‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 21 sur 39 · XXII. À M. H. HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

XXII. À M. H. HUTTON, À DUBLIN

Paris, le mardi, 1^ Homère, 68.

Mon cher disciple,

Je dois vous féliciter d'avoir à l'occasion d'un écart passager dignement senti que notre propre perfectionnement moral constitue normalement la principale affaire de chacun de nous. Ceci convient surtout aux positivistes, qui, venant aujourd'hui régler la vie humaine, doivent d'abord régler la leur. Il est vrai que chacun saisit premièrement les règles envers les autres, ce qui lui constitue un point de vue plus général et moins troublé par les impulsions personnelles. Mais il faut toujours finir par appliquer à soi même la conduite qu'on a reconnue convenable chez autrui. Là commencent l'application la plus décisive du plan d'amélioration puisqu'on peut d'avantage se modifier, et la plus puissante influence pour convaincre les autres de la supériorité du régime qu'on veut faire partout prévaloir.

Cela me conduit à la principale question de votre lettre, où je vois à la fois combien vous êtes encore loin d'une vraie régénération et pourtant avec quelle sincérité vous y tendez. La triple sentence que vous citez de St. Augustin^ constitue, comme la plupart des maximes catholiques, un programme qu'on est souvent tenté de prendre pour une solution. Il n'appartient qu'au positivisme de réaliser le vœu, vainement formé jusqu'ici, d'obtenir l'unité nécessaire, la liberté permise, et la charité continue, que ne pouvait comporter une synthèse absolue et fictive.

^ ** In necessariis unitas ; in dubiis libertas ; in omnibus cbaritaa."

Lettres d^ Auguste Comte

à Henry Dix Hutton,

Quant à votre demande directe sur la foi, vous n'êtes pas encore au point de vue convenable, puisque vous semblez envisager comme une charge, qu'il faut restreindre autant que possible, ce qui réellement constitue un bien, qu'il importe de développer. En relisant mon chapitre sur la théorie positive de la religion, il vous montrera que la foi forme, entre l'amour et Pespérance, l'une des trois conditions essentielles du bonheur humain. Dans mon opuscule relatif au pouvoir spirituel, j'ai spécialement établi, depuis trente ans, que l'état normal de notre intelligence consiste à décider et non à discuter, ou, sous un autre aspect, à développer les conséquences au lieu d'examiner les principes. Malheureusement la foi perdue n'est pas facile à reconstruire; sa dissolution chronique constitue la maladie occidentale, commencée par le protestantisme, développée par le déisme, et complétée par le scepticisme. Le mal est d'autant plus grave que, lorsqu'il a surgi, sa guérison ne de\àent possible qu'après qu'il a suivi tout son cours, en parcourant ces trois degrés successifs d'anarchie qui séparent l'harmonie provisoire du catholicisme de l'ordre final du positivisme.

Vous auriez une fausse idée de l'état normal de l'humanité si vous pensiez que la foi doit, en devenant positive, se restreindre, tandis que l'avenir la développera, comme l'amour et l'espérance, d'après une telle transformation. Tous les préceptes du cathoHcisme sur la soumission de la raison à la foi sont de programmes à réahser, qui ne furent finalement oppressifs qu'en se rapportant à des croyances chimériques. Le positivisme consacre et développe cette soumission, qu'il réduit à subordonner l'homme à l'Humanité, le présent au passé. Ce sera le prmcipal résultat de

l'éducation encyclopédique, disposant à se servir des doctrines pour la conduite et l'appréciation au lieu de les contester. Il faut que la foi soit toujours démontrable et c'est en cela que consiste la régénération mentale. Mais elle ne peut nine doit être con^isnanaieni démontrée, puisque les conditions qu'exige la démonstration sont rarement remplies par chacun de ceux qui doivent appliquer les règles. Quant à comprendre, et même utiliser, ce qui ne nous est aucunement démontré, l'exemple de la doctrine du mouvement de la terre sufi&t, depuis deux siècles, pour vérifier que la soumission volontaire détermine des convictions plus complètes et plus actives que le raisonnement le mieux dirigé. L'altération de la foi, d'où résulte la perturbation de l'amour et de l'espérance, constitue le mal moderne des occidentaux, d'après la nature instable des croyances sur lesquelles ont d'abord reposé les opinions humaines. Chacun se trouve ainsi dans un état voisin de la folie, par une surexcitation habituelle de l'orgueil et de la vanité ; toute secousse, physique ou morale, peut alors déterminer une véritable aliénation. Quoique presque tous les hommes aient surtout besoin d'être conduits, personne ne veut accepter cette condition, et chacun prétend conduire. Vu la décadence de l'ancien synthèse et le besoin de la remplacer, chacun s'érige en rénovateur de l'entendement humain, à la manière de Bacon ou Descartes. Il faut pourtant que tous ces régénérateurs donnent leur démission, puisque la reconstruction spirituelle est maintenant accomplie. En persistant à chercher la synthèse quand elle est trouvée, on se rend aussi malheureux que perturbateur, la soumission à la nouvelle foi pouvant seul préserver de l'ennui, du doute, et de l'irrésolution qui résultent aujourd'hui du défaut de

Lettres d* Auguste Comte

guide spirituel. Néanmoins, la très majeure partie de nos occidentaux est destinée à flotter jusqu'à la mort entre la rétrogradation et l'anarchie, d'où pourront seuls se dégager les âmes assez éminentes pour accepter dignement la foi positive et seconder activement son installation.

