XXXIV. À M. HENRY DIX HUTTON, À DUBLIN
Paris (10, rue Monsieur-le-Prince), le jeudi, 15 César, 69.
Mon cher disciple.
Voici le reçu correspondant au mandat, déjà payé, contenu dans votre lettre de jeudi dernier, qui m'est seulement parvenue avant-hier. Le fractionnement qu'elle m'annonce pour l'envoi du subside irlandais ne me suscitera
■d'autre embarras que d'envoyer plus souvent en recette le mari de mon excellente Sophie.^ Ce léger inconvénient sera plus que compensé par la multiplicité de mes relations directes avec les divers souscripteurs, dont un tel mode peut mieux satisfaire les différentes convenances individuelles.
Quant au manuscrit de M. de Lombrail, je n'en ai pas •eu la moindre nouvelle depuis qui je l'ai définitivement remis à l'auteur. Je sais seulement qu'il n'est pas encore publié, mais j'ignore s'il le sera bientôt. Au reste, je saisis cette occasion pour vous annoncer qu'un autre positiviste français,'^ très supérieur, sous tous les rapports, à M. 'de Lombrail, élabore, en ce moment, à Eome, une sommaire •exposition du positivisme, essentiellement destinée au public italien, d'après un plan qu'il m'a soumis, et que j'ai pleinement approuvé.
Malgré la difficulté de lire votre écriture, qui m'a fait presque perdre plusieurs phrases de votre lettre, j'ai pu suffisamment apprécier vos judicieuses explications spéciales sur l'avènement britannique des tribunaux industriels. Outre l'example que vous fournit Hambourg, l'amendement^ que vous avez été finalement forcé d'introduire à votre projet initial me semble essentiellement prescrit par l'état arriéré du civisme de vos négociants. Le régime aristo- <iratique les ayant plus détournés que les nôtres du vrai point de vue social, quoique leurs affaires soient, en général, plus considérables, je conçois que vous avez spécialement dû modifier l'institution française, dont la principale réaction
' Madame Sophie Martin, domestic of M. Comte. '~ M. Sabatier.
•' The introduction of a légal président associated with two industrial assessors.
Lettres d' Auguste Comte
politique se trouve ainsi troublée, mais seulement chez la nation qui n'a pas l'initiative et la responsabilité de la solution occidentale.
Tout à vous,
Auguste Comte.
P. S. — Je pense que vous apprendrez avec plaisir la grande résolution récemment arrêtée et directement proclamée par M. Congreve d'écrire et publier, dans trois ou quatre ans, l'important volume que je lui proposai, l'an dernier, sur l'histoire positiviste de la vraie révolution anglaise, afin d'établir la connexité sociologique des deux énergiques explosions républicaines respectivement personnifiées chez Cromwell et Danton. L'admirable opuscule sur Gibraltar suffirait pour me garantir l'aptitude décisive de mon éminent disciple à la digne exécution d'mi travail destiné surtout à liguer les deux prolétariats dont l'union importe le plus à l'irrévocable terminaison de l'immense erise occidentale.