Lettres à J. Barbey-d'Aurévilly
Etait-il un seul de nos lecteurs qui eût iamais entendu parler de Maurice de Guérin, quand on en publia les œuvres ?... Annoncées depuis longtemps par quelques personnes qui l'avaient connu et aimé, ces œuvres disent mieux que l'amitié — et leur voix portera plus loin — les mérites exquis de ce poète qui, s'il eût vécu, aurait été grand. Georges-Maurice de Guérin, qui dans le monde aimait à porter le nom du Cayla (l'antique château de ses pères), fut un poète, ou, pour parler plus correctement, un écrivain d'imagination, qui
(\) Reliquiœ (Paya, 1" février 1861).
mourut très [eune, en 1839, dans une obscurité contre laquelle, du reste, il ne s'est jamais révolté.
Quoique d'un temps fécond en misères qui fit cabrer plus d'un orgueil, il n'aurait pas, lui, allumé le réchaud d'Escousse. Il n'aurait pas bu le poison de [eu qui nous a tué, à l'aurore de son génie, Hégésippe M or eau. Il était d'une race d'âmes [>lus élevées et moins impaiientes. Il aimait beaucoup de choses avant la gloire ; car pour les es]jiits très hauts et très purs, il g a beaucoup de ces choses-là qui doivent passer avant elle. Pour lui, pour Maurice de Guérin, — et celui qui écrit ces lignes a été profondément mêlé à sa vie, — l'émotion désintéressée que donne le génie et la perfection de son langage étaient bien au-dessus de tous les profils, toujours grossiers et vains, de la renommée ! Ce rêveur triste, chaste et doux, mais si personnel, et dont la rêverie nesl — comme vous le verrez — ni celle de Chateaubriand, ni de Gœlhe. ni de Sénancour, ni de Ballanche. ni d'aucun des grands Tristes contemporains, ne souffrit guère que
d'une unique souffrance, très délicate, mais infiniment rare, et qui fera son exclusive originalité.
Chateaubriand, Gœlhe, Sénaneour et Baîlanche lui-même, ont tous plus ou moins souffert de la vie, — du moral ou du physique de la vie, — de ses passions positives ou du vague de ses passions (comme l'a dit l'un d'eux, qui même a inventé l'expression), — tandis que Guérin n'a simplement souffert que de la pensée, un mal très précis, mais très exceptionnel. Il a eu le mal de l'idéal. Ce mot, affecté pour un autre, était vrai pour lui, littéralement vrai. Toute sa vie, qui fut courte, il souffrit de cet idéal vers lequel il aspirait, mais qu'il n'atteignait pas, et qu'il aurait atteint probablement s'il avait vécu davantage ; car « nos désirs sont les pressentiments de nos facultés, les précurseurs des choses que nous sommes capables d'exécuter », a dit Gœlhe, dans un éclair.
Malheureusement il mourut, et il mourut se souciant peu d'une gloire qui l'intéressait moins que son idéal, et qui restera, maintenant, mieux que son idéal, atteinte !
8 l'KÉKACE
Tel est le véritable caractère de cette physionomie de Maurice de Guérin, de ce talent englouti dans son espérance et que Von veut ressusciter. François I6T lit déterrer Laure. Adoration profanatrice ! Il y a moins d'inconvénient à déterrer les poètes. Ils sont comme les saints les plus aimés de Dieu, que l'on trouve, au fond de leurs tombes, avec des grâces de sommeil incomparables, tout vermeils et déjà par- $umés du ciel. Les poètes paraissent plus beaux, surtout aux générations qui auraient pu les connaître et qui les ignorèrent, quand on les tire de V oubli et de V ombre de leurs tombeaux. Le double regret de les avoir perdus sans les voir tes rend plus charmants, et ce regret, voilà leur gloire !
Sera-ce la gloire de Guérin ?
Delà une fois on a tenté une exhumation de sa personne et de quelques-uns de ses écrits. Peu de temps après sa mort, la Revue des Deux-Mondes lui consacra un long article. Ce n'avait pas été grand' chose pour la gloire de Guérin que l'article de la Revue des Deux-Mondes, qui, d'ailleurs, res-
ta solitaire comme l'agréable oiseau des Psaumes : nycticorax in domicilio. Nous l'espérons bien, la publication de son œuvre sera meilleure pour sa gloire, — cette gloire à laquelle il ne pensait pas, et qui, comme la Fortune, aime à venir s'asseoir à la porte de ceux qui dorment, hélas ! de leur sommeil éternel.
Mais tout Guérin n'est pas dans ces deux volumes (1) / C'est le timide discernement de cette petite [acuité sobre qu'on appelle le Goût avec tant de bonheur, qui a choisi ces fragments, et qui les a choisis pour que le public à qui on les offrait pût les prendre. Ce sont là les bords d'un vase plein.
Mais ce n'est pas le fond de cette profonde coupe de rêveries, dans laquelle, si on la vidait, on regarderait peut-être encore, comme ce vieux enivré de roi d\e Thulé regardait au fond de la siemie. en l'emplissant de ses longues larmes avant de la Jeter dans la mer !
(1) Didier.
