‹ Lettres à Jacques Souffrant, ouvrierChapitre 29 sur 29 · LETTRE VINGT-UNIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE VINGT-UNIÈME

SSJuin.

Au moment de t*écrire pour la dernière fois^ mon ami Jacques, je m'interroge et je me demande si j'ai bien rempli le cadre que je m'étais tracé, si je n'ai pas, dans Pentraînement de mes confidences hebdomadaires, laissé ma pensée aller au-^delà de la ligne inflexible que je m'étais imposée.

Soldat de la civilisation, aî*je appelé au secours de mon drapeau la violence et la barbarie ? Homme d'é-

tode, ai-je blasphémé contre la patience humaine? Défenseur du droit, ai-je invoqué la force ? Républicain sincère mais conciliant» ai-je trop fait plier mes principes sous des raiaoos de teoip^ d# moraiSi d'habitudes ? Dans ma crainte des exagérations, ai-je sacrifié la philosophie à Faction, ou bien n'ai-je pas laissé la part trop large à l'utopie ?

Toutes ces questions, je me les &is de bonne foi, sincèrement, pour rectifier ici, à la dernière entrevue, Texpression qui aurait trahi mes pensées, le mot jqui serait au-dessous de mon sentiment. Eh bien ! je me rends cette justice que je n*ai pas failli à ma parole et que je signerai cette dernière lettre comme j'ai signé la première, avec les mêmes convictions, avec les mêmes espérances dans la démocratie, la même horreur pour la réaction, les mêmes défiances pour les entraînements socialistes.

Qu'ai«je voulu dam ces lettres? T'etpliqii#r \m raisons de ta préf^f^ace pour b Iiépiiblk|u6} t4 fairt aimer ce gQayerMment qui ne sera la TérM que U jour de la réalisation de |a triple âevise« Je t'ai montré que les hommes auxquels tu as confié, depuis 1848 et 1849, tes destinées, te trahissaieot et trafiquerMtat au bespiQ de la révoiutîoQ que tu u &ite# eoiMe 4m

titrei, ooûlre des fiiteun mooarchiquet. Je t'ai prouvé qu'après l'avoir sédoit par de beUes parolee, ees Ësaile aecommodaient d'avance le plal de lentilles ooatfe lequel ils échangeraient un jour le peu qui leur reste de féi en ta cause; je t'ai montré le iantôme glacial de la Restauration se glissant à travers rentrebaîllement de ta porte et venant poser sur le front de tes enflints ce bonnet de plomb^ qui atrophie l'intel- Ugenee et change en une armée de sacristains les légionnaires de la révolution.

Je t*âi fait voir qu*à e6té du clergé intolérant, tranché derrière les ruines^ il devait y avoir la reli* gion vivante, immortelle, aspirant au bien et voulant régénérer par l'amour les nations qu'elle tient plus à sauver qu'à conduire.

Dépouillant leè mannequins fabriqués par la réaction des oripeaux qui les couvrent, j'ai touché du doigt, j'ai fait jouer ce monstre si terrible qu'on appelle le socialisme, et je me suis demandé s'il était possible, comme l'affirment nos adversaires, que lareUgioo, que la famille, que la propriété, que Tordre fussent menacés. Tu as vu ce qu'il fallait croire de ces exagérations, tu as fait avec moi la part de la mauvaise foi ; inâii tu as fait aussi la part de l'erreur.

Tu t'es dit que la République ce serait qu'une déception, si elle se bornait à remplacer des ambitieux repus par des ambitieux à repaître, et si elle ne se signalait pas par un progrès constant dans lesimonirs, dans Tétat matériel et moral du peuple, cet artisan inyincible des révolutions.

Tu t'es dit également que te progrès, ce n'était pas le bouleversement ; qu'il n'était pas besoin de mettre l'humanité en jachères pour lui faire porter de nouveaux fruits; que la mort ne fécondait que pour les tombeaux, et que ce n'était pas en démolissant qu'on prouvait le désir d'améliorer ou de fonder. Tu as repoussé avec moi l'entêtement des ces hébétés qui vont meurtrir leurs ailes de hiboux dans tous les carrefours obscurs de la contre-révolution, et tu n'a pas accepté l'orviétan de ces inventeurs de sociétés qui t'apportent un monde tout Cait, une civilisation toute édose.