D'après sa réalité constante et son utilité caractéristique, la nouvelle synthèse doit naturellement inspirer une soumission plus complète et plus durable que l'ancienne. Celle-ci, par le vague de ses préceptes, l'incertitude de ses motifs, et l'inanité de ses tendances, devait être souvent repoussée comme inapplicable à la vie réelle, même chez les plus croyants. Mais des règles toujours jugeables et directement conformes à leur destination détermineront une pleine confiance parmi des âmes préoccupées d'agir au lieu de disserter. J'ai même indiqué, dans mon dernier opuscule, que la soumission, surtout intellectuelle, constitue toujours un bien, dût-elle être forcée, comme envers les fatalités extérieures, en comprimant la personnalité. Quand elle devient volontaire, elle fournit la principale source du perfectionnement, en développant l'altruisme.

Après vous avoir cordialement fourni les éclaircissements que vous m'avez convenablement demandé, je vous dois des remercîments pour votre utile sollicitude envers la suspension des rentrées qui m'étaient promises d'après la noble résolution de mon éminente traductrice. Il ne me reste que le regret d'avoir trop disposé mon imprimeur à compter sur la périodicité d'une source de remboursement qui n'a pu jusqu'ici fructifier qu'au;début. Je suis d' d'ailleurs heureux d'être spécialement rassuré quant à la pleine intégrité de l'éditeur de Londres. Mais, en dissipant tout soupçon envers lui, l'exiguité des ventes accomphes depuis un an

Ti>

à Henry Dix Hutton,

devient un fâcheux symptôme contre le public anglais. Le nôtre, qu'on accuse de frivolité, ne s'est pas laissé préoccuper de l'épisode militaire au point de négliger ses sollicitudes sociales, et la vente de ma Politique n'a pas cessé de croître en France dans le même temps où celle de ma Philosophie diminuait si notablement en Angleterre.

Il ne faut pas que ma soumission pratique aux usages britanniques sur l'afi'ranchissement des lettres vous fasse croire que j'approuve des mœurs qui, comme la plupart des vôtres, sont instituées pour les riches sans se soucier des pauvres, qu'une telle coutume doit souvent empêcher d'écrire. Quoique le port soit encore plus cher en France quand on n'a pas affranchi, je continue de m'abstenir de timbrer, et c'est à la demande spéciale de la plupart de mes nombreux correspondants. Si j'ai fini, pour mes lettres britanniques, par adopter votre usage, ce n'est pas d'après les motifs d'économie, ou même de prétendue politesse, que vous indiquez. Je ne me suis décidé que sur l'expHcation de M. Fisher qui m'a fait savoir que le défaut de timbre exposait les lettres à ne point atteindre leur destination, par suite du dédain qu'inspire aux domestiques une lettre non-affranchie qu'ils regardent sans doute comme venant d'un pauvre. Loin que les français me paraissent devoir tendre vers les usages anglais, je crois que, sous cet aspect, de même qu'en des cas plus importants, la fraternisation croissante des deux peuples développera des réactions inverses, à mesure qu'ils se régénéreront simultanément.

Suivant l'annonce de ma dernière lettre, j'ai fait hier partir, sous l'adresse de M. Fisher, tous les exemplaires britanniques de ma septième circulaire. Mais, ayant appris qu'une convention postale venait enfin de réaliser les vœux

Lettres d^ Auguste Comte

que je forme depuis quinze ans, je me suis servi de la poste, au lieu de mon libraire, pour cet envoi, qui vous parviendra donc presque au même instant que la présente réponse. L'heureuse diminution de frais que produit cette convention au delà de mes espérances me déterminera désormais à faire directement chaque expédition, sans recourir à l'entremise de mon éminent disciple de Manchester, quoique je le regarde de plus en plus comme devant bientôt devenir le chef spécial des positivistes britanniques.

Je vais commencer, vendredi 1" Février, le volume^ annoncé pour Octobre dans ma nouvelle circulaire. Il exigera, de ma part, une session de sept mois consécutifs à cinq jours de travail par semaine, du vendredi matin au mardi soir. Alors je ne sortirai que le mercredi pour la sainte course hebdomadaire^ que je pratique depuis dix ans, et le jeudi restera seul disponible envers mes entrevues et mes réponses, sauf l'immuable liberté de mes soirées, où, quoique me couchant de bonne heure, je puis recevoir des visiteurs, et même, en cas d'urgence, écrire de courtes lettres.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-le-Prince.

* " Synthèse Subjective," tom. i.

2 Comte' s weekly visit to the tomb of Madame de Vaux, in tbe cemetery of Père la Chaise, and to the church of Saint-Paul, rue St. Antoine, Paris. See ** Testament d'Auguste Comte," p. 10.

à Henry Dix Hutton,

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