‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 33 sur 39 · XXXV. À M. H. DIX HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

XXXV. À M. H. DIX HUTTON, À DUBLIN

Paris (10, rue Monsieur-le-Prince),.

le dimanche f 11 CharlemagnCy. 69.

Mon cher disciple.

Votre intéressante lettre de dimanche dernier m'étant parvenue mercredi, je n'y puis répondre qu'aujourd'hui. Ce retard, inusité quoique minime, s'expHque par une grave indisposition, liée à la funeste publication

à Henry Dix Hutton,

indiquée à la fin de votre lettre, dont je dois ainsi renverser

l'ordre.

La mort imprévu du sénateur Vieillard m'a subitement privé de mon plus ancien adhérent, qui seul avait dignement suivi l'ensemble de ma carrière, depuis mon opuscule fondamental de 1822. Aussi droit d'esprit que de cœur, sans être, sous l'un ou l'autre aspect, un homme vraiment éminent, il a surtout péché par une insuffisante énergie, qui l'empêcha de faire tout le bien qu'il souhaitait et que sa haute position finale aurait réellement permis. Néanmoins, outre mon chagrin personnel, sa perte m'a frappé comme gravement regrettable pour tous les vrais positivistes, surtout français, qui ne tarderont pas à sentir la lacune qu'il nous laisse, malgré son imparfaite conversion, trop marquée dans l'inconséquence funèbre d'un conservateur inhumé comme un révolutionnaire. Cette catastrophe me produisit une crise, d'abord morale, puis physique, qui, quoique dissipée en quelques semaines, me laisse plus accessible aux diverses influences perturbatrices, même à celles que, en tout autre cas, j'aurais aisément surmontées. Voilà comment je fus récemment atteint, d'après l'indigne conduite du sieur . . ., à l'occasion de sa déplorable compilation, d'une naissante inflammation du bas- ventre, que j'ai moi-même guérie, sans aucune intervention médicale, à mesure que s'achevait la corvée inouie que j'ai scrupuleusement accompHe en lisant, par des motifs exceptionnels, cette méprisable publication. Mais, quoique je me suis entièrement passé de médecin, je ne pourrai jamais oublier le touchant voyage expressément fait pour venir se mettre à ma disposition par le Docteur Eobinet, auquel j'eus alors la satisfaction de déclarer que, malgré sa jeu-

Lettres d'Auguste Covite

nesse, il serait, dans un cas vraiment dangereux, mon unique médecin, comme seul capable de me bien comprendre, et, par suite, de concevoir et diriger l'ensemble du traitement d'une manière sagement conforme à ma nature. Je suis ainsi conduit à vous donner des éclaircissements devenus indispensables d'après l'étrange séduction ^u'a momentanément exercée sur vous un vain appareil scientifique, et je vous prie de faire convenablement connaître ces renseignements aux divers positivistes britanniques, afin que je n'aie plus à revenir sur une odieuse et dégoûtante affaire, dont je me suis trop occupé.

Ce misérable est irrévocablement exclu de la Société Positiviste, depuis mercredi dernier ; une addition spéciale à mon Testament vient de l'écarter de mon convoi funèbre ; enfin, ma prochaine circulaire prouvera que le Grand- Prêtre de l'Humanité sait autant punir que récompenser, en flétrissant une conduite qu'il suffit de divulguer pour la réprouver. Si ce personnage s'était contenté de ne pas me faire hommage d'un exemplaire de son prétendu livre, je l'aurais cru seulement insensible aux convenances les plus usuelles. Mais il a d'abord réduit sa cotisation habituelle de cent francs à vingt-cinq, quoiqu'il soit maintenant dans l'aisance et doive richement hériter de son père ; il a systématisé cette réduction en déclarant que, si le taux de l'an dernier persistait, cela me procurerait un véritable pouvoir temporel. Voilà comment est finalement comprise l'indépendance du sacerdoce par celui qui jadis, quand il espérait •en faire un jour partie, me reprochait de ne point assez msister, dans mes circulaires annuelles, sur le besoin d'étendre autant que possible le subside positiviste, afin de seconder l'essor des jeunes théoriciens. Enfin sa lettre de

if

à Henry Dix Ilutton.