Du reste, et quoi qu'il soit de ces deux volumes, les amis de Guérin qui les ont publiés ont cru être habilement modestes. Ils ont demandé à Sainte-Beuve un peu de sa célébrité pour orner celle qu'ils se proposaient de (aire à Maurice de Guérin. Au lieu d'écrire, eux qui lavaient connu, sous l'empire des souvenirs personnels et émus qu'il leur avait laissés, ils ont mieux aimé s'adresser à un écrivain qui ne l'avait jamais vu pour dire au monde ce qu'il était et lui attacher le second grelot de sa gloire, puisque le premier navait pas assez retenti ! Evidemment, dans leurs prévisions et combinaisons, le grelot était Sainte-Beuve lui-même.
Malheureusement, Sainte-Beuve est peu sonore. Malgré son talent, à rpii l'ai rendu souvent et dernièrement encore justice, Sainte- Beuve n'est pas constitue pour
faii e grand bruit. Il a un {oli timbre, mais il est voilé naturellement, et, par une précaution pleine de délicatesses... pour luimême, il le voile encore. Quoiqu'il ail le sens critique beaucoup trop fin et trop exercé pour ne pas sentir les beautés et les suavités de Joules sortes qui sont dans Guérin, d n'a fias l'enthousiasme qu'il faudrait, l'éclat et la portée de voix, la souveraineté dans la parole, qui peuvent exiger ï admiration comme une iuslicc et la décider du même coup. Nous l'avons, on le sait, dè\à nommé un donneur d'oboles tumulaires. Mais, passé l'obole, voyezvous ! il ne donne plus. Dans l'introduction aux Reliquiœ de Maurice de Guérin dont on l'a chargé, \e trouve cette dernière phrase tout à fait dans les cordes indécises de son agréable, mais petite voix :
« Ce que Guérin n'a pas eu le « temps de tresser et de transfor- « mer selon l'art, devient sa plus « belle couronne, et qui ne se \lé- « frira point, si je ne m'abuse ! »
— Si je ne m'abuse ! Quelle peur consciencieuse de se tromper ! Si je ne m'abuse ! C'est bien là
l'obole, et encore celui qui la donne n'est pas bien sûr qu'elle ne soit pas de la fausse monnaie ; seulement, toujours prudent, il ne la risque qu'en supposant qu'elle n'en est pas.
Certes ! le crains fort, pour mon compte, que les amis de Guérin, qui avaient j>ris pour lui (aire trompette un hautbois tortueux aussi peu sûr de ses sons, ne se repentent maintenant d'un choix déterminé par le nom seul de l'instrumentiste ; mais ce que je sais de science certaine, c'est que Guérin n'avait nul besoin que l'auteur des Consolations, qui n'est nullement celui des affirmations et des certitudes, affirmât, sous réserve de s'abuser, un genre de génie que Guérin était bien de lorce à affirmer tout seul, et que l'auteur des Portraits contemporains ajoutât au mou de ses affirmations le mou de sa manière, en donnant, pour éclairer son œuvre, ce médaillon vaporeux et gris d'une biographie qui, cependant, n'est pas sans charme (le charrie du sujet), mais dans lequel, je ne trouve que le profil fuyant e, énervé de celle
individualité poétique, — plus poétique que son talent même ! — et qui {ut pour nous Maurice de Guérin.
Assurément, en tant qu'on ne devait pas nous le montrer plus vivant que cela, plus caractérisé, plus vrai, plus ressemblant, plus pénétré, la publication des Reliquiae suffisait. Elle nous en aurait autant appris. Sainte-Beuve, qui, dans sa notice, n'a guères que répété les faits de la publication autobiographique de Guérin, a le mérite d'une glace qui réfléchit une autre glace ; mais comme Vêlamage de la seconde n'est pas supérieur à celui de la première, c'en est évidemment une de trop ! Avant Vigny, qui devina André Chénicr par le génie, nous eûmes La Touche, qui le publia, et qui nous ébrancha ce beau platane grec avec sa petite serpette de jardinier français et d'homme de goût. Eh bien, puisqu'il ne pouvait être un peintre divinateur comme Vigny, c'était un critique comme La Touche que Sainte-Beuve devait se contenter d'être en parlant de Guérin, cet « André Chénier du pan-
théisme », comme il ne l'appelle pas, mais comme il dit qu'on l'a appelé !
Et, en effet, il ne prend pas même sur lui la responsabilité de cette parole superficielle, mais il l'approuve, et c'est une manière passive d'être capable de la trouver. Or, parce que Maurice de Guérin a écrit quelquefois des vers qu'on dirait tirés de l'Anthologie grecque, par exemple ceux-ci :
Les siècles ont creusé dans iaroche vieillie Des creux où vont dormir des gouttes
d'eau de pluie; Et l'oiseau voyageur qui s'y pose le soir Plonge son bec avide en ce pur réservoir. Ici je viens pleurer sur la roche d'Onelle De mon premier amour l'illusion cruelle; Ici mon cœur souffrant en pleurs vient s'épancher...
Mes pleurs vont s'amasser dans le creux
du rocher...
