‹ Lettres à Jacques Souffrant, ouvrierChapitre 7 sur 29 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

Troyes, 24 Janvier im.

Ce n'est pas sans émotion, mon bon Jacques, qae je yiens répondre aux lettres que tu m'ai fait m'écrire pendant près de quatre mois. Il m'en a coûté de ne pins être ton secrétaire, de ne plus sentir palpiter dans ma prose les inspirations de ton cœur, comme je sens battre tes artères quand je te serre la main.

La loi Tinguy-Laboulie a rompu notre association. Le parquet ne voulait pas de ton nom, et le mien eût semblé un désenchantement. Je t'ai rendu bien triste-

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ment ta plaine^ mais ajourd^huii toute réflexion faite, je reprends la mienne.

J'ai trop souffert de ne plus t^avoir à côté de moi, sinon comme conseil, du moins comme auditeur. Tu ne dicteras plus, tu écouteras; je ne me raconterai plus à moi-même tes impressions; je te dirai les miennes, dans ta langue, dans les formules que j^ayais choisies et que tu avais agréées. Cela sera moins favorable à coup sûr pour moi, qui perds le prestige de l'incognito, mais cela sera plus commode pour mes adversaires et plus rassurant pour messieurs de ia justice: les uns et les autres sauront ainsi à qui s'en prendre. Or le contentement de mon prochain et le respect de la loi sont des adoucissements à mes re-

Qu'es-tu devenu, mon pauvre Jacques, depuis le jour où nous nous sommes ainsi séparés? Je ne te parle pas de ta misère ni de ta famille; je sais que tes bobines ne te dévident pas plus de fils d'argent que l'hiver dernier, que tu sues autant, que tes en&nts ne pleurent pas moins, que ta pauvre femme a bien delà pirine à mettre des pièces à tous tes trous, et à ne pas se fftcher avec le boulanger. Heureusement , le bon Dieu a fait crédit à nos législateurs, et a voulu qu'il

n*y eût presque pas d'hiver cette année, puisqu'il n*y aTûtpas eneore de lois d'assistance, de réformes républicaines entreprises! Ce n'est pas ce chapitre-là que je yeux entamer avec toi aujourdliui : il y aurait dès hrmes sur mon papier; Je n'y veux que de Tunere.

Qu^a&-ta pensé, qu'as-tu dit de la comédie de ces derniers mois? des procès-verbaux de la eominisrion de permanence? de rdbdre Allais? èe la mystiftca* Htm Dupin, France et compagnief du message?

des sants de mouton mtnistériek? des bonbons à pé» tards échangés comme élrennes entre les deuxprésidents? de la mort et de renterrement de Tinvincible Malborough, commandant en chef de l'armée de Paris? de la plantation, sur la fosse du susdit Malborou^, d'un bel arbre de la liberté, sur la phs haute branche duquel M« Tbien a sifflé tin petit air répu<blicain? Qu'as-tu dit de la compote Baroche, Rouher, Fould , etc. ? T'amuses-tu de oe g&chis qui crotte un peu les talons de la Répri)lique, mais ne l'empêche pn&de marcher?

Janrais bien voiilu causer de tout cda avec toi. Mais bah ! le spectacle pour n'en pas finir n'en est p« mcôns vif dans ses sMeessions de tableaux { à peine

a-t-on le temps de poser son œil à la lanterne, que la ficelle est tirée et que le décor change. Hier, c'était la fusion des royalistes; ce matin, l'Empire; ce soir, ce sera peut-être du socialisme ; nxais le fond de tout cela, le grand rideau sur lequel passent et se dessinent ces images, c'est toujours et bien décidément la République.

Sais-tu que pour être venu au monde le 24 février, avant terme et dans une catastrophe, Tenfant semble décidé à vivre, et a des dents? 11 ne mord pas , mais on sent qu'il pourrait mordre, sans compter qu'on lui voit venir aux doigts des petites pointes qui lui serviraient d'ongles au besoin.

