I.ETTP.KS DE M. HE (UKKIN
J'ai à peine écrit quelques pages de cetle lettre dont le travail avait d'abord tant d'attraits. Qui sait quand je la terminerai ? Mais j'y mettrai h* dernier mot, assurément:
je ne veux pas accepter le dédit cent fois offert par l'esprit le plus inconstant et le plus prompt au dégoût qui fut jamais. Vaille que vaille, vous aurez celte pièce, pièce en effet et des plus pesantes ; attirail de phrases presque pédantes sous ce joli nom de lettre qui suppose toute la grâce de l'esprit et ce qu'il y a de plus heureux dans les hasards du style, le tout plus léger qu'une vapeur. Si j'en croyais mes lueurs de bon sens, je renoncerais pour toute la vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme (l'idéal) s'élève et devient inimitable. Ce mot propre, cette expression, la seule qui convient, dont parle La Bruyère, je n'ai jamais reconnu au contentement de mon esprit que je l'eusse saisie ! Et l'eussè-je attrapée, reste l'arrangement et les combinaisons infinies, et la variété, et le piquant, et le solide, la nouveauté dans les termes
usés, l'imprévu, l'image dans le mot et le contour, la justesse des proportions, enfin tout, le don d'écrire, le talent, et de tout cela je n'ai guère que la bonne volonté. — Demain, si vous voulez, nous irons dîner chez Gaudin.
Pardonnez-moi ce cours de rhétorique. Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc, le pédant !
Adieu. Bonjour.
LETTRES DE M. DE Gl KI'.IN 59
Mercredi, 20 iuin.
Si vous voulez entendre parler d'un homme sans force, pris de langueur et de sommeil, informezvous de moi. Aurais-jc avalé quelque narcotique ou serait-ce le commencement d'une certaine léthargie où je voudrais tomber enfin pour avoir la paix ? Ah ! ce n'est sans doute qu'un engourdissement passager du serpent ; bientôt l'âme lui reviendra avecque la colère.
Mon ami, je suis l'incorrigible, celui qui vous chargera éternellement du mécontentement qu'il a de luimême, de toutes choses et quibusdam aliis. Yètes-vous point excédé de ces ravauderies d'une humeur que rien n'apaise ? Nul ne sait ce qui se passe en moi ; j'ai avec tout le monde le bon sens du silence.
Je ne sais qu'une personne au monde à qui je voudrais comme à vous découvrir le dessous de ma taciturnité. Je vous dis tout : mais peut-on tout dire et ne sauter aucun détail des misères intérieures ?
Je ne vous épargne guère, et pourtant de combien de points je vous fais grâce ! Vous savez que tel jour j'étais triste ou gai, abattu ou plein de courage ; mais les causes do tout cela, vous les ignorez. Là surtout est la misère et ce qu'il y a de plus digne de pitié. Des hommes sont morts pour avoir flairé un billet parfumé : ce qui me pénètre et porte la souffrance dans mon sein n'est pas moins subtil que ces poisons invisibles. Joignez à cela des souffrances de cœur aussi bizarres cjue tout le reste, des mélanges incompréhensibles, des passions sans cnlhousiasme ; ah ! c'est là mon grand mal, un cœur qui ne s'exalle jamais et qui n'aime pas moins, ce qui rend mes affections semblables à des maladies chroniques pour le degré de douleur et les singularités. Un homme enfin fait de telle sorte que s'il était en peinture il passerait pour l'ébauche d'un artiste plein de passion et d'idéal, mais tout cassé par l'âge et pleurant son antique ardeur.
Encore de la folle mélancolie.
Adieu.
Mardi soir, 10 iuillet.
Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces belles fêtes de la lumière et de l'air ? Je suis inquiet et ne sais trop à quoi me dévouer. Ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le calme. Le soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes d'étranges pensées dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre davantage et les limites sont plus cruelles. Que sais-je enfin ? Je ne vous répéterai pas mes ennuis ; c'est une vieille ballade dont je vous ai bercé jusqu'au sommeil.
