‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 22 sur 39 · XXIII. À M. H. HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

XXIII. À M. H. HUTTON, À DUBLIN

Paris, Ujetidi, S Aristotf, 68.

Mon cher disciple,

Ayant commencé, le 1" Février, le grand ouvrage dont ma récente circulaire promet le premier volume pour Octobre, je ne puis, jusqu'à la fin d'Août, consacrer que le jeudi tant à mes réponses qu'aux entre\nies de jour. Jeudi prochain 6 Mars sera pris par le mariage dont le préambule fut inauguré le 12 Octobre. Le jeudi suivant j'aurai probablement une cérémonie secondaire. C'est pourquoi je dois aujourd'hui répondre à la lettre que je reçus hier de vous, afin d'éviter un ajournement inusité, qui pourrait vous inquiéter. Mais je vous répondrai très brièvement, étant fort pressé par quatre lettres, outre les visites.

Vos deux nouvelles objections n'étant qu'un vague et timide écho des précédentes, je vous renvoie à ma dernière lettre, en vous souhaitant la foi qui ne peut se donner, et sans laquelle l'amour avorte et l'espérance meurt.

Quant à votre projet de publication, il me parait utile et même opportun. Je crois M. Ingram et vous très capables de le bien exécuter. Mais je dois, à cet égard, vous laisser une spontanéité parfaite, et par suite une entière responsabilité. C'est pourquoi je ne puis aucunement vous guider, ni même vous contrôler là-dessus. Vous êtes d'ailleurs plus compétents que moi pour sentir quels sont les extraits les mieux adaptés au pubHc britannique. Déjà j'ai refusé de pren'^re ainsi connaissance du manuscrit que M. Edger voulait d'abord me soumettre envers son récent opuscule.»

Modem Times : tho Labour Question and tho Faniih'," by Henry

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Lettres d'' Auguste Comte

Il doit maintenant se féliciter de ma réserve, qui l'a laissé plus libre de donner à cet excellent essai le ton d'indépendante dignité qu'on y remarque, comme je le sais depuis l'envoi qu'il m'en fit le 28 Moïse, peu de temps après que MM. Fisher et Lonchampt eurent reçu leurs exemplaires.

En approuvant votre intention, je ne puis aucunement autoriser une publication anonyme, où se trouve directement violée la loi de responsabilité personelle que le positivisme érige en unique police de la presse normale, et même actuelle. On pourrait faire une telle traduction à mon insu, sans y mettre aucun nom. Mais, puisque mon aveu est spécialement demandé, je dois directement le refuser, comme contraire à des principes dont la violation serait plus nuisible qu'un tel travail ne peut être utile. Je regrette que votre milieu soit assez arriéré pour qu'on n'y puisse pas accomplir sans se compromettre un acte de digne adhésion à la philosophie du dix-neuvième siècle. Néanmoins, si vous en êtes là, ce que je m'abstiens spécialement de juger, il m'est impossible d'approuver une telle concession, et le silence me semble préférable à la faiblesse.

Ma décision est d'autant plus irrévocable que déjà deux précédents positivistes l'ont confirmée. Vous savez, d'une part, que M. Fisher traduit mon Catéchisme, et qu'il signe sa traduction. D'une autre part, on imprime maintenant à Paris, sous le titre Réflexions synthétiques, une sorte de recueil positiviste analogue, quoique plus court et plus original, à celui que vous projetez. Son auteur M. le baron W. de Constant, l'un de mes éminents disciples hollandais, et d'où provient le généreux patronage mentionné dès le début de ma septième circulaire, voulait d'abord garder l'anonyme. Néanmoins, comme il tenait à placer

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il Henry Dix Hutton.

cet opuscule sous mon approbation spéciale, il a dignement accepté la loi de la signature, sans laquelle il n'eût point obtenu ma sanction ; ce qui doit achever de vous convaincre que je ne saurais autrement agir envers vous.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-le- Prince.

XXTV. À M. HUTTON, À DUBLIN.