Tu as compris que les sueurs de Thomme étaient la rosée de toutes les améliorations en germe, et tu ne veux pas pour tes enfants des produits nés dans les serres, à une chaleur factice, et vivant hors du climat habituel et des intempéries du monde.

Tu t'es bien convaincu fivec moi, en voyant de

quelles haîneg la vieille soeiété déborde, en jugeant les guerres soeiales qui divisent l'artisan, le bourgeois et le riche, en descendant au milieu de cet enfer do travail, de la concurrence, de l'usure, de la prostitution, tu t'es convaincu qu'il y avait à chercher en dehors des moyenât jusqu'ici connus de gouverner les hommes« le secret d'une purification, d'une réhabilitation progressive.

Tu t'es interrogé avec la même sévérité que celle que tuas mise dans l'examen de tes voisins; et te sentant des habitudes détestables, des préjugés atroces, des préventions impies, tu t'es dit que tu n'étais pas meilleur et que tu ne devais pas songer à te faire seul toi^ peuple ignorant et brutal, le rédempteur et le sauveur des hommes ; mais faisant entrer dans la balance universelle tes instincts, tes appétits, ton travail, ton sang, tu t'es dit avec raison qu'on ne devait pas t'exdure de l'effort commun, que tu avais autant de droit à sauver pour ta part les autres et à être sauvé, que l'enfant parvenu de ta race qui te maudit, te calomnie et t'exploite.

Tu n'as pas dit que le problème était fût renversement de la marmite du riche dans le pot de terre du pauvre ; mais tu as compris que pauvres et riches, tous

iafirmei par leur iMtture, grands par lêura ftmet im*morielles et divines, devient êè rétfoncHi^, saimifi ê'ttoir, marcher parallèlement au but.

Le jour où la justice en robe noire, agitée par 1m fiètres contagieuses d4 la politique, a eoiimiis là iisttlê éê nous dénoncer, toi à des risées, moi à des ri gueufs inutiles, tu as plaint du fond du cœur ces imprudéilta soutiens des lois humaines qui laissaient monter le flot des passions de partis jusque sur les plateaui de leurs balances ; tu as pris en pitié ces couléûtfea édentées de la Némésis officielle qui se sont uséea à mordre tous les outils des artisans de Tavenir. Tu as joui sans orgueil de la satisfaction que la conscieiice publique nous a donnée et tu t'es dit qu'ayant lutté sans haine, sans colère, tu devais triompher saîDs vengeance.

Mon but est-il donc rempli, mônattii Jacques? Ne t*ai-je pas dit tout ce quHl m'a parti essentiel de te dire? Ai-je oublié quelque chose et qu^ajouterai-je aujourd'hui?

En te prouvant la nécessité de réformes, en signalant les plaies dont tu saignes, je n'ai pas indiqué de rvmèdes immédiats ; je t'ai analysé, je ne t'ai pas

§0éri» C'etl Yimî. Mais YoulaÎ8-j« te guérir ? Je ne oroi» pas qu'il appartienne à qui que œ soit d'apporter une formule, et de dire : Prenez et soyes eauvéa ! J'auraii toute la science qui me mancpie^ mon front ee eerut deBUéché à travailler pour toi, j'aurais vieilli dans IV tode des lois morales^ que je ne voudrais pas plus qu'aujourd'hui t'indiquer tioe route, oomme la seule traie!

Nul n'a le remède au malaise social dans sa poche ou dans sa tête. Nul ne doit imposer sa théorie. Mille sectes se partagent Tarène des penseurs; il y a dans toutes des lueurs mêlées à des obscurités. On tie fait pas du feu, en mettant simplement une pierre ou deux de silex dans râtre, mais en les frappant pour en dégager Tétincelle. Quand tu te serais fait Icarien, Phalanstérien, etc.. . , tu n'aurais pas davantage le droit de te croire meilleur. Mais c'est en comparant, en rapprochant tous les produits de l'imagination des socia*^ listes, c'est en les contrôlant, en les corrigeant, en les mitigeant, en les épurant les uns pai* les autres, que Von arrivera à ce degré supérieur de civilisation qui est la tftche du siècle.