J'ai songé aujourd'hui au petit usage que nous faisons de nos jours : je ne parle pas de l'ambition ; c'est dans ce temps chose si vulgaire et les gens sont travaillés de rêves si ridicules qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au milieu de tant d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité.
Je veux dire que nous vivons fort chrétiennement, usant de ce monde
conformément au précepte de saint Paul, et plus loin moulés par notre imagination que ne l'était Tantale par la fraîcheur de l'eau qui irritait sa lèvre et le charmant coloris fies fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air ici de mettre la vie dans les jouissances, et je ne m'en défendrai pas trop, le tout, bien entendu, dans les intérêts de notre immortel esprit et pour son service bien compris; car. disait Sheridan, si la pensée est lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et quand elle est venue, un verre de bon vin la récompense. Ah ! oui, n'en déplaise aux spiritualistes et partant à moi-même, un verre de bon vin est l'âme de notre âme et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes les chansons dont on nous repaît. Mais je parle comme un hôte du Caveau, moi qui voulais dire simplement que la vie de notre temps vaut à peine une libation.
Demain je dîne chez la Baronne.
Peut-être me verrez-vous entre midi et quatre heures. Sinon à après-demain.
Adieu. Que la nuit qui s'apprête vous comble de sa beauté.
LETTRES DE M- DE (.ll.UIN 63
Mardi 2 heures, 24 [uUlet.
Prenez en considération le ciel pluvieux, la volonté souveraine de mia Caro, et accueillez gracieusement ce petit courrier. Voilà deux promesses faussées et deux billets payant pour ma personne : je serais plein de remords si je ne savais que je vous envoie à peu près ma valeur dans ce que je vous écris, et qu'à tout prendre mieux vaut encore me lire que m'écouter.
Voici ce que vous m'avez demandé l'autre jour, celte analyse du secret de ma très aimable nature.
Maudit censeur, te tairas-tu ?
« Froid et enthousiaste ; examen et imagination ( imagination et examen serait plus juste, mais je transcris). Pas de beauté humaine vivante qui ait échappé aux redites après la chaleur du premier regard. Découverte immanquable de quelque attitude, mouvement de traits, geste ou façon, qui désen-
chante et gale tout l'idéal. La beauté se dément toujours par quelque endroit. Courte admiration, amour impossible. Esprit mécontent, disposition à la satyre triste et amère, dominée par un amour et une puissance extraordinaire pour l'idéal.
Chûtes subites de l'enthousiasme ou de la gaîté mortellement blessés par des traits connus de moi seul ».
J'avais écrit un peu plus haut :
« L'enthousiasme dans une intelligence médiocre : De toutes les combinaisons tristes ou ridicules que présente l'esprit humain, aucune ne me fâche autant que ccllck'i. » Serait-ce pas le secret de mon éternel mécontentement ?
Débrouillez tout cela si vous pouvez ; pour moi, grâce à Dieu, je commence à me soucier assez peu de ce qui peut se passer en moi. et veux enfin me démêler de moimême en plantant là cette psychologie qui est un mot disgracieux et une manie fort sotte de notre siècle.
Jeudi, 3 heures, 2 aoùl.
Je vous dirais bien des choses du fond de l'ennui où je suis plongé, de prolundis clamai em ad te, mais il faut que je m'interdise ces folies : elles n'ôtent rien au mal, et l'on prend la ridicule habitude de se plaindre. Xuus axons tant de ridicules ([lie nous ne connaissons pas, qu'il faut du moins, autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui sont manifestes.
Vous m'avez dit un jour qu'en sortant du collège je devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, sans doute, j'étais vrai et ne jouais pas à l'ennui et au dégoût.
Ah ! n'en doutez pas. Si je n'ai pas de bon sens, j'ai du moins un peu de ce goût qui est le bon sens d«^ l'esprit, et rien, à mon jugement, n'est plus choquant, surtout à notre âge, que ces affectations de collège.