Quant à moi, mon bon Jacques, j'ai recueilli des symptômes certains, infaillibles, de la bonne santé de la République. Depuis quelque temps, les gens que mes amis les républicains ont mis en place autrefois, retrouvent la mémoire qu'ils avaient perdue; on me reconnaît, on me salue, on me sourit; mon amitié commence à devenir moins compromettante; il parait qu'il ne fallait attribuer qu'à des invasions du sang dans les yeux de ces bons amis, l'affreuse couleur rouge qu'ils me trouvaient autrefois. Si M. Thiers avait l'excellente idée de faire encore deux ou trois

petits discours républicains, je redeviendrais définitivement ce que j'étais au mois d'avril 1848. On se plairait à reconnaître que je n'ai jamais ni tué, ni volé, ni manqué à un serment, et peut-être bien que ce^tains habits brodés, qui défendaient il y a quelques jours à leurs subordonnés de lire le Propagateur, me feraient encore l'honneur de monter mon escalier et de se chauffer, comme autrefois, les pieds à mon feu, les mains dans ma main.

Laissons faire le temps, nous en verrons bien d autres ; et sans nous occuper de ces manœuvres des grignoteurs, gros et petits, dont le budget aiguise les dents, attachons-nous, mon bon Jacques, à éclaircir certains points obscurs de la situation. Si tu veux, entre nous, il ne sera jamais question des hommes ; nous ferons de la politique algébrique, à cette seule condition de ne pas la faire ennuyeuse. Nous ne nous amuserons point à retourner sur le gril M. X.... ou M. *** ; mais, ne considérant les individualités politiques que comme des bocaux où infusent des idées plus ou moins acceptables, nous goûterons les fruits, nous laisserons les vases qui les renferment. Si Ton me fait l'honneur de me répondre ou plutôt de m'injurier, nous subirons cette averse, comme nous nous résignons à la boue, et nous ne ferons pas de ces études

sérieuses et loyales le champ-clos de vanités mes^ quines. Il se peut que Vadius m'attende au coin d'waie borne, pour me vomir ses vilenies; mais il sera forcé de fairei la besogne pour deux, car je ne lui servirai pas de Trissotin.

Je viens de te parler d'études; que ce mot ne féffarouche pas. J'ai plus iqf^pris et ne suis pas plus savant que toi. Les quelques lambeaux d'histoire ou de pM^ losophie qui me sont restés dans la tète et qui représentent toutes les économies d*une vie de labeur et de privations dépensées par mon père pour m'instraire, ne me servent qu^à apprécier mon igorance, par la comparaison des besoins démon esprit; je n'ai pas de mérite à avoir horreur du pédantisme.

Ce que je veux, mon pauvre Souffrant, c'est t'expliquer ton cœur par le mien ; c'est te prouver qu'en politique les subtilités de Timagination faussent souvent les inspirations droites du sentiment ; que la raison doit toujours être la sensibilité rendue positive et pratique; que la justice et la vérité ne sont que les effusions de la fraternité à travers le bien et le beau.

Je te dis en peu de mots et à la hâte ce que je te

détaillerai à loisir. Ne t'inquiète donc pas si cela te semble obscQr d'abord ; nous y renendrons.

Ainsi donc, je m'arrangerai pour que tons lei si^ mediSy on, au moins tous les quinze jours, tu poissea poser le soir ta paie de la semaine sur une de mes le(» bres et étaler les sous de ton travail sur les lignes de ton ami.

