‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 26 sur 39 · XXVII. A M. H. hutton, A DUBLIN · texte numérisé non relu

XXVII. A M. H. hutton, A DUBLIN

Paris, le jeudis 10 BantCy 6S.

Mon cher disciple.

L'écriture, et même la rédaction de votre lettre du Juillet m'ont spécialement offert des difficultés que je renonce à surmonter. Je vais pourtant répondre, de mon

Lettres d^ Aiigiiste Comte

à Henry Dix Hutton.

mieux, aux diverses questions ou demandes que je crois avoir assez comprises.

Je ne puis guère comprendre ce que vous désirez de moi pour votre visite en Hollande. Vous savez combien j'approuve ces contacts personnels entre mes divers disciples, et je suis heureux d'apprendre la réalisation de celui que j'avais ménagé de M. Ellis à vous. La première fois que vous projetâtes la course de la Haye, j'en avertis M. le comte de Stirum, qui m'en témoigna sa satisfaction. Puisque la même disposition existe chez M. le baron de Constant, j'ignore en quoi vous auriez ici besoin de moi, quoique je sois prêt à vous seconder à cet égard, si vous persistez à désirer mon intervention spéciale, qui me semble pourtant inutile. J'ai su par une voie indirecte mais certaine, que ces messieurs attendent votre visite pour Août, comme ils ont, en Juillet, celle de mon éminent disciple M. le capitaine d'artillerie de Blignières, en service à Douai.

Le projet que vous avez récemment formé, comme légiste, d'étudier nos tribunaux de commerce, mérite mon approbation spéciale, sans que je puisse aucunement vous procurer, à cet égard, des facilités personnelles. L'extension britannique d'une telle institution serait actuellement précieuse, pour faciliter l'élévation politique des chefs industriels, l'élimination des légistes, et l'abaissement de l'aristocratie.

Quelque habitué que je sois à l'inconséquence protestante, je n'avais guère prévu l'intercalation que vous m'annoncez des prétendus positivistes sociaux entre les soi-disant positivistes intellectuels, et les vrais positivistes religieux. Ma devise Vivre au grand jour ne saurait jamais admettre la

porte de derrière que vous me proposez envers ces étranges penseurs y auxquels je ne pourrais spécialement adresser, dans mes circulaires, qu'une flétrissure méritée dont je préfère m'abstenir. Je comprends peu que ces gens vous aient fait illusion sur leur sincérité, beaucoup moindre, à mon gré, que celle des prétendus intellectuels. Sentant que le positivisme s'accrédite, ils y veulent participer, mais sans s'imposer aucune charge, et surtout en développant l'arrogante fatuité qui dispose chacun d'eux à s'ériger en Bacon ou Descartes, pour juger la synthèse universelle sous la suprématie de leur étroite raison et de leurs mesquins sentiments, afin de prolonger l'interrègne spirituel, et de retarder l'avènement d'une discipline qui les effraie personnellement. Mais le positivisme systématise et développe la maxime purement empirique du catholicisme sur la liaison entre les erreurs de l'esprit et les vices du cœur ; je ne la laisserai pas chômer, et je vais de plus en plus l'appliquer à démasquer mes faux adhérents. Si vos prétendus sociaux étaient sincères, j'aurais seulement égard à leurs scrupules en décomposant mes comptes annuels en deux parties, l'une pour ma personne, l'autre pour mon clergé, quand l'état du subside dépassera ce qui m'est personnellement nécessaire, ce qui n'a jamais eu lieu jusqu'à présent, et n'aura certainement pas lieu cette année. Il a toujours été possible de coopérer au subside positiviste sans être aucunement adhérent à ma doctrine, puisque ma sixième circulaire fit un appel direct aux catholiques, et que j'ai publiquement honoré le concours de mes deux adversaires de New-York tant qu'il a duré. Les subterfuges de vos penseurs ne méritent donc que mon mépris, car les titres qu'ils me reconnaissent prescrivent

Lettres d'' Auguste Comte

à Henry Dix HuUon,

leur coopération, et pourtant ils la refusent de peur d'encourager ce qui leur déplait en moi, quoique je ne puisse me scinder pour contenter des gens fort satisfaits, au fond, si je mourais de faim, parce qu'ils sentiraient reculé l'avènement de la discipline qu'ils redoutent sans pouvoir s'y soustraire.

Quelques semaines avant de recevoir votre lettre j'avais spécialement fait à la Société Positiviste une annonce directement contraire aux ménagements que vous me demandez aujourd'hui. Dès 1841, je fis, dans une note du tome 5 de la Philosophie positive (p. 327) la déclaration de mon vœu, formé quinze ans avant, pour la concentration des discussions philosophiques et sociales entre les positivistes et les catholiques, en traitant, d'un commun accord ^ les protestants, les déistes, et les sceptiques, en un mot, tous les métaphysiciens, comme des brouillons incurables. Le moment est venu de réaliser ce vœu, même sans attendre la participation des catholiques, en pressant tous ceux qui croient en Dieu de se faire catholiques au nom de la logique et de la morale, tandis que tous ceux qui n'y croient pas seront poussés à devenir positivistes, sans admettre de tiers parti.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-lc-riince.

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