‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 18 sur 39 · J^LI · texte numérisé non relu

J^LI

à Henry Dix Hutton,

des influences extérieures. En tout cas, notre jeune confrère est maintenant le plus occupé des cinq ou six médecins établis dans la petite ville qu'il a finalement adoptée pour siège jusqu'à ce qu'il puisse résider à Paris, seul séjour définitif qui lui convienne. Il a si peu trouvé d'animosités sérieuses à Jouarre, que, vu le voisinage de La Ferté, tous ses premiers clients de Jouarre lui sont demeurés fidèles ; ce qui doit achever de vous rassurer à cet égard.

Votre triste annonce sufiit pour expliquer envers moi le silence de Miss Martineau. Si le positivisme doit encore perdre la seconde femme vraiment éminente par laquelle son essor ait été dignement secondé, ce sera l'une des plus cruelles preuves de la terrible destinée qui domine l'Humanité. Mais la maladie que vous m'indiquez permet quelquefois une assez longue carrière, quoique l'existence y soit habituellement menacée, et souvent assujetie à de graves douleurs.

Dès le commencement '^ de Février, j'ai rédigé le programme spécial du cours projeté, de manière à caractériser l'objet de chaque séance, et j'ai fait immédiatement les démarches convenables à son accomplissement. Mais j'ignore encore si le gouvernement veut accorder à ma parole autant de respect et de liberté qu'à mes écrits, et je crains que la prolongation exagérée d'une compression empirique ne m'oblige d'ajourner cet office jusqu'à ma prochaine année de chômage. Si ce cours a lieu, je le commencerai le dimanche 29 Avril, de manière à le terminer le dimanche 22 Juillet, l'ayant définitivement

'^ A course of lectures on Positivism, comprising Philosophia Prima, History, and Religion.

Lettres d' Auguste Comte

composé de trente-sept séances. Bans ce cas, mon Ap-pel aux conservateurs ne serait écrit qu'en Septembre et paraîtrait en Octobre. Cet important opuscule doit être, au contraire, écrit en Juin pour paraître en Juillet, si le cours n'a pas lieu cette année. La lettre imprimée que je vous remercie de m'avoir envoyée, m'a prouvé que votre opinion est maintenant devenue satisfaisante envers^ le funeste épisode^ qui vous inspire de sages réflexions. J'espère toutefois que les gouvernements occidentaux seront assez raisonnables, dans les négociations actuelles, pour faire au nouveau tzar des concessions qui, quoique justes au fond, auraient choqué leur puérile vanité s'il eût fallu les accorder à son prédécesseur. Si le sacerdoce positif était consulté là dessus, il approuverait les russes de n'autoriser aucune altération de leur territoire, et disposerait les occidentaux à maintenir le statu quo de l'Europe par une attitude pacifique mais énergique, en instituant, contre toute oppression maritime, la garantie permanente résultée de la Marine occidentale, indiquée à la fin de mon discours préliminaire, d'après un concours pleinement volontaire de tous les états de l'Occident, organisant la police des mers sur toute la planète humaine.

Quand ce disastreux incident sera terminé, son ensemble pourra longtemps fournir une mesure frappante de l'étendue des malheurs matériels qui résultent de l'anarchie spirituelle. Car, l'origine d'un tel l'épisode, et surtout la dégénération offensive de l'expédition défensive ne proviennent, d'aucun côté, d'un véritable enthusiasme

» The Crimean War, but especially the invasion of Russian territory by England and France, follovred by the siège of Sebastopol.

à Henry Dix Hutton.