Ton ami ! permets-moi ce nom que bien des gens font donné en 1848, et que bien peu osent te donner encore. Je ne t'ai pas flatté, quand tu pouvais ^tre redoutable; j'ai le droit de Vaimer, quand tu n'es plus rien. On disait de toi, après Février, que tu étais le peuple, le grand peuple I II fallait, écrivait quelqu'un d'ici dans sa circulaire, amaçrer ta $out)€Ta%neU par U suffrage univer$il II n'y avait pas un gentilhomme dans le département qui ne jetât ses gants bien loip pour presser tes mains j tu étais le candidat obligé j^ la députation, au conseil municipal, à la garde nsr tionale; tu avais ton couvert mis chez tous tes patron*. Etre ouvrier, c'était la grande aristocratie, et on se sentait honteux d'avoir un paletot, un chapeau et des mains propres, quand tu avais, toi, une blouse, une casquette et des mains sales I

C'était à la même époque que, dans les environs, un grand seigneur, de fabrication moderne, mettait à Tamende celui de ses tenanciers qui rappelait M. le comte ou M. le marquis. Les quêtes, les souscriptions, les libéralités aflûaient en faveur des héros de Février. Tel qui voudrait pendre aujourd'hui un paysan pour un lièvre tué dans les environs de son parc, répandait alors, à pleines mains, gibier, fruits, légumes, sur ses redoutables voisins, les électeurs de la chaumière et de Tatelier,

Comme je le dis, ce n'étaient point les républicains delà veille ni ceux du lendemain qui te traitaient ain* si. Ah bien oui ! Le journal dans lequel je t'écris, ne voulut pas accepter de candidat prolétaire, parce qu'il n^en trouvait pas un qui fût à la hauteur des prétentions qu'on s'efforçait de lui suggérer. Je me souviens d'avoir combattu, dans ce temps-là, ces illusions fatales qui enivrent quand elles se justifient, qui rendent fou quand elles sont déçues. — Tu vois donc bien. Souffrant, que je n'étais pas parmi tes flagorneurs.

Aujourd'hui, tes flatteurs de 1848 ont lavé leurs mains et remis leurs gants ; ne t'avise pas de les toucher ! Aucun intendant ne met à l'amende le fermier

qui rappelle M. le marquis; tu es la vile multitude; tu n'as plus le droit d'être candidat, d'être électeur, bientôt tu ne seras plus garde national. Si tu as de l'orgueil, mon pauvre Souffrant, il faut te dégonfler, ouvrir la soupape, et redevenir ce que tu étais avant, c'est-à-dire l'humble et modeste artisan, résigné à sa besogne, aimant sa famille, croyant en Dieu, et souhaitant pour son pays la liberté qu'on escamote encore une fois!

Les républicains de la peur font délaissé ; mais sois tranquille, ils te reviendront! En attendant, laissemoi te parler, l'entretenir, causer avec toi de tes intérêts sacrés, de tes saintes douleurs dans le présent, de tes glorieuses espérances dans l'avenir.

Je n'ai pas la prétention d'apporter de baume souverain à tes plaies; je ne les irriterai pas non plus. On t'a trop flatté et trop aigri. Tous les livres qui s'adressent à toi ou qui parlent de toi, t'exaltent ou t'injurient. Pourquoi cela? C'est que nul n'est descendu dans son cœur avant de te parler et n'a fait pour toi et pour les autres la part qui devait être faite, celle des misères, des passions, des préjugés, des faiblesses humaines.

Tes défenseurs^ en te montrant le riche, l'heureux 4u monde, comme un^usurpateur de tes droite, comme un ennemi, te diswt : Fais le serment d'Annibal contre la société ! N'écoute pas ces dangereuses paroles, et si tu fais jamais un serment, que ce soit celui de travailler pacifiquement, par ta patience et par ton amour, à arracher du cœur de ton ennemi, ces concessions légitimes que tes violences ne lui enlèveront jamais.

Je voudrais te voir plaindre tes maîtres, plutôt que les haïr! Le plus grand obstacle entre vous, ce n'est pas le mauvais vouloir, c^est l'ignorance. Crois-tu que ces adversaires politiques, réactionnaires, royalistes de toutes les nuances, aient le cœur et les entrailles autrement faits que toi? Crois-tu qu'ils soient d'une race, bonne seulement à proscrire, à tuer ou à piller? Eh mon Dieu! T aïeul de ce riche qui t'écrase, de cet intrigant qui t'exploite, était pauvre ouvrier, comme toi I II y a de ton sang dans ces veines que des révolta tiounaires insensés voudraient te faire ouvrir avec des baïonnettes. Je te dirai plus tard comment il se fait que ce sang s'est refroidi pour toi, comment on peut le réchauffer; mais ne t'avise jamais de vouloir le répandre.