06 LETTRES DE M. HE (iVÉlilN
Dieu merci, je ressemble assez peu à ce que j'étais dans ce tempslà, et, si j'affectais quelque chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors. J'ai le malheur de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous les grilles de Stanislas : voilà la ressemblance ; à celte époque de mon ennui, j'en disais plus qu'il n'y en avait, aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y eu a : voilà la différence. Dans le nouvel état où je dois m'engager, le fond si riche que j'ai en moi recevra sans doute de grands accroissements :
mais l'ennui grandissant, ma discrétion se fortifiera, et je ne désespère pas de parvenir bientôt à la perfection du silence. Dans l'état présent, mes ennuis peinent avoir quelque originalité étant mêlés d'imagination et revêtus de quelque coloris. Une fois marié, adieu même à ce triste charme : je souffrirai les maux de la condition, et quelle condition plus commune ?
Alors, vraiment, sous peine du ridicule le plus vif, je devrai me taire.
J'espère de mon bon goût la force de sourire et de fredonner sur tout ce que je prévois. En attendant,
LETTRES Ut M. DE t.lKKIN 67
j'use de mon reste, comme on dit, pour vous conler les caprices rarement piquants mais toujours douloureux de mon imagination. Voulez-vous savoir ma vie ? Je me couche à neuf heures du soir pour me lever à neuf heures du matin :
le reste de la journée va comme il peut.
Mandez-moi quel soir vous voulez que nous allions rendre notre visite aux jeunes attraits de madame Bodiment. Adieu.
Jeudi après-midi, 23 août.
Il pleut. Ah ! que je suis heureux de cette tristesse du temps, et qu'il y a du charme à se sentir tomber de saison en saison ! C'est le plaisir de passer que nous goûtons ainsi. Si la vie ne passait pas ou si nous ne passions point dans la vie, les changements ne nous toucheraient guère, et je ne vous parlerais pas si souvent de l'état des jours et des symptômes du retour du printemps ou de l'automne. Autrefois je n'étais pas si pressé de vivre ; je désirais vivement l'avenir, mais je savais l'attendre assez patiemment. Aujourd'hui, à peu près établi dans la vie et n'ayant aucune entreprise dont la fin soit cachée dans les années que j'attends, je suis travaillé d'impatience et trouve que rien n'est long comme le temps. J'ai cela de commun avec les grands personnages qui ne font qu'aller et venir et ne sauraient rester en place.
Vous m'avez rendu encore plus beaux ces vers de Racine :
LETTRES DE M. DE Gl'ÉRIN 69
Je la vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais
parler.
Et encore n'était-ce pas elle, ni son ombre, mais une simple lettre.
Je suis persuadé que sa vue soudaine vous eût accablé et que vous ménager de ces surprises ne serait pas être de vos amis. Ah ! qu'êtes vous devenu en entrant dans cette loge ? Mais vous étiez préparé, et votre pauvre cœur a pu supporter sa joie. Avec un cœur comme celuilà il doit y avoir des moments d'horrible souffrance ; mais on est à l'abri de la consomption, de l'anéantissement douloureux dans l'inertie, mal nécessaire de ceux que le cœur n'agite ni n'échauffe. Ce sont des eaux dormantes qui ne connaissent ni les vents ni le soleil, et qui se gâtent dans l'ombre.
Samedi 25. on renverse le pot ici:
je viendrai vous demander à dîner Dites-moi si cela vous accommode.
Si nous faisions ce jour-là celte éternelle visite que vous savez ?
Qu'en pensez-vous ? Je m'équiperais à l'avenant.
For ever vôtre.