Si vous passez ici, colombes passagères, Gardez-vous de ces eaux : les larmes
sont amères. . .
parce que Guérin a quelquesuns de ces vers finis parmi les vers non finis, mais charmants dans leur ébauche, qu'il nous a laissés, il n'est pas pour cela le fumeau pos-
(hume d'André Chénier dans un genre différent, el l'appeler l'André Chénier du panthéisme est même une expression contradictoire. Il a pu y avoir, sans doute, par éclats, par réminiscences isolées (car ce n'est pas pour rien que les Grecs, ces rois du symbole, avaient fait les Muses — toutes les neuf — /(//es de la Mémoire), il a pu y avoir, à certaines places et à certaines reprises, de l'André Chénier en Guérin. Mais, d'essence, leurs génies différaient trop profondément pour qu'on pût les comparer ou les assimiler iamais. Le grand unthropomorphiste qui a écrit L'Aveugle, Le Mendiant, tant de fragments grecs et aussi tant d'autres chefs-d'œuvre, — grecs encore quand il voulait le plus être du xvme siècle et français, — n'a rien de commun avec le panthéiste qui n'est pas panthéiste seulement que dans son étrange poème du Centaure.
Maurice de Guérin est un panthéiste ; mais un panthéiste d'un accent jusqu'à lui inconnu. C'est un panthéiste qui, pour être profond el puissant, n'est ni trouble,
ni confus, comme tous les esprits qui inclinent au panthéisme, aussi bien en poésie qu'en philosophie, aussi bien dans le sentiment que dans V abstraction. C'est un panthéiste ; mais dans la netteté et dans la lumière. Le livre qu'on a fait avec ses papiers, et que l'on a intitulé Reliquiœ, pourrait s'appeler Pan. Poète naturaliste (pictura poesis), qui traverse la description pour aller heurter obstinément sa rêverie contre l'obstacle, éblouissant ou sombre, de la Nature, qui cache invinciblement son secret sous les formes incompréhensibles de la vie, il procède toujours par larges échappées de paysages, par prolongement d'horizons, ou par ces traits qui, tout déliés qu'ils soient, se fondent dans la transparence qui est l'infini au regard :
Elle [8a Muse] me conterait sans pause Toutes les merveilles des mers, Et le mystère qui se passe En ce point vague de l'espace Où le ciel et les Hots amers S'entre-baisent dans les jours clairs.
S'il a parfois, comme les rivages qui ont des anses et les forêts qui
ont des clairières, de petits coins de descriptions bornées qui ravissent les contemplateurs au microscope comme Sainte-Beuve, il n'en est pas moins vrai qu'il est particulièrement le poète du mystérieux et de l'immense ; quand, au contraire, André Chénier — le graveur sur onyx avec un poinçon d'or, le faiseur de camées en deux vers et qui en incruste ses plus longues pièces, cet artiste puissamment (in, qui (ait tenir tout un combat de Lapithes et de Centaures ou tout un univers émergeant des ondes sur une facette de saphir, — ■ est le poète de la ligne ramassée et du contour, celte borne de l'âme à laquelle, pour l'en consoler, Dieu, cl l'Art qui répète Dieu, ont donné celle forme divine du contour !
Enfin, l'un est le fini le plus parfait, et l'autre l'infini ( qui ne peut pas l'être sans perdre à l'instant même son grand caractère d'infini), seulement semblables en ceci, s'il faut à toute force leur trouver une ressemblance, c'est qu'ils sont, chacun à sa manière, de' délicieux poètes tous les deux !
Et comme justement ils diffèrent
par V inspiration et l'observation poétique, ils diffèrent autant par le langage. Tous les deux écrivirent également en prose et en vers ; mais l'un (André Chénier), le poète du fini, parla mieux la langue des vers, qui est le langage du fini ; et l'autre (Maurice de Guérin), le poète de l'infini, parla mieux la langue de la prose, dans laquelle la nature et la pensée semblent avoir plus d'espace pour s'étendre et tenir tout entières. La prose de Guérin est infiniment supérieure à ses vers. Les deux volumes trop restreints qu'on nous a donnés se composent presque exclusivement de sa prose, et ce n'est pas un mal, puisqu'elle est seule véritablement et irréprochablement belle.
Et cependant, moi qui connais le langage poétique que Guérin a laissé derrière lui, l'aurais voulu qu'on eût ajouté aux quelques pièces éditées plusieurs autres, inférieures aussi d'art, de rlujlhme, et même de rime, mais qui n'en serviraient pas moins à caractériser le génie personnel d'un poète qui n'a cherché à imiter personne !
On n'en trouve guères que trois,
et ce n'est pas assez. Les Souvenirs (une rêverie digne de la ieunesse du Dante), L'Anse des Dames, et cette Promenade dans la Lande qui commence à donner, distincte et profonde, cette note si particulière que /c génie de Maurice de Guérin ne perdra plus. Le reste, et le reste est le tout, n'est que prose : lettres écrites à des amis, mais dans les premiers moments de la vie ; Memoranda, vues sur soi-même ; paysages bretons, admirable rendu de la nature par qui l'adore ; et, pour couronner cet ensemble, Le Centaure, qui n'est pas un fragment, mais un chef-d'œuvre complet et absolu, où pour la première et seule fois Guérin saisit son idéal et n'insulta pas sa pensée.
