vous semblent douteuses, et que vous admettez de confiance, en leur accordant autant d'influence qu'à celles qui vous sont démontrées ; suivant l'usage spontané de quiconque n'est pas actuellement en proie à maladie révolutionnaire. Quant aux notions qui vous paraissent inadmissibles, vous ne pouvez les utiliser tant qu'elles choquent l'ensemble de votre économie théorique ; mais vous leur devez un respectueux silence, fondé sur la juste supériorité de votre chef spirituel, qui, probablement, a su voir, autant que vous, et même longtemps avant vous, les objections dont vous êtes effrayé. Telles sont les conditions élémentaires de la discipline spirituelle, vulgaires au moyen âge, mais profondément altérées par le protestantisme, et sans lesquelles aucune harmonie n'est pos-

sible ; puisque nul, même parmi les théoriciens, ne peut jamais s'approprier les démonstrations de toutes les notions qu'il doit employer.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur- le- Prince.

P. S. — D'après les instances réitérées de mes disciples, j'ai, depuis plusieurs années, cessé, quand la poste me laisse libre, d'affranchir mes réponses quelconques. Je dois donc refuser la proposition que vous me faites personnellement à cet égard.

Ma circulaire s'imprime, et je vous en expédierai, la semaine prochaine, deux exemplaires, dont l'un sera pour M. . . ., dont j'ignore le domicile. J'enverrai directement ceux qui concernent MM. . . .

Veuillez témoigner à M. ... la part que je prends à la douloureuse perte qu'il vient d'éprouver.

J'ai récemment reçu l'intéressante visite de M. Congreve, dont les convictions positivistes n'ont jamais subi la moindre altération. Votre écriture plus lisible m'a permis de lire sans fatigue votre dernière lettre. Mais je vous engage à mieux cacheter ; car cette lettre m'est arrivée avec un cachet officiel, suivi de l'inscription : Lettre arrivée décachetée. Je suis seulement surpris que cet accident ne soit pas arrivé plus tôt.

Lettres d * Auguste Comte

à Henry Dix Hutto7i,

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