Je n'avais donc besoin que de t' expliquer la légitimité ded réclamations^ que de justifier, non pas pouf

toi qai étais convaincu, mais pour ceux auxquek ta en parleras, la Révolution de Février. Je t'ai dit qu'il était juste d'espérer^ qu'il était bon de travailler; je t'ai ai&rmé que c'était par l'amour et par la patience que nous arriverions au but. Voilà tout ce que j'avais à te dire ; mais moi, qui cherche comme toi, moi qui mets mon repos, ma liberté, ma vie pour gages de mon labeur, je n'avais pas plus le pouvoir que le droit de t'apporter une solution. Le problème est complexe; tous nous y concourons ; la gloire du résultat doit être à tous et ne peut être usurpée par personne.

La Révolution de 1848, qui est ta foi politique, t'a laissé d'ailleurs son Credo : c'est la Constitution. Yoilà ce qu'il faut garder, voilà ce qu'il faut défendre, voilà ce qui, en attestant la conquête, garantit toutes les promesses de l'avenir. On t'a dit bien du mal de cette Constitution ! tu verras en 1 852, quand elle nous aura sauvés d'une catastrophe, qu'elle valait mieux que sa réputation.

Sans doute, elle n'est pas parfaite, l'empreinte humaine y est visible ; mais qui s'en étonnera ? Elle a eu la conscience de ses imperfections, elle s'est ajournée elle-même à des époques d'examen. Laissons venir l'heure où on pourra sans danger la modifier, lui faire

subir les changements jugés indispensables par Texpérience.

Cette heure n^est pas venue et ne viendra pas en 1852. Ferme Toreille à ceux qui l'appellent, chasse de chez toi ceux qui te disent qu'elle a sonné. Ce sont des imprudents ou des traîtres. Vouloir réformer aujourd hui la Constitution, c'est vouloir ôter le ciment qui en joint les diverses parties, et appeler ensuite les ouragans pour les disperser; c'est convoquer toutes les monarchies pour l'assaut de la République. Repousse donc intrépidement, courageusement toute pensée de révision. Veille sur le pacte fondamental comme sur ta vie, comme sur la fortune de tes enfants, comme sur ton bonheur. C'est que c'est en effet tout cela que la Constitution te garantit.

Veux-tu, Jacques, te coucher encore sur la litière sanglante de la royauté, dite de droit divin ? Veux-tu te vendre, comme tes aïeux se sont vendus, et abdiquer ta dignité d'homme, pour manger à un pain enchaîné ? Veux-tu redevenir la populace bonne à se battre pour les gentilshommes, bonne à suer du sang et de l'impôt? Oh! alors, laisse démolir la Constitution ! va déployer le drapeau blanc, et va baiser la main de tes bons amis les jésuites.

Veux-tu de cette autre royauté bâtarde, qui n'a pas, elle, le prétexte de riaterveution divine, et qui, en te laissant une demi-liberté, te donnera le désir de droits politiques, avec l'impuissance d'y atteindre? Veux- tu travailler sans relâche pour cette race parasite de fonctionnaires? Veux-tu repasser par les sentiers honteux dont tu as secoué la poussière en 1848? Oh ! alors, laisse démolir la Constitution !

Veux-tu par hasard des mascarades d'un empire de comédie? Veux-tu n'avoir ni liberté, ni gloire? Veux-tu exalter des Césars de contrebande , et te courber sous un gourdin transfiguré en épée ? Veuxtu être abject en étant esclave ? Oh ! alors, encore une fois, laisse démolir la Constitution.

Mais si tu tiens à ta liberté, à ta vie morale, à Témancipation de ta race, à la sainteté de ton travail, à ta v^tu, à ta conscience ; si tu es avare de sang, et si tu veux sécher à jamais celui qui a été répandu i rends inviolaJ)le à tous, par ta modération, par ta fermeté calme et digne, par tes armes peut-être, s'il le fallait, cette Constitution librement donnée, libre* mant acceptée, et qui est la transaction de toutes les inimitiés, de toutes les haines de partis.