Mais, quoiqu'ils soient moins originaux, moins grandiosement profonds et moins étonnants que ce Centaure, qui n'est ni antique ni moderne, mais quelque chose de tout à (ait à part de toutes les productions littéraires connues, et même pour cette raison-là, les autres fragments, et dans ces fragments, par exemple, les paysages, seront-ils plus goûtés du public des livres que Le Centaure, et serace par eux que Guérin fera sa gloire, qui, d'ailleurs, ne sera jamais populaire ? Il y a certainement de très grands artistes qui ont été ou qui sont populaires, mais ce sont les grands artistes par la force, que tout le monde comprend touiours. Ce ne sont pas les grands artistes par la déficatesse et par la beauté pure de l'idéal, bien plus difficile à comprendre... Assurément cet idéal, que Guérin souf-
[rail tant de ne pouvoir saisir comme il le voyait pour l'emprisonner dans la (orme vice et diaphane d'une langue digne de le contenir, cet idéal rayonne, comme un ciel lointain, à travers les paysages qu'il nous a peints ; mais il n'y rayonne que pour ceux qui savent Vy voir. Tandis que pour le plus grand nombre, que la réalité visible attire, ce qui constituera le grand mérite de ces paysages, c'est leur vie, c'est la vérité d'impression de ces aperçus, transposés de la vision plastique dans la vision littéraire... et qui nous effacent presque du coup les paysagistes les plus vantés : Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame Sand, — dont la seule qualité qui n'ait pas bougé dans des œuvres déjà passées est d'être une paysagiste !
Chateaubriand est le Poussin du paysage ; pourquoi mèle-t-il des ambitions étrangères à son magnifique talent de peintre des choses naturelles ? Mais Guérin, lui, est vrai comme Claude Lorrain, et s'il nous avait peint le Midi comme il nous a peint l'Ouest, le pays du
soleil au lieu du pays des nuages, il aurait eu la transparence orangée de Claude et For fusible de son incroyable lumière. L'a[[eclalion n'oserait pas toucher, dans Guérin, à sa sensation exquise ou profonde. Le placer, comme Va (ait Sainte-Beuve, entre Bernardin de Saint-Pierre, le poète anglais Cowper et le lahiste Wordsworth, c'est évidemment rabaisser. Les lakisies ont des enfantillages. Byrun disait de Wordsworth qu'il niaisait souvent, et Byron ne se moquait pas : c'est la vérité. Eh bien, Guérin ne niaise fumais, et descend sans enfantillage aussi loin quepossible dans la simplicité ! Sans doute, aux premiers coups qu'il donna de celle plume qui est un pinceau, il rappela l'homme qu'il mail d'abord aimé. Les Études de Bernardin avaient été le vase vivant dans lequel il avait commencé de boire le lait des tendresses humaines pour la Nature... Mais, comme l'enfant grandi, yui a essuyé sa ronde bouche rose du lait maternel et qui n'a j>lus là que son propre souffle à lui, sa virginale haleine, Guérin ne fut plus que
Guérin, et il ne resta pas dans les [lois de sa chevelure ambroisienne, livrée à tous les vents de ses paysages, une seule des (leurs tombées de ce lilas de Bernardin sous lequel il s'était une minute assis.
Gœthe, si respecté par Sainte- Beuve, Goethe, qui aurait [oui si profondément du Centaure et qui aurait rêvé à son tour cet Hermaphrodite, (ils des Musées et des Pausanias, et qui devait devenir, dans la pensée de Guérin, le frère du Centaure ; Gœthe n'aurait confondu avec personne ce panthéiste original qui ne vit jamais au monde que la Nature, — la grande Nature qu'aimait Lucrèce, celle-là qui tient sous le bleu du ciel, entre deux horizons, — et, tout allemand qu'il fût. il aurait mieux compris que Sainte-Beuve l'interprétation presque consubstahtielle de celte nature que Guérin nous a [aile, dans ces fragments inouïs de pureté, de mollesse et de transparence, de contours sinueux et rêveurs .'
Tel il est dans ces deux volumes que [ai appelés les deux bords d'une coupe qu'il faut plus hardi-
nient incliner, ci Ici on va commencer de le lire cl de le goûter. Laissons-le d'abord entrer dans l'imagination contemporaine. Quand il y sera bien établi une fois, ce beau revenant, qui n'est pas un fantôme, nous retournerons à lui et nous en parlerons à l'aise...
Nous n'avons voulu que signaler par quelques mots l'entrée, dans la littérature française d'un pacte d'une distinction suprême, en train de dégager, quand il est mort, une ravissante personnalité. Nous le répétons et avec foie, il y a plus que ces deux volumes en Guérin, et il y a surtout une biographie intellectuelle et intime à faire de ce poète qui surgit maintenant, l'étoile au front, dans la constellation des poètes de son siècle. Celle que l'on a arrangée ici pour les besoins du moment n'appuie sur rien, — et, d'ailleurs, même en n'appuyant pas, ne nous donne qu'une époque de la vie de Guérin, et l'époque la moins intéressante de la vie de ce poète qui n'était encore que la larve de lui-même quand il s'en revint de la Chesnaye vers nous qui le revîmes à Paris ! Cette biographie
d'un poêle qui élait plus la Poésie encore dans sa vie que dans son talent, ce n'est pas le fusain rapide de Sainte-Beuve qui en tiendra lieu, si je ne m'abuse, et un lour ou l'autre, soyez tranquille* ! celle biographie qui manque toujours, et qu'on attendait, il y aura quelqu'un qui la [era (1).
1. Dans les derniers jours de sa vie, Barbey d'Aurevilly se promettait encore de l'écrire. Elle devait précéder ces quelques lettres, qui ont paru dans la Quinzaine (novembre 1894. etc.), avec une excellente étude de Georges Maze-Sencier. [Maurice de Gue'rui. Les Vies Closes :
Perrin, 1902). {frote de l'éditeur.)
Paris, 31 décembre 1836.