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Preods garde à mes parolet ! Ne crois pu qoe ce soit la résignation lâche et bénigne de Tagnean que je te conseille. Nodi c^est le calme souriant du lioni qui doit craindre sa force plus encore que celle de ses en* nemis, et qui se laisse attaquer, trop sur de yaincre toujours quand il le voudra, pour ne pas attendre et pour ne pas mieux aimer persuader.

Partout» je vois attiser des feux, rendre de l'huile sur les brasiers; dans peu d'endroits, j'entends pré*» cher cette invincible propagande do travail et de la patience. Tu es roi» mon pauvre déguenillé, c'est vrai; mais ton voisin, mieux mis, est roi aussi, roi au même titre. Ta réintégration dons tes droits ne doit pas être la spoliation de ton voisin, et tu ne dois pas détruire la tyrannie de l'argent , pour y substituer la tyrannie inféconde de la misère.

Le problème, ce n'est pas une bataille; c'est une r^ conciliation. Tout est là. Qu'importe, quand le pacte sera conclu celui qui aura fait les avances I

C'est dans ces sentiments, Jacques, que je commence ces lettres. Elles seront nombreuses. Je ne te promets encore une fois ni science ni éloquence, mais la franchise d'un esprit libre, mais la tendresse d'un

cœur ému. Je ne me fais illusion ni sur mes forces ni sur ta patience. Si les lettres que j'ai écrites sous ta dictée ont eu quelque succès, la cause en est dans ton nom qui me portait bonheur. Aujourd'hui, je deviens une cible qui ne sera pas à coup sûr épargnée. Tant mieux ^ si tu prends parti pour moi !

On va dire que je suis présomptueux, que j'imite celui-ci, que je marche sur les traces de celui-là; laissons dire et ne répondons pas :

« Cest imiter quelqu'un que de planter des choux ! »

a dit un poète. Eh bien! plantons à nous deux, sans nous inquiéter des railleries des uns, des calomnies des autres.

Je sais fort bien que pour te parler avec autorité, il faudrait avoir plus de chevrons et plus de rides. C'est une immense ambition que celle d'enseigner le peuple ; nul ne peut l'entreprendre sans avoir fait ses preuves. Et moi, quand je me suis entendu accorder quelque talent, hélas! ce fut toujours par des candidats. Mais si mon dévouement ne me tient pas lieu de ce qui me manque, tu seras indulgent, et d'ailleurs, je ne t'entendrai pas te moquer et rire.

Nous yerroDs ensemble ce que c^est que la politique, ce que c'est que le socialisme, si ces deux mots s'excluent, sMls doivent et peuvent se combiner. Discutant l'éternel refrain des amis de Tordre, nous oserons nous assurer si la religion, la famille, la propriété sont menacées en tout ou en partie; nous nous demanderons ce qu'il faut croire de ces craintes. Je ne marchanderai pas avec les mots ; à chaque chose je donnerai son nom, sans fausse pruderie et sans exagération, ne voulant pas plus choquer ton bon sens et ta loyauté, que les susceptibilités du Parquet.

Dans cette étude, longue, détaillée, je n'oublierai jamais que, pour rester une œuvre utile et sérieuse, ces lettres doivent être toujours simples, claires, bienveillantes pour nos ennemis, impitoyables pour nous. Peut-être, après avoir lu celle-ci, voudras-tu aussi qu'elles soient courtes. Pour cette fois, tu auras parlé trop tard, mon pauvre Jacques; mais à l'avenir jeté revaudrai cela.

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