Laisse pétitionner, laisse agiter le pays, laisse ealomnier 1848 et peindre en rouge 1852! Toi qui as pour toi ton droite la justice et le fait acquis, tu n'as rien à faire qak attendre patiemment, silencieusement , les élections de 1852.

Ne crains pas que la Constitution soit démolie! CoBTHie sa chute serait un appel à toutes les factions, nne déclaration de guerre civile effroyable, nul n'osera y porter la main. Ainsi que Tarche des Hébreux, elle serait mortelle au bras qui la toucherait. Ne te préoccupe que d'une chose, c'est de congédier en 1852 tous ceux qui sont maintenant, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, sur les échelons du pouvoir. Tous ces gens-là t'ont trompé, t'ont trahi. Qu ont-ils fait pour le travail? pour l'industrie? pour la sécurité des transactions? Qu'ont -ils fait pour assurer l'avenir? Nous «ommes dans une crise qu'ils ont engendrée ; le commerce est inerte au-dedans, notre honoeur est compromis au dehors ; les ambitions s'agitent ; orléanistes et légitimistes complottent ; quant aux impérialistes, ils se sont faite assom* meurs« L'intrigue et la violence, voilà le résultat de oe WM^ât coofié aux meapables et aux félons que tu t'es donnés.

Ne commets pas une nouvelle faute qui te serait mortelle. Dis-toi que le pays a fait assez de crédit, et qu'il est temps pour lui de rentrer dans ses avances. Sois décidé, mais calme dans ta justice, et ne songe à te venger que par ton bulletin.

Je te le répète^ la Constitution est le gage de ton salut, défends-la, ou plutôt, laisse-la se défendre par sa propre existence ; mais si jamais des fous, des insensés, se ruaient sur elle, oh alors ! au nom de toutes les victimes des révolutions, mortes pour ensemencer le sillon de 1848, barre la route aux usurpateurs et ne les laisse pas aller plus loin ! Pour défendre la Constitution, tu n'aurais jamais assez de sang dans les veines, assez de poudre dans tes cartouches ; il te faudrait bâtir de saintes barricades et y apporter jusqu'au lit de ta mère, jusqu'au berceau de tes enfants; car ce serait pour la civilisation, pour l'humanité et pour Dieu que tu combattrais !

Heureusement, tu n'as rien à redouter. Laissse ton fusil se rouiller; les cosaques sont loin î Un peu d'encre au bout de ta plume et un coin déchiré de mes lettres pour contenir un nom , voilà tout ce qu'il te faut. Çspère donc et attends. C'est là mon dernier mot.

La révoliUion de 1848 a fondé an France la République démocratique. Noui^ avop» la République »au§ épithète; c'est Tessentiel pour aujourd'hui. Les réfor* maa d^mwiiitiquâ» en déooularoot nécessairement, râ&tttiblemeat, ploa tard, par la Constitution. Ne laisse pas aller tes rsgavds au delà. Ne sois ni lassée ni impatient; ne te déeourage pas, et ne songe pas i arracher ce qui doit t'ètre accordé, à un jour donné, à une heure donnée.

Aux poltrons comme aux utopistes, à ceux qui t'appelleront blanc, à ceux qui rappelleront rougr^, montre la Constitution, et sache bien que tu seras pour Tavenir assez modéré, comme assez socialiste, si tu es sincèrement constitutionnel.

Adieu 9 Jacques, je ne t'écrirai plus ; mais ma pen* sée habitera près de toi. En vain nos ennemis, en me montrant tes mains calleuses et tes guenilles, et en te montrant à toi mes gants et mon habit, veulent nous désunir et nous pousser à nous haïr. Nous sommes de la même famille. Tes fils s'habilleront conmie moi ; mes pères s'habillaient comme toi. Je suis le résultat du travail et des espérances que tu nourris aujourd'hui pour tes enfents. Tu serais un mau-

^^ 370 lovais père en repoussant ma main ; je serais un ingrat en dédaignant la tienne.

Ce n'est donc pas, à vrai dire, un adieu que je f envoie. Nous nous reverrons souvent et nous remplacerons ces lettres par des entretiens, en attendant le rendez-vous solennel de 1852, devant Turne du scrutin.

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