[A M. Jules Barbey,
Place Malherbe, 2. Caen.]
Vous sortirez de Caen le 6 janvier. Avez-vous mis cette résolution à l'abri des souffles qui amollissent ou emportent les volontés ?
Vous avez en vous-même de hautes retraites et d'une telle défense que vous avez pu épuiser l'opiniâtreté d'un ennemi le plus habile assiégeant du monde et qui va à l'assaut à genoux. Est-ce là que vous tenez en sûreté vos décisions de retour ?
Ah ! si mon espérance, qui a été si longtemps ne sachant à quel terme s'arrêter, devait quitter la date que vous lui assignez et se mettre à courir encore ! hélas ! elle ne courrait pas, elle irait
Traînant l'aile et tirant le pied, Demi-morte et demi-boîteuse.
Vous allez revenir ! Quel mot que celui-là et quelle perspective quand elle ne s'ouvre plus qu'à travers quelques jours !
Vous ne pouviez me donner un soin plus agréable que celui de vous disposer un logement, et sous le toit qui me couvre. Mais il a fallu retrancher de ma joie l'espérance de vous voir enfin entrer dans mon voisinage : il n'y a pas ici de chambre comme vous en voulez, à moins de cinquante francs, le service non compris (le service ne s'élève guère au-dessus de six francs). On m'en a montré une de trente, dont l'alcôve est fort grande et le plafond assez élevé, mais c'est au rez-dechaussée sur une cour, et peu de lumière. Au demeurant, nulle humidité et beaucoup de calme. Verrons-nous longtemps encore nos voeux les plus chers se briser à d'aussi petits achoppements que quelques écus ?
Gaudin m'a présenté chez madame de la Renaudière. J'ai reconnu en elle ce qui m'avait plu à la première rencontre aux Tuileries, il y a dix-huit mois : c'est une grâce calme qui règne autour de sa bou-
che, et qui n'est pas démentie par sa parole tempérée et accoutumée à suivre des contours assez purs. Je ne me suis guère appliqué qu'à vérifier mes souvenirs, et vraiment je ne croyais pas qu'une physionomie de femme pût demeurer si longtemps inscrite et avec si peu d'altération sur le fond de poussière froide et incertaine qui compose ma mémoire.
Scudo, le grand Scudo. est ici, et pour tout l'hiver. Je l'ai déjà vu et entretenu grâce au Baron, qui nous a traités magnifiquement le jour de Xoël. Le Vénitien a confondu mon attente et m'a paru un Tort grave personnage. Je m'imagine que sa gaîté a gardé le voile pour ne pas s'engager avec la familiarité d'écolier et les pesantes bouffonneries dont M. Francisque Michel a écrasé le banquet.
Minuit vient de sonner. Je suis heureux de vous consacrer les premiers moments de l'année qui Aient de naître. Les derniers débris d'une année et les premiers d'une autre ont servi à composer cette lettre. L'amitié, comme nous l'en-
tendons, passe les degrés <lu temps sans secousse et sans émotion.
Dites à mademoiselle Foulon que sa pensée, unie à un vœu que je fais pour moi-même, celui d'être bientôt amené en sa présence, s'entoure en mon âme des hommages les plus délicats que puisse offrir un demi-sauvage comme moi, et qui ne sail guère comme on en use avec les divinités.
Merci mille fois pour le Bernardin.
Tout vôtre à plein cœur,
M. DE GuÉRIN.
Vendredi, 3 lévrier 1838.
[A Monsieur Jules Barbey d'Aurevilly, 9, rue du Port-Mahon, Hôtel de Nèustrie, Paris. J
Voilà deux jours d'attente perdus. Laissercz-vous finir ce troisième jour comme les deux autres ?
Je voudrais vous voir, causer avec vous ; mais, hélas ! je n'ai pas de parole et je me retire confus de mes essais d'entretien. Écrire vaut mieux et toujours vaudra mieux pour moi ; de cette façon je dis à peu près ce que je veux dire, et d'ailleurs il y a dans le soin de placer les mots, quelque léger qu'il soit, une diversion qui trompe doucement les ennuis et fait qu'on arrive presque apaisé aux dernières lignes d'une lettre que le trouble a commencée.
Savez-vous quoi livre j'ai dans leg mains depuis trois jours ? Les lettres de mademoiselle de Lcspinasse. Quelle passion ! quelle femme pour le xvme siècle et pour tous les siècles ! Je n'ai jamais vu tant d'amour. Est-ce l'état du moment ou la puissance du poison qu'il faut accuser ? Je ne sais, mais aucune lecture ne m'a troublé comme celle-là. En vérité, je ne me savais pas une imagination si tendre et qui pût à ce point agiter mon cœur. Il m'a pris depuis trois jours une tristesse singulière ; quelque chose se remue dans mon sein ; \e ne me connais plus et je presse ce livre comme un trésor dont je serais jaloux. On m'a demandé s'il était intéressant, j'ai répondu qu'il m'ennuyait. Pourquoi ce mensonge et quel intérêt ai-je donc à cacher le charme que j'y trouve ? Mais tout cela n'est qu'imagination, pure imagination, sans doute : est-ce que je ne connais pas la mesure de mon cœur ?
il n'est pas fait pour ces passions où l'on dit : l'ous aimer, vous voir, ou cesser d'exister. Non, je ne le crois pas, ou il a un double
fond que je n'ai pas soupçonné.