guerrier, incompatible avec l'état présent des grandes populations, même orientales. Si la déviation russe fut d'abord due à des impulsions purement accessoires, qu'un digne tzar pouvait aisément surmonter, il est encore plus clair que l'aberration occidentale ne résulte d'aucune tendance vraiment belliqueuse, soit chez les peuples, soit parmi leurs chefs. Tout le trouble provient de l'absence de principes, qui laisse l'opinion du pubhc et du gouvernement à la merci des sophismes plausibles que comporte, quoique déchu, le système non-remplacé des anciennes habitudes, quand une occasion opportune vient seconder des brouillons ordinairement impuissants. Dans ce déplorable conflit, tout l'Occident se trouve bouleversé par un très-petit nombre de gazetiers anglais, auxquels il faudrait exclusivement laisser le soin de prendre Sebastopol. Votre public les suit sans passion, faute d'aucune conviction contraire à leur vaine dislocation de l'agrégation russe, et votre gouvernement n'ose résister à cette opinion prétendue, tandis que le nôtre se trouve entraîné par le besoin de ne pas se séparer de l'Angleterre, quoique cette guerre ne soit aucunement populaire en France, et puisse même y susciter bientôt de dangereuses répugnances, que préviendra, j'espère, l'heureuse issue des négociations actuelles. Nulle autre situation mentale et morale n'avait pu jusqu'ici procurer autant d'efficacité matérielle à l'influence perturbatrice de quelques déclamateurs, dépourvus eux-mêmes de toute vraie conviction et de tout sérieux entraînement.

Je dois approuver vos deux observations connexes sur l'administration intérieure de l'Angleterre. Mais il faut compléter la première en y voyant la conséquence natu-

Lettres d' Auguste Comte

relie du régime parlementaire, qui, dans le seul pays propre à son plein développement, a dû partout conduire au système de défiance et d'irresponsabilité, qui place toute action sous un comité. Quoique l'ensemble du passé français nous ait radicalement préservés d'une telle tendance, elle aurait peut-être prévalu en France, du moins officiellement, pendant quelques années, si la crise dictatoriale de 1851 n'avait heureusement prévenu le disordre systématique auquel nos docteurs révolutionnaires aspiraient pour 1852, et par lequel ils avaient déjà bouleversé l'Ecole Polytechnique, dont la décomposition n'est toutefois nullement regrettable.

Quant à votre seconde observation, l'absence de véritables hommes d'état est seulement plus complète en Angleterre, où le protestantisme et le nationalisme ont davantage rétréci les vues et les sentiments. Mais la même lacune se trouve plus ou moins commune à tout l'Occident, comme l'anarchie mentale et morale, partout favorable aux médiocrités et contraire aux supériorités quelconques.

Dans le mémorable vote que vous m'annoncez, je vois un indice de la prochaine irruption de vos prolétaires, dont les contacts français, désormais secondés officiellement, faciHteront l'essor politique. Mais je regrette que ces dispositions restent purement négatives en se bornant à critiquer l'insuffisance des entrepreneurs, sans marquer la tendance des travailleurs à prendre exceptionellement les rênes de la transition finale, au nom d'une doctrine capable de garantir l'ordre autant que le progrès. Néanmoins, si l'aristocratie britannique reste finalement indigne de l'espoir que je persiste à concevoir sur sa transforma-

à Henry Dix Hutton,

tion, l'état-major inaperçu qui se forme spontanément parmi vos ouvriers, d'après la mémorable préface de Miss Martineau, pourra, je présume, faire à temps surgir un Cromwell décisif, sous l'impulsion, latente ou patente, de la religion positive, de manière à préserver votre régénération des orages propres à l'initiative française.

En recevant l'envoi que vous m'annoncez, je me chargerai volontiers de transmettre à M. Florez le prélèvement indiqué dans votre lettre. Quoique je n'eusse aucune connaissance des articles dont vous me parlez, je ne suis pas surpris qu'ils vous aient pleinement satisfait, car je connais, depuis longtemps, le zèle et la portée de ce modeste disciple.

Notre société'^ vient de faire une précieuse acquisition dans M. John Fisher, jeune chimiste de Manchester, maintenant à Paris pour quelques mois. Vous aurez, j'espère, l'occasion de fraterniser avec ce digne confrère, non moins estimable de cœur que d'esprit.

Un nouveau foyer se forme maintenant aux États-Unis, sous l'impulsion centrale d'un éminent positiviste anglais, M. Henry Edger, établi récemment à Long Island. Il a déjà traduit mon Catéchisme et va publier un opuscule spécialement propre à faire apprécier l'application industrielle du positivisme.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Eue Monsieur-le-Prince.

P. S. — Je continue à me porter parfaitement. * This refers to the Société Positiviste of Paris, founded by Comte.

Lettres d'* Auguste Comte

à Henry Dix Hutton.

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