Vendredi 5 heures, 5 octobre
Je suis arrivé paisiblement, paisiblement j'ai dormi,, et pas le plus petit malaise n'est venu rompre le bien-être que j'avais gagné à notre souper. C'est ainsi que tout ce que je goûte avec vous est sans mélange et que la vie ne m'est bonne qu'avec vous. Le reste des jours se passe misérablement ; de singulières souffrances s'en emparent, et le plus âpre dégoût est la seule saveur que je tire de la plupart des choses. Mon imagination no mord plus à aucun appât : il lui faudrait quoique reste d'illusion, et tout ce qu'elle en avait s'est dissipé jusqu'au plus faible atome. Je ne suis plus en peine que d'une chose, c'est de vivre sans être cruellement affecté par les plus petites portions du temps. Mais quelle matière peut entretenir une préoccupation capable de lier mes esprits inquiets et de m'affranchir
du sentiment de la durée comme fait le sommeil ? Il faudrait aimer une chose pour elle-même ou pour co que l'esprit peut y ajouter ; mais quel sujet possède assez de charmes qui ne soit pas desséché après quelques jours, et qui est assez épris de son imagination pour ne pas découvrir en elle mille ridicules d'où part le désenchantement. Hélas ! rien n'est beau comme l'idéal, mais aussi quoi de plus délicat et do plus dangereux à toucher ? Ce rêve si léger se change en plomb souvente fois, dont on est rudement froissé. Que ne suis-je né propre à traiter la réalité sérieuse ou plaisante ? L'esprit doit être content d'une façon égale et sûre, s'exerçant sur des sujets solides et positifs comme un champ à labourer. Ou bien encore quelle belle carrière, ferme et sans horizons trompeurs, que celle où l'on va ramassant les ridicules et tirant quelque parti des sottises qui nous font souffrir, au lieu qu'il faut pâlir et se taire quand on a reçu ce genre d'esprit malencontreux qui absorbe et ne rend pas.
Adieu, mon ami. Je finirai ma
complainte par un vers de celle du Juif errant :
Hélas! mon Dieu!
J*' vous laisse sur cette jolie chute.
Ma sœur arrivera dimanche dans l'après-midi.
LETTRES DE M. DE Gl'ÉIMN 75
Jeudi midi, 28 {écrier 1S39.
Qui pourrait, ô soleil! t'accuser d'imposture
s'écrie Jacques Delille. Je porte aujourd'hui le même défi et tout aussi pompeusement, car il a scrupuleusement tenu toutes les promisses qu'on m'avait faites en son nom. Je vais mieux, et toujours mieux depuis mardi où le soleil a commencé à se faire sentir.
Le divin aiguillon m'a piqué et j'ai poussé un cri de vie. Aies forces se rassemblent ; je puis me soutenir et je me relève de cette profonde faiblesse où je m'étais presque perdu. Reste le mal de gorge et reste la toux ; mais ce sont mes moindres soucis : pourvu que je rattrape un peu de forces et que je puisse vivre sans me traîner, je suis content. Il n'y a rien de pis que de s'affaclir et de se fondre dans un lit. Sans être empereur, je voudrais mourir debout.
Si le beau temps ne s'interrompt pas, si le fil si délicat de la convalescence, qui me reguinde à la vie, ne se casse point en chemin, j'espère que nous pourrons bientôt nous rejoindre et commencer à nous dédommager de ce triste hiver. Quand mes jambes seront un peu raffermies et mon appétit redevenu honorable, je voudrais qu'un petit dîner rajustât nos vieilles causeries depuis si longtemps brisées. Vous trouverez fort impertinent que je vous parle de dîner tandis que vous logez Grimaldi dans votre bourse ; mais qu'au Grimaldi ne tienne : je parviendrai bien à ramasser de ça, de là, assez de piécettes pour me déclarer votre amphitryon.
Bourdonnel est venu me voir mardi. Je lui ai trouvé le visage singulièrement altéré. Il allègue les travaux de sa thèse.
J'étais hier au Bois de Boulogne ; je vais partir pour le Jardin des Plantes : de ménagerie en ménagerie.
Je vous attends, ensemble Madame de Gesvres.
Votre
LETTRES DE M. IiE GUÉRIN 77
Vendredi soir, 15 mars 1839.
J'ai vu ce matin le docteur, qui m'a donné d'assez bonnes nouvelles de votre névralgie. Ce bon docteur m'a presque grondé d'être resté si tard chez vous et d'avoir osé manger une perdrix aux truffes ; mais la plus heureuse digestion et un bon sommeil (Dieu vous en ait donné autant !) m'ont justifié avec surcroît. — J'ai maintenant l'esprit assez tranquille et suis tout entier renfermé dans le plaisir de vous écrire. La maison même est assez paisible et l'on y respire un peu plus à l'aise, comme à la faveur d'une trêve (1). Mais la folie va toujours son train, se contentant de
(1) Le triste élat de santé de Guérin, — il mourait peu de semaines après sa dernière lettre, — lui rendait très excusablement douloureux les inévitables froissements de la vie commune avec la tante qui avait servi de mère à sa toute jeune femme. Note de l'éditeur.
n'être que bouffonne. Hier soir, par exemple, ma pauvre tante a déclaré, dans une discussion religieuse, qu'elle respectait fort et n'avait jamais enfreint les commandements de Dieu, mais qu'elle se moquait des commandements de l'Église et qu'elle ne s'en croyait pas moins bonne catholique...