Elle dit cent fois qu'elle est bêle, que l'esprit s'amoindrit en aimant, qu'une grande sensibilité fait du tort à l'intelligence et réciproquemont, enfin c'est tout du long et tout justement votre opinion sur cette matière. Je m'attache volontiers à ces deux autorités, mais d'où vient que rien dans mon intelligence ne peut me consoler de la stérilité de mon cœur et que de l'indemnité promise je n'ai pas reçu un denier ? Et vous, n'êtesvous pas de votre part une exception à cette loi ? Mais qu'elle est différente de celle que je fais !
Vous qui aimez comme une bête et n'en possédez pas moins tous les plus beaux privilèges de l'intelligence. Une petite explication, s'il vous plaît, ô vous femme et homme tout ensemble, à moi, espèce de demi-vie pour la tète et le cœur et peut-être... mais pour ce point-ci, la faute en est aux dieux qui firent ma jeunesse si triste.
Votre ami avec tout ce qu'il peut y avoir d'affection clans mon
:-$ LETTRES DE M. DE i.lKlilN
cœur, et cela, je le date comme elle, de tous les instants de ma dû .
Approuvericz-vous une suite de lettres sous ce titre : Lettres de...
à une (emme resiée son amie. Mais ma position et cent autres motifs m'interdisent une pareille composition. Mon Dieu ! que de folies par ma tête. Je finirai par mettre un peu de pitié dans votre amitié pour moi.
14 lévrier.
Je jouis d'une chaleur pleine dans la petite retraite qu'on a garnie pour moi. Les formes de la vie sont meilleures, mais le fond s'en ressentira-t-il ? Qu'est-ce que je viens vous dire ? J'aime et je suis aimé ; tout est dit, ce semble, avec cela ; pour plusieurs, peut-être, mais non pas pour moi. Toutes mes facultés ne sont pas remplies par cette certitude dont jouit mon cour ; le vide est plus haut, la souffrance s'y est réfugiée. L'amour, dit-on, c'est la plénitude de la vie. Qu'est-ce donc à dire ? Que je n'aime qu'à demi ou que ma vie est trop grande pour être remplie même par un amour parfait ? Je n'ai pas cette présomption et je souffre pourtant, et je ne jouis presque jamais de l'oubli de tout dans une seule pensée. 0 tête inquiète ! Il n'y a pour moi d'irré-
prochaines que les moments d'exaltation gagnée par les enivrements secrets de la pensée ou les aiguillons cachés dans les liqueurs spiri tueuses. Le bien-être dans l'irritation ! Dans cet état, il me semble que je ne puis comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à l'horizon entre deux mondes. Madame de Staël prétend qu'il est rare qu'un sentiment ou une idée soient dans touteleur force quand on peut les exprimer par une image; Dieu sait pourtant que je sens pleinement ce que je vous dis et que je serais fort empêché de vous donner une expression différente. On me trouve ici l'air triste, gêné, malheureux, si bien qu'on a été sur le point de me prendre à part pour une explication. Il leur semble que je me repens. J'ai protesté de l'absence de tout repentir des engagements pris, et de tout chagrin positif, et il n'y a rien de plus vrai. Mais comment persuader contre les apparences d'une figure frappée d'une tristesse ineffaçable ? Ah !
disent-elles, comme en se ravisant, c'est le retranchement de vos che-
LETTRES DE M. DE GUÊfilN H
veux qui vous rend d'une mine si austère ! Les cheveux repousseront et il n'y aura que plus d'ombre.
Adieu. Je remonte et vais faire le rayonnant autant que faire se pourra.
11 avril 1838 (1).
Hier, accès de fièvre dans les formes; aujourd'hui, faiblesse, atonie, épuisement. On vient d'ouvrir les fenêtres ; le ciel est pur et le soleil magnifique.
Ah ! que ne suis-je assis à l'ombre des
forêts !
Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux arbres les plus précoces ces premiers boutons que Bernardin de Saint-Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-être qu'au sein des forêts, clans la saison où la vie remonte jusqu'à l'extrémité des rameaux, je recevrai quelque bien-
(1) Cette lettre et les deux parties d'autres lettres qui suivent ont été données par George Sand dans son artic'e sur Maurice de Guérin (Reçue des Deux- Mondes, 15 mai 1840). Voir l'Appendice.
fait, et que j'aurai ma part dans l'abondance de la fécondité et de la chaleur. Je reviens, comme vous voyez, à mes anciennes imaginations sur les choses naturelles, invincible tendance de ma pensée, sorte de passion qui me donne des enthousiasmes, des pleurs, des éclats de joie, et un éternel aliment de songerie. Et pourtant, je ne suis ni physicien, ni naturaliste, ni rien de savant. Il y a un mot qui est le DieU de mon imagination, le tyran, devrais-je dire, qui la fascine, l'attire, lui donne un travail sans relâche et l'entraînera je ne sais où :
c'est le mot de vie. Mon amour des choses naturelles ne va pas au détail ni aux recherches analytiques et opiniâtres de la science, mais à l'universalité de ce qui est, à la manière orientale. Si je ne craignais de sortir de ma paresse et de passer pour fou, j'écrirais des rêveries à tenir en admiration toute l'Allemagne, et la France en assoupissement.
44 LETTRES IiE M. TiK filKHIN
...J'ai le eœur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je cherche quelque consolation à tout cela en rn'abandonnant avec vous.