mardi dernier a directement poussé l'aveuglement, l'insolence, et l'ingratitude jusqu'à me dire, ** Vous aimeriez mieux que le positivisme restât, pendant toute votre vie, obscur et ignoré, plutôt que de percer sous une autre plume que la vôtre." Sa première lettre fut immédiatement suivie du renvoi de ses vingt- cinq francs, et du refus perpétuel de sa future cotisation quelconque envers un subside dont il méconnait ainsi la destination sociale. Après la dernière il fut ignominieusement rayé de notre liste, et je fis hier suivre la terminaison de ma lecture exceptionnelle par une lettre décisive qui termine nos relations quelconques. J'en ait gardé copie afin de la faire déjà connaître à ceux que cette afi'aire intéresse, et pour que mes exécuteurs testamentaires puissent la publier, dans ma Correspondance générale, sans avoir besoin de lui.

Telle est l'issue des contacts que mon indulgence initiale me fit malheureusement prolonger, pendant plusieurs années, avec un homme que j'ignorais avoir toujours été généralement regardé par ses camarades d'étude ou d'office comme ayant une intelligence extrêmement médiocre et n'offrant de vraiment saillant qu'une monstrueuse personnalité. Sans me faire aucune illusion grave sur son esprit radicalement dépourvu de force et de profondeur, je lui crus du cœur, parce que l'impulsion sociale de 1848 qui me l'attira soulevait son cliétif altruisme, comme elle fit chez les pires types. Quand le public retomba, faute de principes et de chefs, dans sa torpeur apparente, ce jeune homme se dégrada bientôt sous l'essor croissant d'une exorbitante vanité théorique, que ses demi-convictions positivistes secondèrent au lieu de la contenir. Je ne pus suffisamment apprécier sa chute définitive que dans son

Lettres d'' Auguste Cotnte

voyage de 1854, où, sous l'assistance de la coterie Littré, sa nouvelle attitude envers moi devint de plus en plus irrévérente et finalement hostile. C'est dans un état continu d'exaspération personnelle contre le fondateur de la doctrine qu'il prétend exposer qu'il vient d'exécuter, en dix-huit mois, sa lourde et prétentieuse compilation, sur laquelle il ne m'avait aucunement consulté, mais dont je l'avais indirectement détourné, d'abord parce que je blâme ces prétendues expositions générales, puis comme le sachant entièrement dépourvu d'un vrai talent d'expression, même orale. Il ne m'a réellement accordé que ce qu'il ne pouvait pas me voler, c'est à dire le fond des conceptions ; mais il a scandaleusement pillé mes phrases sans aucune mention propre à détromper les lecteurs encore étrangers à mes ouvrages, tandis qu'il cite M. Littré pour le moindre mot emprunté. La déloyauté devient surtout appréciable dans sa Préface, qui cache au public l'existence, depuis cinq ans, d'un opuscule de propagande générale composé par le fondateur même du positivisme : ce drôle ne pouvait pubhquement soutenir ce qu'il ose effrontément déclarer par ses lettres sur l'inefficacité radicale du Catéchisme positiviste, auquel il affirme, de son poste provincial, qu'aucune conversion ne fut jamais due.

Je suis vraiment peiné que mes meilleurs disciples puissent un instant préférer une composition sans conscience et sans talent à l'opuscule, non moins éminent d'esprit que de cœur, que M. Edger fit modestement surgir à l'occasion de notre Calendrier, en y mettant réellement quelques aperçus qui lui sont propres, tandis que le sieur ... n'a pas même indiqué l'ombre d'une vue nouvelle. Outre que la plus longue partie de sa compilation est entièrement déplacée