On passe bien des folies aux femmes et elles font passer bien des folies ; mais, encore un coup, il y a un degré, même pour l'absurdité, et il est un point où la déraison n'a plus de sexe : c'est de l'extravagance pure...
Mais je voudrais avoir prouvé que je ne suis pas coupable d'intolérance en matière de vie privée, et que je vis, ma for, tout autant que le puis.
Dimanche, 11 heures, Il avril.
Enfin, après huit jours du plus profond anéantissement, je me reprends à la vie par l'acte le plus doux qui puisse m'y rattacher, vous écrire, mon ami, comme au temps de ma plus belle santé. Il y a bien un mois que je ne vous ai envoyé le moindre petit billet : je ne sais ; les dates sont un peu brouillées dans ma tète, mais je m'en rapporte à vos plaintes et à la longue interruption qifont souffert toutes mes habitudes. Vous aussi vous avez souffert et beaucoup, mais dans la vie ; moi, j'étais gisant dans cet état sans nom où l'homme n'est plus rien que la matière de la douleur physique. Ah ! corps de mort, que tu es détestable ! Et nous revenons à la santé, à la vie, comme les lapins de La Fontaine au thym et au serpolet, avec une. merveilleuse confiance. Déjà les projets me reviennent en tète, et j'en ai un pour aujourd'hui qui me rend aussi préoccupé et aussi joyeux que le marmot qui s'apprête à lancer son
LETTRES \>K M. DE Gl'ERIN
premier cerf-volant : Si l'après-midi répond à la matinée, Caro et moi nous devons monter clans une voiture découverte, mxjlord ou autre, pauvrement, et nous glisser jusqu'à l'air pur de la campagne.
Mais avant de sortir de la \ ille1 un petit détour nous mènera à votre porte politique et vous verrez devant vous votre ami ressuscité, devenu barbu et plus maigre que Don Quichotte.
L'ne nouvelle. Nous attendons la prochaine arrivée de M. Frédéric Dulac, mari de la sœur de Caro. Il vient pour régler ces comptes d'association de commerce dont je vous ai parlé quelquefois. Pour moi, je suis résolu à garder ma profonde nullité, jusqu'à ce qu'un fait quelconque me mette le sceptre en main. Alors le roi fainéant sortira du monastère. Tous les actes de ma tante ont pour but la conservation du pouvoir ; c'est l'idée fixe de ses extravagances. Comme il ne s'agit pas entre nous des fleurs de Lys, qu'elle gouverne ou dégouverne tout à son aise.
Adieu, toujours et toujours votre ' G. G.
Jeudi 5 heures, 16 mai 1839.
Je suis retenu dans un état si bizarre qu'il est impossible de le définir et que je me dispenserais de vous en parler si vous n'attendiez pas toujours des nouvelles de votre malade. Je vais donc comme d'habitude, c'est-à-dire poursuivant la même routine de journées stupidement endolories. Mais laissons là ce bulletin et parlons de vous d'abord et puis d'autres choses. Voilà donc M. Thiers hors de toute espérance ; cela me fâche peu pour lui, mais beaucoup pour vous. Au demeurant vous n'aviez pas léché trop vivement l'appât et vous vous êtes épargné le désappointement.
Mais vous n'en demeurez pas moins à sec, comme le poète de Boileau :
sur le Wahal ainsi que sur le Leck; c'est votre maladie, à vous, en ce moment. et je veux en avoir les bulletins. Me reprocherez-vous ce sentiment un peu féminin ? je vous en
veux d'avoir affronté le plus inutilement du monde les balles de l'émeute. Souvenez-vous donc des vers de Voltaire sur le salpêtre entassé par des sots. Je veux bien que vous ne songiez pas à vous, mais n'avez-vous pas d'autres vousmême qu'il n'est pas permis d'oublier ? Soyez donc un peu moins de notre nation et n'allez pas ainsi coquetter avec la mort.