Je déborde de larmes, moi qui soufl'iv si singulièrement des larmes des autres. In trouble mêlé de douleurs et de charmes s'est emparé de toute mon âme. L'avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me comble de biens cl de maux, mon étri cœur, d'incroyables combats, dos épanchements d'affection à entraîner avec soi l'âme et la vie et tout ce que je puis être ; la beauté du jour, la puissance de l'air et du so îeil, ail, tout ce qui peut rendre éperdue une faible créature me remplit et m'environne. Vraiment je ne sais pas en quoi j'éclaterais -il survenait en ce moment une musique comme celle de la Pastorale. Dieu me ferait peut-être la grâce de laisser s'en aller de toutes parts tout ce qui compose ma vie. Il y a pour moi tel moment où il me semble qu'il ne faudrait que la toucher du doigt le plus léger pour
que mon existence se dissipât. La présence du bonheur me trouble, et je souffre même d'un certain froid que je ressens ; mais je n'ai pas fait deux pas au dehors que l'agitation me prend, un regret infini, une ivresse de souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé et qui sont plus riches que la présence même du bonheur ; enfin ce qui est, à ce qu'il semble, une loi de ma nature : toutes choses mieux ressenties que senties. Demain, vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir.
Codai corne corpo moiio cade.
Adieu ; la soirée est admirable ; que la nuit qui s'apprête vous comble de sa beauté.
...Vous voulez donc que j'écrive quelque folie sur ce fol de Benvcnulo ? Ce ne sera que vision d'un bout à l'autre. Ni l'art ni l'histoire ne s'en trouveront bien. Je n'ai pas l'ombre d'une idée sur l'idéal, et l'histoire ne connaît point de galant
46 LETTRES ItE M. DE Gl'ÉRIN
homme plus ignorant que moi à son endroit. N'importe, je vous obéirai. N'êtes-vous pas pour moi tout le public et la postérité ? Mais ne me trouvez-vous pas plaisant avec ce mot où sont renfermés tous les hommes à venir qui se transmettront fidèlement de l'un à l'autre la plus complète ignorance du nom de votre pauvre serviteur ? Je veux dire que je n'aspire qu'à vous, à votre suffrage, et que je fais bon marché de tout le reste, la postérité comprise, pour être aussi sage que le renard gascon.
LETTRES DE M. DE GUÉRlN 47
Lundi, 16 avril, lendemain de Pàijiies.
La grand'messe (je l'ai entendue debout) m'a tellement fatigué que je n'ai pu faire autre chose dans toute la journée d'hier que déjeûner, dîner et ne rien faire. Cette faiblesse que je ressens dans les sources mêmes de la force, me fait tomber dans la plus triste mollesse. Rien n'est doux comme le relâchement volontaire de l'énergie, l'indolence des hommes forts est presque glorieuse, et il y a je ne sais quelle grâce à laisser aller au sommeil ou aux voluptés des membres pleins de vie. Mais l'affaissement du vieillard, mais tomber corne corpo morto cadde, qu'y a-t-il de plus cruel que cet anéantissement et sa honte secrète ? J'ai pourtant, comme vous, mes coups ne trompette de Guillaume Tell : le timbre si éloquent de votre voix, quelques accents de musique,
48 LETTliES DE M. DE GUÉRIN
rerum natura, les beaux-atrts. 0 vous qui n'entendez rien à la beauté plastique, comment avez-vous toute l'éloquence de ces matières et pouvez-vous soulever tout ce qui me reste de vie par quelques paroles î Vous m'avez laissé tout ému 'et rame pleine d'un feu que j'aime, la dernière fois que vous êtes venu.
Qu'il fait bon disputer avec vous sur les sujets où vous prétendez n'avoir que de l'ignorance, et qu'il y a de charme à voir l'ardeur de votre âme échauffer le paradoxe dont vous voulez vous couvrir :
travers le masque, on voit à plein le traître.
Le temps est des plus fâcheux aujourd'hui. Vous me verrez demain si le jour est meilleur. Si je ne pouvais sortir, me dédommagerez-vous par quelques lignes ?
Y ours.
Lundi, 2i avril.
Je vous vois bien triste aujourd'hui par ce temps qui corromprait la joie la plus vive. Vous portiez, la dernière fois que vous êtes venu, la plus forte empreinte d'ennui je vous aie vu depuis longtemps ; et c'est si rarement que vous sortez sans masque lorsque vous avez quelque douleur ! Ce que vous souffriez avant-hier était donc bien cruel ? Je ne viens pas vous aider contre votre ennemi ; les avis en pareille matière sont de peu de secours, et vous vous passerez bien d'un second aussi faible que moi. Je veux tout simplement que vous lisiez de mon écriture puisque vous y prenez plaisir et que c'est autant de sauvé sur votre mal. Mes ennuis ne ressemblent pas aux vôtres et ne peuvent leur ressembler ; voilà pourquoi je puis vous parler de tout, même de ce qui m'accable le plus, sans vous
50 LETTRES J)li M. DE (il'KKiN
causer nulle fatigue. Ce sont des récits étrangers, qui font que vous vous détournez de vous-même pour les écouter. Il y a peu d'accident dans ma vie, point de grande douleur ; ni combats, ni retours de la fortune intérieure. Mon histoire morale se réduit à quelques traits que vous savez, et je ne pense pas que l'avenir la grossisse de beaucoup d'autres. Tout en moi se passe dans un coin de cerveau : c'est une contrée assez étrange, mes récits sentent un peu le visionnaire, mais comme jusqu'ici je n'ai attaché d'autre prix à mes rêves que celui que vous leur avez donné, peu m'importe quels qu'ils soient, pourvu que vous y trouviez quoique diversion à votre cœur.
