XXVIII. À M. H. HUTTON, À DUBLIN
Paris, le Jeudi, 17 Bant-e^ 68.
Mon cher disciple,
Quoique l'annonce de votre visite de Septembre pût me dispenser de répondre spécialement à votre lettre de samedi, qui n'a rien d'urgent, je crois pourtant devoir aujourd'hui relever les méprises involontaires qu'elle contient envers ma réponse de jeudi dernier.
Il est très vrai que je possède, depuis longtemps, en Hollande, sept dignes disciples, qui réunis auront, cette année, fourni treize cent francs au subside positiviste, outre que, si quelque appel exceptionnel devient encore nécessaire, il sera surtout efficace auprès de ce noble foyer, comme précédemment. Mais je ne vous ai naturellement nommé que les deux que j'ai personnellement vus. Parmi les cinq autres, il en existe deux dont j'ignore même les noms, parce que je crois devoir scrupuleusement respecter le caractère anonyme de leurs souscriptions, qui sont pourtant considérables.
Je compte, en second lieu, parmi mes disciples français, deux légistes, l'un magistrat, l'autre avocat, qui fait aussi partie de la Société Positiviste, plus un jeune mais éminent banquier, que j'ai récemment inscrit parmi mes treize exécuteurs testamentaires» Néanmoins, j'ai dû vous avertir que je ne pouvais personnellement vous indiquer aucun intermédiaire spécial pour les observations que vous projetez à Paris sur nos tribunaux de commerce. Car la
Lettres d'' Auguste Comte
à He7iry Dix Htitton.
résidence des deux premiers est Bordeaux, et celle de l'autre Épernay.
La plus grave de vos méprises concerne l'annonce hypothétique par laquelle j'ai dû vous répondre jeudi dernier envers une éventualité nullement réalisée jusqu'à présent. Vous rapportez aux recettes la division que je supposais envers les dépenses dans les comptes qui complètent mes circulaires annuelles. Je n'accepterai jamais de souscription dont l'emploi spécial me serait imposé^ quoique je doive naturellement expliquer l'usage que je ferai de la partie du subside positiviste qui surpasserait mon entretien personnel, quand un tel excédant existera.
Malgré vos dernières explications, je trouve fort étrange qu'on se permette de me demander, par votre entremise, une distinction qui suppose un accroissement auquel on ne prend aucune part. Je ne puis réellement croire à la droiture d'esprit ni de cœur de quiconque procède ainsi dans une position comme la nôtre. Votre penseur me paraît un de ces vulgaires partisans de l'individualisme protestant ou sceptique, qui, sans vouloir ni pouvoir remplir aucune des conditions de compétence, se réservent de choisir souverainement entre les synthèses actuelles, ou plutôt de ne jamais choisir, afin de perpétuer un interrègne favorable à leurs prétentions indisciplinables. Mais la situation occidentale s'aggrave tellement qu'elle forcera bientôt les éclectiques à se prononcer entre les deux seules doctrines qui présentent un caractère organique. Il serait fort heureux que tous les protestants qui ne peuvent aujourd'hui devenir positivistes retournassent au catholicisme. Mais quoique cela ne soit pas possible, puisque leur inconséquence se lie à l'anarchie qu'il faut maintenant
guérir, les deux partis extrêmes peuvent au moins s'entendre pour flétrir tous les personnages équivoques, quand ils persistent à vouloir conduire une situation qu'ils ne comprennent pas. Je m'occupe d'instituer un tel concert, et je vous entretiendrai des mesures que j'ai récemment indiquées, sous ce rapport, à la Société Positiviste.
Tout à vous,
10, Rue Monsieur-le-Prince.