M. Frédéric est arrivé hier ; il loge ici. Je suis si fatigué que j'ajourne tout récit. En quatre mots, de vive voix, je vous dirais le tout, qui se résout favorablement.
On rentre. J'écris dans le salon, il faut que je plie bagage.
Farewell.
Mardi après-midi, 27 mai.
Je vis toujours dans mon lit et je crois que j'y vivrai jusqu'à ce que le reste de la maison soit devenu plus habitable. Mon corps ne souffre pas de cette position, et mon esprit, je vous le jure, s'en trouve beaucoup mieux. L'inviolable barrière de mes rideaux me garantit la paix, et je suis naturellement plus près du pays des songes, où je me retire en fugitif après l'avoir si longtemps habité de mon plein gré.
.{Une heure. Je reçois votie lettre. Je me remets à vous dire ce que \e fais, ce que \e pense...) Il y a une bonne contre-partie à vos folies de cœur, ce sont mes folies de tète ; et encore y a-t-il en votre faveur cette différence que vos souffrances sont humaines et qu'on peut les avouer, tandis que la cause de mes plaintes est presque indéfinissable et ne serait pas admise
par un moraliste. Qu'est-ce qu'un homme qui est réellement organisé comme les Précieuses ridicules feignaient, de l'être, et qui trouve une des amertumes de la vie dans cette organisation de comédie ? Il n'y a que vous et ma sœur qui sachiez cela, et encore (quelle misère !) n'avez-vous pas eu le suprême détail de ces souffrances. Ali ! si j'avais un peu de vie dans le cœur, tout serait adouci. Un brin d'amour me tirerait d'affaire ; enfin, selon ce que j'ai toujours et partout entendu dire de ce merveilleux spécifique, il m'en faudrait aussi peu pour me faire vivre qu'il faut de certains poisons pour faire mourir. Mais rien, pas un atome. Pour m'aider, pour me consoler, je ne trouve en moi que l'affection raisonnéc, c'està-dire le devoir. Caro est charmante, elle m'aime de la façon la plus tendre et la plus flatteuse qui puisse être. A tout cela je ne puis rendre qu'une affection fraternelle dans la réalité, quoique mon langage et mes yeux, heureusement trompeurs, expriment tout autre chose. J'ai le contentement philosophique de la rendre heureuse,
LETTRES DE M. I>P; GUÉRIN 8."i
d'entretenir de mon mieux l'illusion sur laquelle est fondée sa vie; mais cette satisfaction rationnelle est le seul fruit que je recueille de notre union. Mes croix sont sans onction, comme disent les mystiques, et je pratique l'affection sans douceur intérieure et parfaitement désintéressée, qui est la théorie de l'amour pur. Voilà de tristes conditions pour le bonheur de la vie domestique; encore avec les données communes mon état serait-il supportable, et la paix serait-elle où le bonheur des affections vives ne peut pas être ; mais vous savez où le sort m'a jeté, moi dont les conditions vitales sont la paix et un certain bon sens autour de moi.
Réellement, je n*ai d'asile pour ma pauvre nature effarouchée que la chambre où je m'enferme, le morceau de papier où je vous écris et quelques songes où je m'engage. Si la santé me revient, les dîners tête-à-tête reviendront aussi et l'abandon de nos pas dans les nuits d'été, enfin quelque beau débris du charme d'autrefois, et nous ne voudrons pas mourir encore.
86 LETTRES DE M. DE Gl'ÉRIN
Je n'ai rien vu du grand Bourdonnel.
La petite Bretonne au joli regard est arrivée ce malin. Caro m'engage à vous offrir cet appât.
Et madame de Maistrc ? Ma sœur demande quand vous vous résoudrez enfin à vous présenter chez elle.
Addio, amico : vostro fedele.
Je suis toujours dans le môme état ou à peu près.