Quel change avez-vous donné ces jours-ci à cette terrible préoccupation ? Quand serez-vous donc aux affaires ? Il n'y a pas d'autre moyen de vous sauver de vousmême. Les hommes comme vous ont beau vieillir : ils Ressemblent au saule tout ouvert, tout délabré pnr le temps, et toujours plein de sève.
Farewell, and yours for ever.
LETTItES I)L M. Ht GUEJUN
Mardi soir, 22 mai.
Il pleut. Qui sait si je pourrai vous voir demain ? Causons donc un peu, et avec cette chère illusion qui nous vient d'écrire, tâchons de nous récompenser. 11 est vrai, je ne tire pas de cette ressource tout ce qu'elle contient ; je me délibère rarement à écrire, et cela encore pour fournir une carrière de quelques lignes sur un morceau de papier qui n'envelopperait pas une boucle de cheveux. Mais quoi !
ignorez-vous que tout se passe laborieusement clans ma tête et que rien n'en sort que par une manière de sécrétion des plus lentes et des plus douloureuses ? Ah ! j'ai une organisation bien cruelle ! Elle m'accorde avec tant de peine ce que je lui demande 1 Ingrate, elle vaudrait beaucoup mieux. Je ne veux pas vous dire tout ce qu'elle me coûte de souffrances ; vous ne pourriez le croire et vous estime-
LETTRES DE M. bE GUERI X
riez que je suis dans ces accès où je retourne sur moi-même et suis tout attaché à me ronger le sein.
Cependant ce que vous disiez dimanche est bien vrai : j'aime à écrire ; mais c'est un penchant triste et plein d'angoisse comme celui qui nous entraîne à exercer une manie douloureuse. Oui, nous sommes de drôles d'animaux :
vous vous plaisez à goûter tout ce qu'on peut goûter de la mort sans l'avaler tout à-fait, et moi je suis assez friand de l'émotion de la pitié pour me rendre a mes propre- yeux un des plus déplorables mortel-.
Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où cependant, j'en suis bien sûr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix. ' la destinée de la perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien, et de la plus belle eau, qui ne seront jamais tirées à la lumière !
Demain, si les nuages tarissent, vous me verrez chez vous dans les premières heures de l'après-midi.
Voyez la folie ! Je voudrais écrire quelque chose pour une revue, pour battre un peu monnaie ; mais je n'ai dans la tête que
des sujets insensés, l'Hermaphrodite, par exemple. Personne d'assez hardi pour publier cela. Qu'en pensez-vous ?
Votre ami Héautontimorouménos.
Jeudi après-midi, 7 juin.
Vous voulez savoir dans quel état je suis sorti du sommeil. J'ai ressenti dans mes nerfs cette fatigue qu'y laisse une scène de tendresse, et dans mon cœur quelque chose comme la présence d'un sentiment dont le poids nous charge à la fois et nous charme. Ma tète est dégarnie de fantômes que les sons y avaient assemblés, Virgile, le Poussin, Claude Lorrain, el de plus doux encore : je suis rentré dans ma solitude.
Vous savez ce que j'aime dans ma pensée, sous quelles préoccupations je me plais à placer mon esprit : la vie étendue sous les campagnes, des sens tirés au gré de ma fantaisie du nombre infini des apparences, des rapports menés d'un objet à l'autre non par le raisonnement mais par le caprice ou je ne sais quel instinct ; enfin, comme ce berger qui voyait
les eaux courir dans l'épaisseur du sol comme il eût fait à travers le cristal le plus pur, mon imagination est attentive à mille scènes qui se passent, dit-elle, sous l'impénétrabilité de la matière. La symphonie d'hier n'a-t-elle pas chanté tout cela ? mais sur ce large fleuve chacun pouvait lancer son navire et le voir voguer les voiles pleines.
M. Augier est sorti tout triste. Il a découvert un idéal qu'il désespère d'atteindre. Pour moi, dont la confiance se dissipe si souvent et à tant d'endroits, je me sens toujours porté plus avant dans les mers, et je ne me détacherai pas encore (pour mon malheur peut-être) de la poursuite de l'île trompeuse.
Vous ne me saviez pas si affermi dans mes desseins. Mais je suis mal dégrisé et il faut mettre les I rois-quarts de ceci sur le compte des flûtes et des violons.
Adieu, adieu, et fol ou non toujours vôtre.
Jeudi, 2 heures après-midi.
14 juin.
Le jour est triste et j'imite le jour. Ah ! mon ami, que sommesnous ,ou plutôt que suis-je, pour souffrir ainsi sans relâche de toutes choses autour de moi, et voir mon humeur suivre les variations de la lumière ? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était un travers de ma jeunesse qui disparaîtrait avec elle ; mais le progrès des ans, en quoi j'espérais, me fait voir que j'ai un mal incurable et qui va s'aigrissant. Les journées les plus unies, les plus paisibles, sont encore pour moi traversées de mille accidents imperceptibles et qui n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que vous ne pourriez croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie, et quel fil si léger qui soit plus mobile que mon âme ?