XX. A M. H. HUTTON, A DUBLIN
Parts, îe samedi^ 15 Charlemagne, 67.
Mon cher disciple,
La lettre que j'ai reçue hier de vous m'a beaucoup satisfait en m'annonçant une publication^ qui, j'espère, va témoigner l'efficacité de votre foi positiviste, en concourant à rectifier dignement l'opinion britannique, égarée, en ce moment, par quelques déclamateurs qui, dans une situation profondément agitable, troublent indirectement l'Occident tout entier. Vous pouvez compter que je recevrai cordialement ce premier essai de vos forces pour propager le positivisme d'après des applications vraiment opportunes, ce qui constitue un mode plus décisif que l'exposition directe, naturellement réservée au fondateur. Je me chargerai volontiers de transmettre les trois exemplaires que vous m'annoncez à MM. de Capellen, Florez, et Lonchampt. Mais, en regardant ces trois positivistes comme seuls, à votre connaissance, habitués à lire l'anglais, vous oubliez M. Foley, qui certainement remplit assez cette condition pour profiter de votre opuscule. Quoique M. de Capellen ait maintenant abandonné son domicile à la Ferté-sous-Jouarre auprès de la famille Kobinet, cet éloignement ne m'empêchera point de lui faire parvenir votre envoi.
Je suis occupé, depuis le 3 Juin, de mon Appel aux conservateurs qui sera fini vers la Mi-Juillet, pour être aussitôt imprimé, de manière à paraître au milieu d'Août.
1 '' Modem Warfare," by H. D. Hutton.
Dans la préface de cet opuscule je m'expliquerai sur l'aberration militaire où l'Occident se laisse entraîner par quelques brouillons, faute de principes politiques, qui manquent autant aux gouvernants qu'aux gouvernés. Quoique la France n'ait point encore une suffisante liberté d'exposition et de discussion, je pense que, au fond, nous sommes, à cet égard, les plus avancés de tous les occidentaux. Vous en pouvez juger par mes livres qui ne pourraient maintenant être pubhés ailleurs qu'à Paris, où leur essor n'éprouve aucune entrave ; tandis qu'on n'ose pas même les traduire en Angleterre. Le contact des deux populations constitue la meilleure compensation du déplorable incident qui se développe en Crimée. Sans attendre que nous soyons plus libres, ces communications, surtout entre les soldats, tendent directement à discréditer les deux bases du régime britannique, l'hypocrisie angHcane et la domination aristocratique. Nous avons ainsi poussé davantage les anglais, depuis trois ans, vers le régime dictatorial, qu'ils ne nous ont ramenés vers le régime parlementaire, malgré la prétendue oppression que nous subissons.
M. Congreve dont j'eus avant-hier une bonne visite, m'a lui-même annoncé ses deux publications indiquées dans votre lettre. À son prochain retour à Londres, ou plutôt à Windsor qu'il habite maintenant, il m'enverra les écrits qu'il m'a vu cordialement accepter.
Les nouvelles que vous m'annoncez sur ma noble traductrice sont pénibles, quoique trop laconiques. Je ne sais si le changement que vous m'annoncez de Miss en Mistress indique un mariage objectif ou simplement une consécration subjective au service exclusif de l'Humanité •
Lettres d^ Auguste Comte
ce qui me paraîtrait fort convenable au cas exceptionnel de cette éminente femme.
Suivant votre annonce, j'espère avoir, dans deux mois, votre visite nouvelle, et faire aussi connaissance avec votre ami M. Ingram, dont je fus privé Tan dernier.
Tout à vous,
Auguste Comte.
10, Rue Monsieur-le-Piince.
p.S. Parmi mes diverses relations aux Etats-Unis, je
ne puis, en ce moment, vous indiquer d'autre positiviste pouvant utiliser votre prochain écrit que le digne fondateur de notre foyer américain. C'est un anglais, transplanté depuis trois ans en Amérique; après avoir été longtemps attorney à Londres, il s'est fait agriculteur avec sa famille à Long-Island, près de New- York. Voici son adresse; M. Henry Edger, Modem Times, Thompson's Station, Long Island, état de New York.
L'oubli spontané des indications sur ma santé doit vous annoncer qu'elle n'a pas cessé d'être excellente.
Au sujet des informations que vous me demandez sur rétablissement provisoire d'une famille anglaise en France, je ne puis que vous déclarer mon impuissance et mon incompétence.
Dès que j'ai lu votre lettre, j'ai fait porter à la poste celle qui s'y trouvait incluse.
à Henry Dix Hutton.