Paris, le jeudi, 2U Arddmcde, 68.

Mon cher disciple.

Un mot (parcel) dont je n'ai pas compris Toffice dans votre lettre de dimanche, que je viens de recevoir, m'empêche de bien apprécier votre intention sur l'usage immédiat de celle qui s'y trouve incluse pour M. de Constant, qui, depuis vendredi dernier, a quitté Paris, où son séjour ne s'était prolongé qu'afin d'accomphr sa publication. Cette incertitude, et le désir d'éviter des frais superflus, me font provisoirement garder cette petite lettre jusqu'à ce que vous m'ayez déclaré si je dois l'envoyer à La Haye ou vous la renvoyer.

Je regarde l'opuscule de M. de Constant comme éminemment propre à seconder la propagande religieuse par le spectacle, aussi contagieux que salutaire, des convictions profondes et complètes d'un esprit très synthétique animé d'un cœur fort sympathique. Il me fournit un digne type des précieux secours que le positivisme peut désormais re-

'Lettres d' Auguste Comte

cevoir des vrais praticiens, plus capables que les théoriciens d'agir sur les autres, sans aucune démonstration, d'après la seule expansion de leur foi plus pleine et plus ferme. Un pareil livre, écrit par une femme profondément convertie en Espagne ou bien en Italie, suffirait pour y transplanter notre ascendant, qui doit surtout aspirer à reconstruire la foi, seule issue d'une révolution commencée en la dissolvant.

Envers les populations protestantes, et spécialement chez vous, de tels exemples ne suffisent pas, quoique ils y puissent être fort efficaces. Il y faut des livres particulièrement adaptés à l'ensemble d'un passé qu'on y croit avoir déjà conduit la révolution occidentale vers son terme normal. Telle serait une Histoire de la révolution anglaise au point de vue positiviste, que j'ai déjà proposée à M. Congreve, mais que sa fausse position l'empêchera probablement d'entreprendre, quoique son talent y convient beaucoup. On y représenterait Cromwell et les siens sous leur vrai jour, comme les précurseurs de la révolution française, et celle-ci comme le prolongement de leurs aspirations à a régénération universelle. Un seul volume, de même étendue que chacun de ceux de la Politique positive, suffirait pour cette composition, également utile aux âmes avancées de France et d'Angleterre.

Votre liberté légale suscitant des entraves supérieures à celles de notre esclavage officiel j je comprends que le Professeur Ingram s'impose une réserve qui serait ici de la faiblesse, au sujet de la signature d'une publication positiviste. Je vous félicite d'avoir dignement pris la résolution de pratiquer, à cet égard, une règle inaltérable, pleinement compatible avec votre situation personnelle. Votre nom

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à Henry Dix Hutton.

suffira dans cette utile publication, et même il y sera préférable ; car je n'aime pas les livres attribués à deux auteurs, entre lesquels flotte la responsabilité.

Quant à votre question féminine, je crois qu'il vaut mieux laisser le mal se développer de manière à faire davantage souhaiter la solution réelle que d'y porter un palliatif apparent qui détournerait du vrai remède. Le temps est venu de mettre directement à l'ordre du jour occidental la réorganisation spirituelle, dont les conditions philosophiques et religieuses sont maintenant remplies, ce qui réduit la question à faire dignement prévaloir la doctrine universelle. Il faut donc utiliser toutes les occasions d'en manifester l'urgence, au lieu d'entretenir les illusions empiriques et métaphysiques par la vaine recherche de procédés légaux envers des maladies seulement susceptibles d'un traitement moral.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-le-Prince.

P. S. — J'oubliais de vous informer que j'ai récemment donné votre adresse à M. Alexander Ellis, digne positiviste d'Edinburgh (2, Church Hill, Morningside), en l'invitant de se mettre en contact avec vous. Dans une courte lettre que je viens d'en recevoir en même temps que la vôtre, il m'annonce que, à son retour d'un prochain voyage, il ouvrira cette relation, qui sera, j'espère, agréable et salutaire des deux parts.

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