à Henry Dix Hutton,

dans une exposition soi-disante populaire, elle ne se trouve pas au courant du positivisme, puisque V auteur n'a pas encore lu ma Lofjique positive ; en sorte que, malgré ses études spécialement mathématiques, la partie correspondante de son exposition reste la plus arriérée, jusque dans le langage, comme si je n'avais aucunement avancé depuis 1830. Il ne fait essentiellement usage que de ma Philosophie positive^ à la manière des prétendus positivistes qui, se qualifiant à' intellectuels y sont les moins intelligents de tous, vu l'insuffisant essor des seuls sentiments qui stimulent, fécondent, et soutiennent les vastes méditations. Un ouvrage pouvant souvent influer par les dispositions propres à l'auteur, indépendamment de la doctrine exposée, celui-ci ne peut que nuire en propageant l'étroitesse d'esprit et la sécheresse de cœur qui l'ont toujours inspiré. Pas la moindre indication sur l'avenir poétique du positivisme, pas même un mot d'hommage à " la noble dame dont tous mes vrais disciples chérissent et vénèrent la mémoire, parce qu'elle a dignement renouvelé la lumière de l'esprit par la flamme du cœur." Ses indications sur le régime, le dogme, et le culte de l'Humanité sont scandaleusement insuffisantes ; en sorte qu'une telle lecture laisse essentiellement ignorer les principales notions du positivisme, religieux, moral, esthétique, théorique, et pratique. Ce roué vulgaire n'a vraiment trouvé quelque verve que pour maudire sa mère et son père en délayant, hors de toute mesure, une demiepage de mon Catéchisme^ dans une diatribe radicalement déplacée, qui tient plus de place que sa soi-disant exposition du culte positif !

On ne peut aucmiement accomplir des applications spéciales du positivisme sans y mettre du sien, et cet effort

Lettres d'Auf^tiste Co?nte

à Henry Dix H2itto7i,

suffit pour garantir la sincérité des convictions ainsi manifestées ; un travail comme celui du sieur . . ., outre qu'il n'exige aucun talent, ne constate aucune conviction réelle, vu la déplorable faculté que procurent les études actuelles, autant à l'Ecole Polytechnique que dans les collèges littéraires, d'exposer ce qu'on ne comprend point. C'est pourquoi ma prochaine circulaire arrêtera cet imminent déluge d'expositions générales^ qui n'ont de valeur effective que comme actes de foi imhlics, dont M. de Constant a noblement pris l'initiative décisive, bientôt suivie d'une équivalente manifestation de M. Sabatier, élaborant à Eome un opuscule aussi court que V Appel aux conservateurs y et capable d'agir sur la meilleure partie du milieu révolutionnaire, où, malgré sa jeunesse, l'auteur possède un véritable poids social. Au point actuel de l'essor positiviste, c'est du sentiment et de l'imagination que dépend son ascendant, et le raisonnement sera désormais secondaire : la doctrine et le sacerdoce ayant irrévocablement surgi, nous n'avons plus à démontrer leur nécessité, comme je le fesais avant leur existence en 1826, où mon opuscule initial sur le pouvoir spirituel suscita, quelques semaines après, des articles de revue très supérieurs à la vulgaire tartine qui pourtant forme la moins mauvaise partie du livre . . . sans cependant constater une conviction qui changera radicalement quand ce drôle aura suffisamment reconnu l'impossibilité de devenir, malgré moi, membre du sacerdoce positif. Tous mes disciples assez indépendants peuvent déjà seconder l'installation du pontificat décisif en plaçant, sur leurs lettres, la suscription extérieure, maintenant famihère à cinq d'entr'eux; Au vénéré Grand Prêtre de V Humanité; manifestation spécialement frappante

sous les armoiries papales, d'après la correspondance mensuelle de M. Sabatier ; suffisamment multipliée, cette adhésion publique aurait plus d'efficacité que toutes les prétendues expositions générales, surtout destinées à satisfaire la sotte vanité de leurs auteurs. Nos principaux ennemis sont, au fond, les faux auxiliaires graduellement groupés autour du rhéteur usé que le positivisme a passagèrement décoré d'une auréole de penseur ; leur secret programme, étourdiment divulgué, dès 1854, par un complice bavard, est " Il faut désormais développer (c'est-àdire exploiter) le positivisme en dehors de (c'est-à-dire contre) son fo7idateur.'' A cette coterie vont bientôt aboutir tous ceux qui, voulant prolonger l'interrègne spirituel, afin de maintenir l'indiscipline qu'ils chérissent, sont pourtant convaincus que les doctrines métaphysiques sur lesquels ils l'appuyaient se trouvent maintenant épuisées, en sorte qu'il ne peut plus durer que sous couleur positive, en feignant d'adopter la Religion de l'Humanité pour mieux entraver l'installation pontificale qui peut seule réaliser sa destination morale et sociale. Tels sont les roués qui, du moins en France, vont prôner la compilation .... en proclamant mes livres essentiellement inintelligibles, quoique mes phrases deviennent suffisamment claires, quand elles sont textuellement pillées en écartant les intermédiaires explicatifs et coordinatifs : voilà le seul motif de l'exception pénible que vient de subir mon régime cérébral, et que n aurait point obtenue un écrivain plus estimable.

Quant à M. de Lombrail, j'ai beaucoup blâmé le mode de publication qu'un puéril empressement l'a forcé d'adopter pour un opuscule que je n'aurais nullement examiné si j'avais cru qu'il dût paraître ainsi, dans une mauvaise

Lettres d^ Auguste Comte

revue métaphysique, par fragments espacés d'un mois, de façon à n'être vraiment appréciable qu'au bout de sept mois ; mais, réciproquement, ce motif aurait dû vous interdire un jugement immédiat, que la lecture complète eût spontanément modifiée. Sans force et sans profondeur, comme le sieur . . . . , M. de L. a du moins le mérite de n'y pas prétendre ; de plus il est réellement honnête et vénérant, de manière à susciter chez ses lecteurs de bons sentiments envers le pontife dont l'installation constitue aujourd'hui le principal devoir des vrais positivistes. Lorsque son opuscule vous sera totalement connu, la fascination scientifique du sieur .... sera d'ailleurs dissipée, et rien ne vous empêchera de reconnaître que, quoique j'aie d'abord détourné M. de L. de toute tentative d'exposition générale, son travail est réellement supérieur à l'autre, conformément à la soumission qu'il a dignement montrée en le refondant suivant mes avis, au lieu de dhnontrer sa perfection immédiate. J'ai pourtant besoin que l'on sache que je n'ai jamais entendu, par ma bienveillante critique, me rendre aucunement responsable de la doctrine ainsi publiée. Si M. de L. a dit autre chose dans sa Préface, qu'il ne m'a nullement soumise, je la désavoue «ans la connaître. Eelativement à l'étrange hérésie qui vous a justement choqué, j'ignore comment ce jeune homme a modifié sa rédaction depuis six mois que je lui rendis son manuscrit ; je puis seulement vous dire que, son premier manuscrit ayant ridiculement exagéré l'ascendant de l'Humanité sur ses organes, au point de réduire les grands hommes au pur automatisme, je le remis vigoureusement dans la vraie voie, qu'il a peut-être dépassée en sens inverse. Une appréciation aussi délicate que celle de la

à Henry Dix Hutton,

véritable influence du Grand-Être sur ses personnifications et de la part nécessairement propre à celles-ci, peut facilement susciter des déviations qui n'ont pas de gravité dans l'essai d'un disciple, quand chacun sait que le maître n'a jamais recours à d'autres plumes que la sienne pour promulguer ses conceptions ou perfectionnements quelconques. Cette difficile question sera systématiquement traitée dans mon volume de l'an prochain. Bornez vous maintenant à remarquer la notable diversité de l'attitude propre aux personnifications du Grand-Être suivant qu'elle concerne les deux éléments subjectifs ou l'élément objectif de l'Humanité. Toujours soumis à la Priorité d'où tout leur vient et respectueux envers la Postérité qui les jugera, les grands hommes peuvent souvent être disposés, surtout dans les principales transitions, à dédaigner, et même mépriser, sauf exceptions individuelles, le Pubhc, quand il les entrave au lieu de les seconder, quoiqu'ils doivent toujours l'aimer, le plaindre, et le servir en le dominant au nom de l'avenir et du passé.

Malgré leur nature très judicieuse, vos autres questions sont essentiellement prématurées: attendez mon volume de 1858, sans pourtant arrêter le cours spontané de vos propres méditations. Je puis néanmoins vous dire que la transformation de Vlmitation en y remplaçant Dieu par l'Humanité ne me semble pas comporter une digne exécution pubhque, malgré son utilité privée pour tous les vrais positivistes. Si l'expérience n'a pas spontanément éclairé M. de Constant à cet égard, je m'efforcerai de le détourner d'un travail qui doit souvent susciter des interprétations forcées ou vicieuses, puisque la synthèse cathohque doit naturellement offrir des conceptions uniquement adaptées

Lettres d^ Auguste Comte

à sa nature, comme le montre tout le dernier livre de V Imitation ; en sorte que la transformation serait finalement réductible à de simples extraits, et dès lors privée d'une grande efficacité sociale. En général, mes disciples quelconques devraient plus parler qu'écrire.

Tout à vous,

Auguste Comte.

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